lundi 23 février 2015

Fondation VUITTON. Les maquettes de FRANK GEHRY.

Frank Gehry, maquette de la Fondation Louis Vuitton
(Gehry Partners). Photo ©FDM 2015

Les maquettes occupent dans l'histoire de l'architecture une place singulière. Synthèse et modèle réduit de bâtiments qui fonctionnent eux-mêmes souvent à l'instar d'une imago mundi, l'ébauche du bâtiment rassemble la quintessence du projet créatif de l'architecte et témoigne de son rapport au monde.

Brève esquisse, papier ou carton froissé, chiffonné. - C'est ainsi souvent que commencent les projets architecturaux de Frank Gehry. Le miracle est qu'au cœur de l'intuition originelle et dans ce que l'on pourrait prendre pour d'innommables chiffons de papier, réside l'essentiel de l'œuvre à venir.

Matières et formes, tout est déjà là, tel un jeu de possibles, une virtualité (un bourgeon) prête à développer l'arsenal entier de ses invisibles plis. La mâture, pliée, resserrée, n'a plus qu'à se déployer.

Tout est donné dans cet augural chiffonnage de matière. L'utopie s'avère vivante. Il n'est qu'à arrimer l'intuition dans le réel. Cela prend alors du temps, des années de recherches et d'ajustements de tous ordres, avant que l'ensemble des filins, des boulons, des voilures permette à la structure entière du vaisseau d'être opérationnelle.

Les variantes et projets abandonnés figurent eux aussi virtuellement dans le bâtiment définitif. Car ces essais, ces tentatives ont de fait alimenté la conception générale de l'œuvre. Ici, en l'occurrence, la voilure et les transparences de l'aéronef de la Fondation Vuitton.

L'intuition première, le chiffonnage originel se lisent aujourd'hui dans le bâtiment fini, livré pour usage. - Musée, Fondation, parcourus en tous sens par des visiteurs dont chacun (on l'espère, et par-delà l'ensemble des discours déjà produits) aura du bâtiment (et de ses œuvres) une appréhension singulière.

*Maquettes de Frank Gehry (Gehry Partners), récemment exposées au Centre George Pompidou et à la Fondation Louis Vuitton.

Fondation LOUIS VUITTON

Frank Gehry, maquette pour la Fondation Louis Vuitton
(Gehry Partners). Photo ©FDM 2015

dimanche 15 février 2015

Hôtel SALÉ. Planète PICASSO.

Exposition inaugurale in situ, 2014.
© Musée national Picasso-Paris/ Béatrice Hatala.

Musée Picasso, Hôtel Salé (Paris).
Exposition inaugurale :
25 octobre 2014 - printemps 2015.

Riche de plus de 5000 œuvres, parmi lesquelles un grand nombre de pièces majeures, "représentatives" du parcours de l'artiste et qu'il a conservées tout au long de sa vie [les fameux "Picasso de Picasso"], le Musée Picasso rouvre ses portes dans le cadre rénové (et toujours aussi somptueux) de l'Hôtel Salé.

Élégant et spacieux, théâtral et baroque, ce bâtiment du XVIIe siècle se prête magnifiquement à la geste picassienne. Redessiné et repensé par Jean-Fançois Bodin (dans la continuité du travail de découpe minimaliste des espaces effectués par Roland Simounet, premier architecte en charge du Musée, en 1985), le Musée Picasso présente désormais ses collections du sous-sol jusqu'aux combles. Dans de grands espaces blancs, aériens et transparents. Les ombres y jouent et c'est un plaisir de s'y faufiler.

Dans les combles actuellement : quelques-uns des tableaux conservés par un Picasso collectionneur des œuvres qu'il aimait : une nature morte aux côtelettes de Chardin, des paysages de Cézanne, un Douanier Rousseau, un autoportrait de Miro, "les oranges" de Matisse, etc.

D'intéressantes correspondances surgissent. Comme ce lien ignoré (et surprenant) entre les rondeurs et le modelé duveteux de certaines sanguines de Renoir et d'autres tableaux peints par Picasso durant sa période néo-classique. - Alliés à un traitement géométrique et généreux des volumes, les rouges et les ocres l'emportent alors (Trois femmes à la fontaine, été 1921). Les volumes peints sont proprement sculpturaux. La référence à l'Antique (Rome et la Grèce) envahit pour un temps la planète Picasso.

Le parcours dans le Musée emprunte des rampes, des escaliers (dont le grand escalier monumental à double révolution de l'Hôtel Salé, actuellement dominé par une sculpture du visage de Marie-Thérèse Walter). Les espaces se développent sur le mode d'un labyrinthe aux nombreux dénivelés.

Impossible de recenser les multiples gestes et œuvres de ce parcours puissant et foisonnant, à l'image de la richesse picassienne. On retrouve là tous les Picasso que l'on aime - les aériens dessins et les portraits de la période rose, les guitares et les toiles cubistes, les tôles découpées, les figures du Minotaure, les lignes arrondies et rêveuses des formes de Marie-Thérèse Walter, les flèches, les angles et les volumes agressifs de Dora Maar, le profil antique et songeur de Jacqueline Roque…

Sans parler des multiples études et références à l"art primitif, qui ponctuent le contexte et la naissance des Demoiselles d'Avignon. — Bienvenue dans la planète Picasso.

