samedi 28 novembre 2009

"E LA NAVE VA" : LES FANTÔMES DE LA PUNTA DELLA DOGANA.

Palazzo Grassi. Photographie ©FDM, 2009

"À proximité passent les nuages, qui glissent et s'abîment sempiternellement dans les eaux du canal. Chaque ruelle ou allée marine fonctionne ainsi, comme une glace trouble et sans tain qui reflète les apparences en les diluant et déformant." ("Le Bateau des morts", in Borges & Borges illimited)

Parcours sans faute pour l'installation de la Fondation Pinault (Palazzo Grassi et Punta della Dogana) dans la courbe et à la pointe du Grand Canal.

François Pinault règne désormais sur deux lieux vénitiens d'exception. À l'élégance dix-huitiémiste du Palazzo Grassi fait écho le bâtiment de la Douane de mer, cette "friche industrielle" de prestige qui s'avance tel un éperon à l'extrême pointe du Grand Canal.

Avec ses fenêtres ouvertes en arc de cercle sur la lagune, ses voûtes en carènes de bateau, ses larges salles, La Douane de Mer était prédestinée au déploiement des fastes de l'art contemporain. Tadao Ando, l'architecte, y a ménagé, de salle en salle, des systèmes de perspectives, des "vedute" qui multiplient astucieusement les points de vue sur les œuvres.

Murakami et la drôlerie de ses figurines géantes y côtoient le cheval à la tête plantée dans le mur de brique de Maurizio Cattelan. Ou la démarche, plus conceptuelle, de Rachel Whitehead : empreintes du dessous de chaises, moulées dans des résines de différentes teintes.

À contempler toutefois la perfection quasi clinique de cette muséographie, on souhaiterait qu'un vent de folie ou de révolte s'empare des œuvres, qu'elles se faufilent toutes, le soir venu, sur des barges, qu'elles s'échappent du Musée, s'aventurent sur le Grand Canal et envahissent Venise.

Qu'on puisse les voir et les admirer dans toute la Cité, et toutes ensemble, ces quelque 2000 pièces de la Collection Pinault. Dans la débauche d'un carnaval d'un nouveau genre.

Que toutes ces œuvres et ces fantômes glissent au long des canaux, des venelles, surprennent le visiteur ou le passant.

Qu'elles finissent par s'échapper, par essaimer dans la lagune.

Peut-être finiront-elles, ces œuvres, diluées, perdues, noyées dans les eaux miroitantes...

Allons ! C'est un rêve.

Mais j'ai bien vu, au petit matin, surgir du fin fond de la brume et surnager dans le ciel de la lagune, la soldatesque des frères Chapman, leurs Goya grimaçants, leurs crucifix décapités. Et la cruauté d'un monde qui ne voulait pas finir.

Site du Palazzo Grassi
Livre : Borges & Borges, illimited

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