vendredi 13 janvier 2012

MAURIZIO CATTELAN. FIN DE L'ART. FIN DE PARTIE.

Clown délibérément déjanté et farceur, provocateur né, personnage multi-cartes, parfait représentant d'un art qui se décline aujourd'hui sur le triple mode du scandale ouvertement idéologique, de la dérision et d'une réussite commerciale fracassante, Maurizio Cattelan se devait d'aboutir à cette question elle aussi fracassante ou (faussement) fracassante de « la fin de l'art », du « suicide » et de la disparition de l'artiste.

Cette « fin de l'art », sur laquelle Hegel méditait au tout début du XIXe siècle (l'art devant, selon lui, se résorber et se dépasser au sein de l'esthétique ou de la réflexion sur l'art) a connu depuis bien des avatars.

L'ensemble des œuvres de Cattelan, aujourd'hui pendues et suspendues pour une rétrospective (présentée comme définitive : ALL) dans la célèbre nef du Musée Guggenheim de New York, fonctionne comme une sorte d'enregistrement macabre. Il y a longtemps que Maurizio Cattelan a rejoint les cimaises de ces Galeries, Musées et Fondations où les œuvres se fossilisent, entrant ainsi au sein de ce Monument ou de cette Chambre Forte que l'on dénomme désormais l'Art ou l'Histoire de l'Art.

Qu'ajouter de plus désormais ? L'artiste doit-il, tel un fantôme, disparaître, s'évanouir ? Se faire hara-kiri ? Passer outre et AILLEURS ? Mais comment ?

Les artistes suicidaires existent. Ils sont peu nombreux. En 1970, l'écrivain Mishima (qui pratiquait lui aussi l'idéologie à haute et inquiétante dose) mit en scène son propre suicide. D'autres, tels Rimbaud ou Lautréamont, surent se cacher, disparaître ou changer totalement de vie et d'activité. D'autres encore (Van Gogh, Artaud) furent les suicidés d'une société qui a depuis largement récupéré sa mise (ou non-mise) initiale, la valeur de ces œuvres initialement dénigrées ayant avec le temps délibérément grimpé.

Où peut donc se situer désormais l'homme Maurizio Cattelan s'il « cesse », comme il nous le dit de faire de l'art ? Dans le business « pur » ? Dans l'agit-prop ? Dans le journalisme ? Ou bien recyclé dans un cirque, d'un nouveau genre certes mais ressemblant à s'y méprendre au cirque de l'art contemporain...

Ces activités futures de notre artiste ne sont-elles pas - par avance - inscrites et piégées dans ce système et ce circuit de l'art où il lui plut d'introduire un jour ses doigts de pied et de main (et l'on sait que dans son œuvre, il y en a des pieds et des mains, gigantesques parfois) ?

Marcel Duchamp en connaissait sur ce point un rayon, lui qui vit son simple « emploi du temps » intégré de facto par l'histoire de l'art au sein de son Grand Œuvre.

Quitter l'art, quand on y est entré, n'est pas si simple. Surtout à partir du moment où l'on vous a dit (et répété) que l'art est avant tout une attitude, un mode d'être, un système de provocation permanente.

Le mécanisme de la « récupération », de la simple récupération idéologique est passé par là. - Symptomatique demeure, en ce sens, l'action qui consista pour Maurizio Cattelan en 2001, en pleine Biennale de Venise, à transporter en avion ses mécènes et commanditaires sur le site d'une décharge, aux environs de la ville de Palerme, transformant ainsi en valeur monétaire une situation qui relevait du déchet et de la non-valeur.

L'Action Cattelan (au double sens de performance et de Titre côté en Bourse) n'est sans doute pas près de disparaître. On pourra longtemps encore s'amuser, s'effrayer ou s'irriter de la danse de ces pantins dont beaucoup (avant même de figurer au Panthéon des œuvres de l'artiste) appartenaient, de manière outrageusement diverse, à l'histoire : Hitler, le Pape Jean-Paul II, Pinocchio, Picasso, etc.

Peut-on mettre sur le même plan ces sortes d'icônes « culturelles » que sont devenus ces personnages, réels ou de fiction ? C'est là sans doute que le bât blesse. Hitler n'est pas Pinocchio. Nous le faire croire est une pente habituelle de notre culture qui tend à tout amalgamer dans le grand maelström et le bazar de ses signes.

Ou alors il faut le prendre sur le mode de la dénonciation. Et s'élever à l'encontre de cette culture nivelante qui ramène tout à l'ordre et à la logique du supermarché. - Les installations de Cattelan, je les lis et veux les lire sur le mode de la dérision totale, sur le mode d'une critique de cet état de fait idéologique qui met sur le même plan acteurs historiques et personnages mythologiques. Je ne suis toutefois pas certaine que tous les lisent - ces œuvres - de la même manière.

Une chose me trouble : cette rétrospective au centre de ce temple de l'art qu'est le Guggenheim de New York : ce « ALL » : toutes les installations et œuvres antérieures de Maurizio Cattelan, ramassées, entassées, suspendues et exhibées ensemble. Comme dans un hypermarché. Prise isolément, chacune de ces installations est forte. Amalgamées les unes aux autres, prises en elles-mêmes comme dans la stratification d'un quelconque sandwich, ces œuvres pâlissent, perdent leur charge.

Disposer de cet étonnant espace du Guggenheim pour imaginer et produire une œuvre inédite. De large et massive dimension et, on peut le supposer, d'une charge des plus corrosive. Cattelan y a-t-il songé ? - On l'aurait en tout cas attendu, espéré...

Alors pourquoi cet amalgame, ce feuilletage, cet « hypermarché Cattelan » ? Une forme suprême de dérision ? Avant la disparition et la « mise à mort de l'artiste par ses œuvres mêmes ». Fin de l'art. Fin de partie. - On est bien chez Godot.

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