Musée PICASSO

KANT & PICASSO : le bordel philosophique

Exposition inaugurale in situ, 2014.
© Musée national Picasso-Paris/ Béatrice Hatala.

samedi 7 février 2015

Dictionnaire de la critique d'art à Paris. 1890-1969.

Sous la direction de Claude Schvalberg.
Presses Universitaires de Rennes, 2014.

Bien reçu par la critique actuelle (qui rêve peut-être du temps futur où un ouvrage similaire couvrira les années 1970-2010 et au-delà…), cet ouvrage est d'abord et avant tout un excellent outil pour les chercheurs, les amateurs et curieux du langage et des écrits sur l'art.

Ce dictionnaire comprend quelque six cents notices, consacrés aux auteurs qui - de Jean Adhémar et Alain à Christian Zervos et Emile Zola - se sont penchés sur les différents arts. Il se voit redoublé d'une précieuse chronologie des ouvrages qui se sont succédés sur presque 80 ans, d'un répertoire des principales séries sur l'art et monographies publiées entre 1890 et 1970, de deux index (des noms et des périodiques). — C'est assez dire que les entrées (et découvertes) y sont multiples et foisonnantes.

Tout au long des pages, on s'aperçoit de l'étonnante diversité de cette "critique d'art" où l'on trouve aussi bien des journalistes professionnels et des "échotiers", des amateurs d'art, des historiens et des philosophes, des galeristes et des conservateurs de musée ou encore des écrivains qui, tels Apollinaire, Artaud ou bien Zola, se sont enflammés pour l'œuvre d'un artiste (mort ou vivant).

Ce champ de la critique d'art est à ce point immense (et différencié) qu'il peut sembler difficile à cerner. En dehors de cette tâche et de cet objectif communs qui consistent à "écrire" sur, ou à partir, ou dans le prolongement d'une œuvre. Les méthodes et les parcours critiques sont effectivement souvent aux antipodes les uns des autres.

Quoi de commun entre le parcours d'un Kahnweiler, galeriste et marchand d'art, épris de la pensée kantienne, l'idéalisme mystique d'un Péladan et les écrits d'un van Gogh, qui meurt l'année où commence notre dictionnaire, mais dont les écrits progressivement révélés consistent en lettres adressées à ses amis, ses proches et tout particulièrement son frère Théo ? Van Gogh y envisage non seulement son œuvre en cours mais l'ensemble de l'histoire des arts, qu'il analyse de manière fort percutante.

Alors ? Il existe certes une catégorie de "critiques d'art" professionnels dont le métier et la raison d'être est de découvrir, recenser, décrire et (aussi) se prononcer sur les œuvres de l'art. Mais il en est beaucoup qui sont ou furent "critiques" d'art de manière circonstancielle et temporaire (comme Antonin Artaud qui, à peine débarqué de Marseille, recense et décrit les salons artistiques du Paris des années 1920 dans la revue du Docteur Toulouse, Demain).

On comprend que la critique d'art puisse ne pas être une simple opération de description, de recensement et de critique (au sens de louer ou bien de démolir). Ecrire sur l'art se transforme en action créative : van Gogh, le suicidé de la société (d'Artaud) est de ces textes où l'écriture produit (à son tour) une œuvre. Laquelle vient non pas compléter celle-ci (les grandes œuvres n'ont besoin de nuls compléments). Mais créer, à son tour, un monde qui se tisse dans la trajectoire d'autres œuvres et d'autres parcours.

Le même individu peut ainsi être - tour à tour - historien, conservateur, écrivain, amateur d'art, voire même philosophe, homme de théâtre… et aussi "critique d'art". D'où la grande liberté de ces écrits sur l'art, qui ne se laissent pas facilement cantonner dans un cadre précis.

Pour ce qui est de ce Dictionnaire, généreusement et magistralement orchestré par Claude Schvalberg, notons que la période concernée - 1890-1969 - ne comporte (quasiment) que des critiques mâles. - Ce qui n'est certes pas le cas des "auteur(e)s" des notices du dit ouvrage ! Et qui ne se vérifierait assurément pas dans la riche époque critique qui démarre en 1970 : les critiques femmes y seront alors nombreuses.

*Rappelons que Claude Schvalberg est libraire à Paris, à l'enseigne de la Porte étroite, rue Bonaparte, à deux pas de l'Ecole des Beaux-Arts.

jeudi 8 janvier 2015

2015 - Hier, aujourd'hui et demain.

Lucille Clerc, janvier 2015,
en hommage à Charlie Hebdo.

jeudi 1 janvier 2015

2015 - La crevette d'HOKUSAI : Ebi zu

Hokusai (1760-1849)

Etang dégelé
Une crevette bouge
Dans de vieilles algues

Shiki (1867-1902)

jeudi 18 décembre 2014

JEFF KOONS. Inoxydable.

Vue d'exposition. Centre Pompidou.
Décembre 2014. Ph ©FDM.

"INOXYDABLE : adjectif et nom masculin.
* Se dit d'un métal ou d'un alliage remarquable par sa résistance à l'oxydation. (Les alliages inoxydables, surtout employés dans les industries chimique, aéronautique, navale et en coutellerie, sont constitués de 13 à 18% de chrome, éventuellement additionné de nickel.)
* Que rien ne peut altérer; qui est immuable : Une réputation inoxydable.
"
(Dictionnaire Larousse)

Brillance. Miroirs. Reflets. - Prolongeant l'aventure du pop art américain des années 1960-1980, Jeff Koons impose aujourd'hui sa marque esthétique et financière sur toute une part du monde de l'art - monde des collectionneurs, des galeristes, des maisons de vente et des musées qui (désormais) prennent le relais du business de l'art.

