lundi 20 janvier 2014

LA PORTE ÉTROITE. Librairie. Beaux-Arts.

La Porte étroite, 10 rue Bonaparte, Paris 6e.

Chaque librairie est à elle seule l’équivalent d’un univers et d’une sorte de bibliothèque – mi-éphémère, mi-permanente — reflétant les goûts de celui qui la dirige et la « tient ». Parmi toutes celles où l’on a plaisir à porter ses pas, retenons celle qui porte si bien son nom, en hommage à l’ouvrage d’André Gide. Porte étroite certes, mais si bien située à deux pas de la Seine, de la Coupole du Quai Conti et en plein cœur du mythique « Saint-Germain-des-Prés ». Porte étroite par où s’engouffrent tant d’images et de curiosités, de textes et de livres à tenir dans la main avant de les déchiffrer tout à loisir.

Depuis quarante ans, le Maître des lieux, Claude Schvalberg, y officie, vous conviant au plaisir de la conversation et à la découverte de tant et tant d’ouvrages sur la peinture, la sculpture, le dessin, la critique d’art… Laissons lui la parole.

Entretien avec CLAUDE SCHVALBERG

FDM : Depuis quand et comment êtes-vous devenu libraire ? Et libraire spécialisé dans ce que l’on appelle traditionnellement « les Beaux-Arts » ?
CS : En 1975, après avoir fait les Arts décoratifs et exercé une activité de décorateur pendant une dizaine d'années, je me suis retrouvé au chômage et j'ai changé de métier à 35 ans. En fait, j'ai toujours acheté et vendu des livres pour moi et après avoir vendu un livre à un libraire, je me suis dit : "et pourquoi ne pas le vendre moi-même ?"...

Dès le départ, je voulais faire une librairie consacrée aux beaux-arts où l'on puisse trouver les livres disponibles et des ouvrages épuisés (et non d'occasion, comme on en trouve chez les bouquinistes par exemple).
FDM : Tout au long de cette aventure dans le monde du livre et dans le monde de l’art, quelles ont été les modifications à votre avis les plus marquantes ?
CS : La modification la plus marquante pour le livre a été la loi Lang en 1981 qui a sauvé la librairie française ; quand je me suis installé, la FNAC venait d'ouvrir son grand magasin rue de Rennes et pratiquait des remises de 20 % sur les livres neufs... La seconde transformation la plus marquante a été l'arrivée d'Internet. Pendant 30 ans, j'ai expédié des livres dans le Monde (Europe, Amérique du Nord et Japon principalement), mais avec Internet, mes clients (particuliers, musées, bibliothèques) sélectionnaient les ouvrages et commandaient par l'intermédiaire de distributeurs en ligne...
FDM : Quel fut le rôle de ce que l’on nomme l’érudition dans ce périple de tant d’années au cœur de la planète du livre d’art ? La précision vous apparaît-elle comme l’une des vertus majeures du chercheur, du libraire spécialisé ? Et qu’en est-il du lecteur ?
CS : Il est essentiel, tout est dans la sélection : le choix des artistes, des ouvrages, des auteurs...Les lecteurs le sentent bien tout de suite en regardant les rayons...
FDM : Pourriez-vous citer cinq ou six livres de critique d’art qui vous paraissent avoir dominé les trois dernières décennies ?
CS : Les trente dernières années, ça fait beaucoup et cela demanderait un long développement. Je préfère vous indiquer des travaux récents qui méritent d'être signalés, comme par exemple : Spectateur des arts : écrits sur la peinture de Georges Limbour (Le Bruit du temps, 2013), les Écrits sur l'art de Michel Leiris (CNRS, 2011), La Promenade du critique influent, sous la direction de Jean-Paul Bouillon (Hazan, 2010) ou encore la nouvelle édition du Journal de Delacroix (J. Corti, 2009)...
FDM : Le goût de l’amateur d’art et du lecteur a-t-il beaucoup évolué et en quel sens ?
CS : Oui bien sûr, par exemple le développement des ouvrages sur les arts dits primitifs.
FDM : Un projet vous tient à cœur : la réalisation de votre Dictionnaire de la Critique d’art. Où en êtes-vous de ce projet ?
CS : Un éditeur universitaire s'intéresse au Dictionnaire de la critique d'art à Paris (1890-1969) ; je ne peux pas vous en dire plus pour le moment...
FDM : Le jour où vous quitterez La Porte étroite, quels souvenirs tiendrez-vous à emporter et à « conserver » soigneusement ?
CS : Les rencontres que j'ai pu faire en 40 ans d'activité et j'oublierai les difficultés de la boutique...
FDM : Pourriez-vous évoquer quelques-unes de ces rencontres ?
CS : J’évoquerai seulement quelques rencontres de personnalités disparues :

André Chastel, élu à l'Institut en 1975, passait, après les séances de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, discuter à La Porte étroite.

Jean Adhémar, qui suivait attentivement mon activité et qui m'a invité plusieurs fois aux "déjeuners" de la Gazette des Beaux-Arts où il réunissait une douzaine de jeunes ou moins jeunes historiens d'art...

Federico Zeri, qui passait deux ou trois fois par an à la librairie pour effectuer d'importantes commandes de livres français ; il y donnait aussi ses rendez-vous et, le jour de sa réception à l'Académie des beaux-arts, il y tint sa base arrière...

Je pourrais aussi évoquer les visites régulières de Daniel Arasse, Jean-Louis Ferrier, Francis Haskell et de nombreux critiques et historiens d'art encore bien vivants...
Le Maître des lieux : Claude Schvalberg. Ph. ©FDM.

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