Tout brille et reluit dans ce monde qui - contre vents et marées et sous la forme d'un DENI de réalité (TOUT VA-T-IL SI BIEN EN CE MONDE ? Mais le déni de réalité n'a-t-il pas toujours été une des facettes irréductibles du monde de l'art ?) - travaille dans le clinquant, le kitch et le ludique.

"ENJOY" : le monde est une BD nous dit en souriant l'auteur du Balloon Dog. Cet univers est clean et chromé. Inoxydable et paré contre toute forme de corruption. La critique elle-même (cette fameuse critique d'ART qui ne cesse de courir après ses propres fantasmes et fantômes) alimente et nourrit la légende.

Haine et crachats de la critique : tout glisse sur les surfaces chromées. Les parois luisantes absorbent votre silhouette (et vos discours) à la façon d'un miroir. Votre image y est certes rapetissée, déformée, un brin rabougrie. Mais votre reflet aura eu l'inestimable impression d'appartenir quelques instants à l'œuvre pharaonique la plus chère du moment…

Trompe-l'œil, direz-vous. Attrape-nigauds et fariboles. - Le trompe-l'œil (et les fameux raisins de Zeuxis) sont, rappelons-le, à la source et origine de l'art occidental. Tout s'y est joué dans l'apparence et l'illusion.

ACIER. CHROME. NICKEL. - Les matériaux de Koons sont là pour nous rappeler la persistance de la facticité de l'illusion artistique. Ces œuvres, dont on a le sentiment qu'elles sont (comme les ballons de nos enfances) gonflables et donc perçables et en puissance de détumescence, sont de fait lourdes et en acier bien solide. Polies. Nickelées. - Et donc : immuables. Inamovibles. - Le ballon ne s'envolera pas.

QUID, maintenant, de l'essence de l'art ? On se trouve au cœur d'une des contradictions (et apories) de l'art contemporain : celle de la VALEUR de l'œuvre. ÉSTHETIQUE et/ou FINANCIÈRE. Affaire de goût ou de finances, de plaisir ou de pouvoir. - La question (qui n'est pas neuve) n'est, bien sûr, pas tranchée. Elle se trouve juste POSÉE. Et comme EXACERBÉE.

Histoire matérielle et immatérielle, édition de 2008.

samedi 13 décembre 2014

CASTELLUCCI. Le sacre de la poussière.

Romeo Castellucci, Le Sacre du printemps, ph. DR.

Grande Halle de la Villette.
Décembre 2014.

"… j'ai eu l'idée de faire danser de la poussière. Il s'agit de briser, d'atomiser les danseurs. Mais la danse reste là. Les mouvements, les pirouettes, les figures les plus traditionnelles de la danse sont exprimés à travers la poussière." (Romeo Castellucci, Entretien, mars 2014)

La poussière est entrée depuis longtemps dans le grand arsenal des arts plastiques. De l'élevage de poussière sur le Verre de Marcel Duchamp (photographié par Man Ray) au réemploi par Francis Bacon de la poussière de son atelier dans la palette (infinie) de ses gris, la poussière - cette matière sournoise, impondérable, et qui se décline en de multiples grains et coloris - a acquis droit de cité dans le champ de l'art moderne.

Transgressant les frontières et les genres, il revenait à Romeo Castellucci de révéler l'essentiel de la puissance théâtrale de la poussière. De sa grâce chorégraphique. - Le puissant dispositif mécanique imaginé par notre metteur en scène pulse, crache, éjecte, tisse, tresse, emmêle ou (tout simplement) laisse couler cette poussière d'os calcinés dont il s'empare ici comme du plus symbolique et du plus esthétique des matériaux.

Nous autres, visiteurs et récepteurs de l'œuvre, demeurons à l'abri derrière la rigide paroi transparente qui nous isole de la scène, du chœur, de l'abattoir et machinerie où tout se joue. Les tubes et orifices du dispositif crachent des projections de poussière comme encrées de noir, laissent filer de blanches ondulations, enlacent de longs rubans de matière fine…

Le danseur, l'humain a disparu… Il n'est plus là que par le truchement de ces pas, ces rythmes, ces entrelacs et vibrations d'une matière qui se délite ou se renforce au gré de la musique d'Igor Stravinsky, de l'électricité dégagée par les sons, les dissonnances, les stridences…. du Sacre du printemps (1913).

Castellucci pulvérise la scène théâtrale, entraîne la dissolution de toute chorégraphie. Le théâtre, la danse entrent dans le jeu de la PERFORMANCE, de l'aléa, certes programmé mais dont la grâce et la folle précision évoquent les esquisses de la peinture chinoise soufflée, pulvérisée… crachée sur un support.

Castellucci nous introduit au cœur d'une bulle. Graphique, atomique, pulvérisée.

La deuxième partie de l'œuvre - qui fait intervenir des humains en combinaisons étanches, à la façon de fossoyeurs de l'ère atomique - est presque de trop qui nous ramène à la réalité (fantômale certes, mais "insistante") de l'atome, de la calcination (fine, si fine) d'une poudre d'os animale qui rappelle d'autres abattoirs et d'autres calcinations (humaines celles-là). - Mais nous le savions, nous l'avions compris dès les premières "images" ou "presque images" ou filigranes de ce spectacle qui franchit toutes les limites du genre. - De Nijinski et des figures initiales, il ne reste que de la poudre d'os…

Cette danse de très fines particules est une danse de vie et de mort, un macabre fertilisant. C'est le Sacre du printemps. De ces printemps du monde qui n'en finissent pas de succéder à la mort des longs hivers - naturels, saisonniers, mais aussi (et sans doute au premier chef) historiques et sociologiques.

Entretien avec Castellucci

jeudi 4 décembre 2014

Fou. Fou. Fou. HOKUSAI.

Hokusai. Mont Fuji Rouge. Vers 1830. DR.

Né sur les rives de la Sumida, à proximité d'Edo, Hokusai (1760-1849) eut de multiples vies et quantité de noms sous lesquels il signa une œuvre protéiforme qui demeure une merveille absolue.

Impossible de résister à la puissance, l'élégance et l'humour, à la virtuosité de ses dessins. Nul comme lui n'a su maîtriser les aléas et circonvolutions, les accents et déclinaisons de la ligne. L'art nouveau européen en portera la marque indélébile.

Ce trait incomparable soutient une œuvre immensément riche sur les plans artistique et ethnographique. Ses célèbres estampes (comme Les trente six vues du Mont Fuji) et les milliers de croquis de ses mangas (15 cahiers de croquis publiés en 1814 et 1878) offrent un panorama de choix sur le Japon du XIXe siècle.

Faune, flore, mœurs du petit monde d'Edo et des différentes couches de la population. Sans oublier les techniques, les petits métiers et la peinture - précise, si précise - des façons d'être et de vivre du monde humain, animal… et végétal. Car la nature japonaise est une nature animée, peuplée de ces fameux "kamis", esprits ou dieux issus du shintoisme, qui rendent si troublante, si "flottante", l'appréhension de la civilisation japonaise.

L'œuvre d'Hokusai est un Monde. Foisonnant. Poétique. Précis et détaillé. Synthétique jusqu'à la perfection. — C'est assez dire que la très riche exposition du Grand Palais est un événement à ne rater sous aucun prétexte.

J'avais pu voir le premier volet de ce cérémonial présenté en deux temps (pour cause de fragilité des œuvres exposées). Je vais, comme beaucoup, me précipiter pour voir ce deuxième volet, partiellement renouvelé. Et me plonger dans les mille et une merveilles de ce fou (et plus que fou) de dessin.

PS. Se munir de patience (l'exposition est très courue) et de bonnes lunettes. Tant de choses sont dans le détail, l'extrême détail…, le pli et le repli de la ligne.

"Depuis l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner les formes des objets. Vers l’âge de cinquante ans, j’ai publié une infinité de dessins ; mais je suis mécontent de tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante-dix ans. C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la forme et la nature vraie des oiseaux, des poissons, des plantes, etc. Par conséquent, à l’âge de quatre-vingts ans, j’aurai fait beaucoup de progrès, j’arriverai au fond des choses ; à cent, je serai décidément parvenu à un état supérieur, indéfinissable, et à l’âge de cent dix, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. Je demande à ceux qui vivront autant que moi de voir si je tiens parole. Ecrit, à l’âge de soixante-quinze ans, par moi, autrefois Hokusai, aujourd’hui Gakyo Rojin, le vieillard fou de dessin."

Hokusai (dont le nom ferait référence à l'étoile polaire) disparaît de cette terre pour rejoindre les étoiles à l'âge de 89 ans.

Hokusai au Grand Palais
Du 01 Octobre 2014 au 18 Janvier 2015


Exposition à la BNF en 2008

Hokusai. Denshin Kaishu. 1817. DR.

dimanche 30 novembre 2014

"INSIDE". Palais de Tokyo.

Mark Manders, Installation (détail). Photo FDM 2014.

Palais de Tokyo.
20 octobre 2014/11 janvier 2015.
Exposition collective sous forme de parcours.

De chambre en chambre, d’installation en installation, de couloir en couloirs et escaliers, il y a comme une vraie continuité. L’ensemble des œuvres se découvre au sein d’une longue itinérance, ponctuée de la découverte de mondes très divers et très riches. – À ce niveau-là, c’est une réussite.

On franchit d’abord le seuil d’une Forêt d’Eva Jospin (carton découpé et assemblé, 2012) pour se retrouver très vite au cœur de sculptures, d’architectures (Mike Nelson), de grands bâtis (Peter Buggenhout) et d’installations multimedias, distillant leurs ombres, leurs mouvements et leurs messages divers. Plus loin, ce seront des installations évoquant des sortes d’ateliers. Celle de Mark Manders dispose des figurines de plâtres (cheval, torse, visages antiques et sculptures semi-déconstruites) au centre de longues bâches ou pellicules transparentes. D’où des effets de flous, des formes et des visages embués.

Plus loin, en plein cœur d’une chambre noire, on se laissera dissoudre et perturber par un film de Christian Boltanski, L’Homme qui tousse (1969). — Le personnage n’en finit pas effectivement de tousser, de vomir et exsuder ses tripes, ses couleurs et ses formes. – Instant pénible et dissolvant.

Une vaste salle accueille plus loin l‘installation du new-yorkais Jesper Just (This Nameless Spectacle, 2011) Sur deux murs se faisant face, deux longs écrans panoramiques déploient un paysage animé, mouvant. Les deux projections dialoguent et se complètent. Assise sur un fauteuil roulant qu’elle manipule allègrement, une femme parcourt l’ensemble du paysage. La caméra subjective nous permet de suivre l'ensemble du panorama qu’elle visite. — En vis-à-vis, de l’autre côté, sur l’autre écran, un hommme la regarde, livrant la possibilité d’un autre point de vue sur une scène et une action qui se dégradent et déglinguent progressivement…

Ai-je bien vu ? Ma mémoire est-elle bonne ? Ai-je "reconstruit" l’ensemble ? Sans doute. Peut-être. — Ce sont là des questions qu’on ne peut manquer de se poser en essayant de se souvenir, de reconstruire le parcours d’une installation et – qui plus est ici – d’un ENSEMBLE d’installations. C’est bien là, aujourd’hui, le lot commun des visiteurs d’installations et amateurs de parcours multimedias, sensoriels et plastiques.

Au centre d’un couloir, une série de projections. Quelques vues fixes dont la succession peut se comprendre de manière narrative. — Comme un paysage encore : un environnement irisé, clinique. Une femme est agenouillée sur un léger piédestal. Sur ses côtés, deux brancards, blancs, sur lesquels reposent deux corps recouverts d’une sorte de drap funéraire. - Le carton nous apprend que l’artiste, d’origine thaïlandaise, Araya Rasdjarmrearnsook, témoigne ici de l’expérience qu’elle fit dans une morgue, en s’occupant de morts inconnus auxquels elle offrit lectures, chants, méditation.

À vous de découvrir, parcourir et réinventer les autres œuvres… dans les méandres du Palais de Tokyo…

Je terminerai, quant à moi, sur cette « maison d’eau » (Le Refuge) de Stéphane Thidet, dont j’avais déjà (il y a quelques années) apprécié un exemplaire lors d’une exposition à Toulouse. Il s’agit d’un simple chalet de bois, d’une maison qui ruisselle de l’intérieur (Inside) et de toutes parts, du sol au plafond. L’ensemble est sonore, harmonieux et franchement humide. Il pleut et pleut encore… et toujours…

Exposition INSIDE

Araya Rasdjarmrearnsook, Conversations I-III. Photo DR.

mardi 25 novembre 2014

LATIFA ECHAKHCH. L'air du temps.

Latifa Echakhch, L'Air du temps. Photo FDM, 2014.

Centre Pompidou.
8 octobre 2014-26 janvier 2015.
(Prix Marcel Duchamp 2013).

Jolie. Jolie. L'installation de Latifa Echakhch. Théâtrale juste ce qu'il faut. Poétique sans déborder dans le mélo. Nuageuse ou orageuse. Évidente. Soulignée simplement de quelques franges et bordures mémorielles : objets trempés dans une encre plus noire que noire.

Les nuages s'y amoncellent, moutonnent et emplissent un espace rectangulaire. Le paysage change : à l'aller, il est NOIR ; au retour, il est BLEU. Et lorsque vous vous arrêtez à mi-parcours, en contemplant les arêtes des praticables ou décors de "presque-théâtre" peints, vous êtes en plein artifice bleu et noir. Sur la tranche et sur la doublure même des mondes déclinés par Latifa Echakhch.

Le tout se dévide en deux temps et deux parcours. Noir ou bleu. Artifice et/ou réalité. Envers ou endroit. Haut et bas. Ciel ou terre.

Ces dualités sont (tout à la fois) réunies et désignées par les minces filins d'une pluie finement répétitive. - Heureuse promenade au pays de Latifa…

LATIFA ECHAKHCH - Works and projects

Latifa Echakhch, L'Air du temps. Photo FDM, 2014.

mardi 18 novembre 2014

SONIA DELAUNAY : Maillot de bain.

Costume de bain de Sonia Delaunay (1928).

De tous les vêtements réalisés par Sonia Delaunay, il en est un qui me réjouit particulièrement : ce "maillot" de bain tricoté main, moderne et d'avant-garde, qui date de 1928. Avec ses couleurs simultanées (rectangles rose saumon, triangles jaune d'or), ses formes zigzagantes (noires, blanche, beige, écrue) et son apparence si confortable.

Rien à voir avec les maillots qui suivront - en tissu, fibres, latex et divers caoutchoucs. Il s'agit là d'un maillot de laine tricotée. Chaud et douillet. - Les plus anciens se rappelleront de ces maillots qu'ils portaient sur les plages de leur enfance. La laine grattait un peu et faisait éponge lorsqu'elle était mouillée ; la fibre se détendait alors et le tout godait aux entournures. C'était l'un des charmes pervers de ces maillots fabriqués maison par la grand-mère ou la mère de famille.

Rien à voir non plus avec nos futurs bikinis, strings ou maillots à l'emporte-pièce. On comprend bien que ce maillot-ci serait plus conforme à la plastique de Laetitia Casta qu'à celle de la filiforme Twiggy des années 1960.

Le corps, au cœur de son enveloppe de laine, se loge (on le devine) aisément. — Aujourd'hui, sur les plages de Saint-Tropez, de Palavas-les-Flots ou de Copacabana, ce maillot apparaîtrait comme un brin ringard. En 1928, cependant, les "costumes de bain" de Sonia Delaunay représentaient le sommum du chic et de l'avant-garde et participaient de cette libération du corps de la femme, qui pointe son nez et sa chevelure de garçonne dans le mouvement des années folles.

Et pourtant : comme j'aurais aimé l'essayer ce maillot, et traverser (en son intime compagnie) les eaux de la piscine colorée de James Turrel.

lundi 10 novembre 2014

Couleurs DELAUNAY.

Robe-poème (1969). DR.

Quel plaisir de trouver - et retrouver Sonia Delaunay (1885-1979) dans ses œuvres et ses vagabondages, ses couleurs délurées, acidulées, contrastées, dynamiques.

Bien sûr, on est heureux de contempler ses grandes toiles rayonnantes, « simultanées », colorées et abstraites. Mais le fin du fin est de cheminer dans tous ces tissus, ces graphiques, ces lignes et ces objets de la vie quotidienne qu'elle a su, comme personne avant elle, entraîner dans le double mouvement de la quotidienneté, de la modernité.

Au hasard d'une vitrine, on se plaît à enfiler un somptueux manteau, de lainage et de feuilles automnales. Un peu plus loin, c'est une robe en zigzag et en noir et blanc qui se met à virevolter autour de votre silhouette. On terminera la promenade revêtue d'une de ces robes-poèmes qu'elle a su agrémenter de lettres, de mots déployés le long des manches, des coutures ou des ourlets.

La danse, le théâtre, le cinéma, la poésie, en un mot l'ensemble des autres arts, ont été habillés par elles de damiers, d'ocelles, de losanges, de cercles faussement (ou doublement) concentriques, de trapèzes, de zébrures et autres falbalas.

Rouges. Jaunes. Violets. Noirs. Blancs. Jade. Réséda. Sapin. Tilleul. Améthyste... Les couleurs, les matières, les formes s'offrent à la caresse des objets et ustensiles d'une vie menée sur le mode d'un allegro. D'un pizzicato. Ou d'une de ces flûtes traversières qui vous transportent et rendent mélodieux.

SONIA DELAUNAY. Les couleurs de l'abstraction
Musée d'art moderne de la ville de Paris
(17 octobre 2014-22 février 2015)


Le P'tit Parigot. Décors et costumes.1926. DR.

jeudi 30 octobre 2014

FIAC 2014. Des oiseaux, des mouches et le froissement du métal.

Claire Morgan, Folling Down 2014. Ph © FDM.

"Curieusement, je ne vois pas les mouches comme des animaux, mais comme des éléments." (Claire Morgan)

Les Foires, comme la FIAC, je les visite toujours de biais et de guingois, m'efforçant de happer l'écume de la rumeur qui - de stand en stand, d'œuvre en œuvre - véhicule une certaine histoire de l'art contemporain. L'air du temps. Le bruissement des relations sociales. L'art n'est nullement dégagé des contingences : toute foire est là pour le rappeler.

Personnage roi : le collectionneur. On le rencontre. On l'entend. On le pressent. Y compris celui dont on sait qu'il (ou plus rarement elle) a eu les honneurs d'une visite avant l'heure. Bien des jeux - d'échanges et financiers - sont déjà faits ou engagés.

Les galeristes ensuite, de stand en stand, se livrent à un certain jeu de la séduction. Misent sur la supposée incongruité de leurs poulains, sur les tensions, les écarts d'un accrochage (on s'en doute) très étudié.

Ma Galerie préférée, cette année : Karsten Greve. Pour la poésie de son accrochage. L'humour et la légereté des œuvres : Louise Bourgeois, Claire Morgan. Œuvres de femmes. Tricotées, tissées, délinéées dans l'espace. Éponge, laine, plumes, pistils de pissenlit, mouches et oiseaux taxidermisés. Part belle est faite à ces matériaux qui se travaillent, s'enfilent ou se tressent avec les mains, l'aiguille, le poinçon…. - Tout autour le vide… l'air… Du monde pourtant se presse tout autour.

Ailleurs : le plaisir de découvrir ou redécouvrir Chamberlain (une compression laiteuse, métallique et chromée), Kurt Schwitters (de minuscules collages), un autre collage de Jean Arp, les Allumettes de Raymond Hains, de très beaux Burri (troués, ROUGES et brûlés), deux Corps de Dames de Dubuffet : petits formats mais grands corps graphiques, étalés et aplatis autour de leur centre, en papillons, en flaques.

Je resterai sur l'installation de Claire Morgan : une arachnéenne vêture de mouches. Dentelle plus noire que noire, mais défaite et déliée, laissant apparaître en son cœur l'arc de cercle brun d'un rat ou d'un mulot empaillé. Animal de petite taille et qui n'est plus, au centre de la toile qu'un simple signe graphique.

Karsten Greve

FIAC 2014. Vue d'ensemble. Ph. © FDM.

lundi 27 octobre 2014

Les écrivains et la Grande Guerre : ARTAUD, BRETON, CÉLINE.

"Autour de Verdun". Un cantonnement. DR.

Conférence de Florence de Mèredieu,
auteur de "Antonin Artaud dans la guerre,
De Verdun à Hitler
", Blusson, 2013.

Maison du Patrimoine du Grand Troyes
Saint-Julien-les-Villas
Mercredi 29 octobre à 18H30 (entrée libre).

"Ma jeunesse - Mr le Major - je viens d'absorber du lait qui, j'espère, vous la fera paraître blanche." - Depuis vingt-trois mois, je prostitue ma peau au canon de l'ennemi." - La dernière fois que je suis allé au cimetière, une poule avait pondu sur le chemin. L'œuf était cassé". (Propos de malades, rapportés par André Breton à Théodore Fraenkel, août 1916)

1914-1918 : une génération d’écrivains (parmi lesquels Artaud, Breton, Céline) est projetée dans la Grande Guerre, ses tranchées, ses champs de bataille (Verdun), ses morts et ses blessés psychiques.

Cette guerre de 14-18, Antonin Artaud (1896-1948) ne cessera de la revivre. Comme acteur de cinéma, dans Verdun, Visions d’histoire et Les Croix de bois. Comme écrivain, auteur et acteur de théâtre. — Les textes et dessins de ses derniers cahiers sont l’expression de la guerre littéraire et graphique qu’il a mené à l’encontre d’une société qui a fait de lui : un « mutilé », un « amputé », un « déporté » de l’être.

Céline a, quant à lui, devancé l'appel et s'est engagé dès 1912 dans le corps des cuirassiers. Blessé quelques mois après les débuts du conflit, celui qui est alors Louis-Ferdinand Destouches sera versé dans un corps auxiliaire. Il ne cessera de revenir, dans ses œuvres (Voyage au bout de la nuit), sur l'horreur et l'absurdité d'un conflit qui a fait de beaucoup d'hommes de sa génération "des errants". Son œuvre future en portera une marque indélébile.

André Breton vivra l'essentiel de cette guerre en tant qu'interne dans les hopitaux psychiatriques. Il y découvrira les singuliers pouvoirs langagiers des troubles de la maladie mentale et s'émerveillera des transformations de la langue que présentent les soldats blessés et commotionnés. On est ici à la source du surréalisme, dans le creuset même de ce qui - bientôt - portera le nom d'écriture automatique.

Le Troisième Œil

Artaud dans "Les Croix de Bois" de Raymond Bernard.

samedi 25 octobre 2014

LEE UFAN. Aérien et minéral.

L'Arche de Versailles. Photo © FDM 2014.

"Entrouvrir un espace dans l'espace." (Lee Ufan)

Partir. Voyager. S'abstraire. Entrer dans un espace-temps de pure poésie. — Les œuvres minimalistes de l'artiste coréen, théoricien du Mono-ha, mouvement né au Japon dans les années 1970, entrent en curieuse (et parfaite) résonance avec les jardins de Versailles.

Retrouver le sens de la nature, des matériaux - donnés et tout faits - que nous offre le cosmos, tel est le sens profond du parcours de Lee Ufan. Qui fonctionne bien comme un anti-Duchamp. Point de ready-made ici, aucun objet préfabriqué par la main de l'homme et qu'il suffirait de désigner comme œuvre d'art et de signer. C'est le matériau naturel - et tout particulièrement la pierre - qui s'offre comme une donnée brute. Fondamentale.

Il ne s'agit plus que d'écouter, regarder, méditer…, de retrouver le sens d'un espace-temps originel de nature cosmique. - Les étoiles sont à proximité d'un sol où se trouvent marquées et prolongées l'ombre des éléments. Une installation comme L'Ombre des étoiles n'est pas sans évoquer le dispositif de Stone Age et de ses pierres dressées.

Les pierres et monolithes de Lee Ufan ne sont certes pas "dressés" dans le paysage, mais "posés", bruts et massifs. On comprend alors tout l'intérêt de la confrontation entre le monde archaïque de Lee Ufan et l'artifice du jardin à la française. Les bosquets enclos et domestiqués des jardins de Lenôtre, les allées (du Roi et de la Reine) à la parfaite géométrie et symétrie, laissent sourdre de leur sol les masses imposantes ou plus aériennes de quelques géants de pierre brute.

Les mouvements de l'air viennent se matérialiser au cœur de la perspective centrale du Château sous forme de ces "Lames de vent", horizontales ou verticales, qui se dressent ou se couchent sous la forme d'un matériau (l'acier) qui épouse et reflète la lumière ambiante.

Ceci est BEAU. Comme la rencontre - dans un espace temps démesuré - d'une nature "brute" (Lee Ufan) et d'un des summums de l'artifice : le jardin à la française. — Cette rencontre se vit comme une pure évidence.

L'Ombre des étoiles. Photo © FDM 2014.

dimanche 12 octobre 2014

L’Histoire Matérielle et Immatérielle de l'art… et MARCEL DUCHAMP.

Merce Cunningham, Walkaround Time (1964).

Parue en 1994, largement augmentée en 2004, l’Histoire matérielle et immatérielle de l’art moderne (Larousse) fit d’emblée une large place à Marcel Duchamp. Le promoteur du ready-made, de la Boîte en valise et de la Mariée mise à nu par ses célibataires, même… est (avec Joseph Beuys et Yves Klein) un des trois auteurs-phares de l’ouvrage. C’est – de fait – l’artiste le plus cité et référencé dans le texte.

C’est assez dire que Duchamp joue un rôle fondamental dans l’économie de cette « nouvelle » histoire de l’art. Son influence se révèle tout au long de l’ouvrage. Ses œuvres et sa présence scandent les principales articulations du livre. Aucune autre histoire de l’art n’a (sans doute) à ce point intégré et tissé dans sa trame le Grand Œuvre duchampien.

L’imaginaire propre à Duchamp fut à ce point important pour moi qu’il a spontanément resurgi, en l’an 2000, sous la forme d’une « fiction théorique », lors de la fabrication par moi du 14e démarquage que j’entrepris du texte canonique de Borges, La Bibliothèque de Babel. — Transmuée en une valise et un nécessaire de voyage d’un nouveau genre, la Bibliothèque de Borges hébergea de la sorte un ensemble de rêveries qui couvrent toute l’œuvre de Monsieur Marcel.

C’est ainsi que naquit « Duchamp en forme de ready-made », livre à la couverture accordéon, largement inspiré de la physique amusante du XIXe siècle et bardé (comme le bagage duchampien) de soufflets, excroissances et diverses projections (de la quatrième à la troisième dimension et vice-versa). Ce livre traite (comme son titre le suggère) de l’œuvre de Marcel Duchamp, prise à la façon d’un ready-made, complexe et diversifié. Cette "œuvre ready-made" est modifiée, transformée, annotée et augmentée… mais n’en demeure pas moins sur de stricts rails duchampiens.

Pour ce qui est de l’Histoire matérielle et immatérielle des œuvres de Monsieur Marcel, je renvoie le lecteur à l’Index de l’ouvrage ainsi qu’à la table des matières et aux illustrations du livre. Ceci permettra à chacun de visiter et revisiter Duchamp de manière libre et diversifiée. Tout en s’attardant sur les nombreux liens et les diverses clés qui articulent cette œuvre à l’ensemble de l’art du 19e siècle finissant, d’un XXe siècle proliférant et d’un XXIe siècle bien engagé.

Parue en 1994 chez Bordas, la première édition comportait la reproduction d’une photographie de l’œuvre fameuse de Merce Cunningham, Walkaround Time (1964). Jasper Johns avait conçu pour le spectacle du danseur et chorégraphe américain un décor constitué de praticables transparents, inspirés du Grand corps de la Mariée duchampienne. — Marcel Duchamp vint sur scène saluer le public lors d’une des représentations du spectacle.

Cette photographie m’avait amplement fait rêver… J’espère qu’il en sera de même pour vous…

Table des matières Histoire matérielle…

Duchamp en forme de Ready-Made

dimanche 21 septembre 2014

DUCHAMP, les doigts dans la peinture.

Duchamp en forme de ready-made (Blusson)

Marcel Duchamp. La peinture, même
Centre Georges Pompidou
24 septembre 2014 - 5 janvier 2015

Revisitant «, Duchamp en forme de ready-made », texte de « théorie-fantaisie » ou de « théorie-fiction » publié naguère aux Editions Blusson (2000), nous lui avons adjoint – en hommage à l’exposition présentée par le Centre Georges Pompidou — un bandeau coloré.

Duchamp, notre TRÈS CONCEPTUEL Duchamp, pourfendeur de la peinture rétinienne et adepte de l’œuvre d’art comme « cosa mentale », s’y retrouve les doigts dans la peinture…

S’agit-il là, comme semblerait l’indiquer le titre même de l’exposition du Centre Pompidou, d’une forme de sarcasme, d’analyse à rebours ou de trahison même du parcours de notre amateur d’échecs et inventeur du ready-made ?

L’art est-il affaire de sensualité ou de conceptualité ? Peut-on imaginer Duchamp trempant ses doigts dans la matière, la couleur, le pigment ? N’a-t-il pas défendu le principe d’une conception nominale de la couleur, voulant celle-ci délibérément abstraite, attachée aux seuls mots qui la disent et l’incarnent ?

La couleur même de certains des tableaux de Marcel Duchamp est souvent elle-même de l’ordre du ready-made et de la couleur trouvée, empruntée : couleurs toutes faites de la Joconde (L.H.O.O.Q., 1919) ou de la bouteille de Bénédictine (Couverture de VieW, 1945). Les coloris sourds du Nu descendant un escalier (1912), celles encore du Jeune Homme triste dans un train (1911), semblent provenir en droite ligne de ces toiles cubistes, de ces Braque et ces Picasso qui déclinent de semblables tonalités chromatiques.

D'autant qu'aujourd'hui il s’agit des couleurs non point tant de l’art, entendu au sens d’activité créatrice, que de celles de l’histoire de l’art. On est, pour le reste, bel et bien dans le champ de l’imagerie, de l’affiche ou affichette, de la réclame ou de ces livres d’images et chromos fin de siècle que Duchamp appréciait dans son enfance et son adolescence.

La couleur, le pigment, la matière sont cependant bien là – en arrière-plan, support et substrat, CONTREPOINT de ces jeux conceptuels où notre Marchand de sel (de sucre, de verre et de minium…) entraîna un XXe siècle résolument moderniste.

Quant au Grand Verre – ou Mariée mise à nu par ses célibataires même… — il se joue (tel un Grand Transparent) des opacités et troubles picturaux inclus dans sa surface.

Duchamp en forme de ready-made

Exposition au Centre Georges Pompidou

VieW, Magazine, 1945
Couverture de Marcel Duchamp

mercredi 17 septembre 2014

ART INFILTRANT AU 3e IMPERIAL.

Imperial Tobacco (Granby, Québec)
© Patrick Beaulieu, 2014.

Ce texte a été réalisé dans le cadre d’une résidence d’auteur en 2010, au 3e impérial, centre d’essai en art actuel [Granby, Québec]. Il paraîtra dans un ouvrage collectif du centre.

COUDRE, DÉCOUDRE, RECOUDRE LE RÉEL

« Visible à partir du 1er octobre, jusqu’à ce que la neige la recouvre… » (Lisanne Nadeau, sur l’installation d’Ane-Marie Fortin, Espace de réfection *, 2006)

« Les paysages humains se modulent selon un amalgame de fibres que dessinent les espaces urbain, rurbain et rural. » (Entretien avec Jacques Proulx de Solidarité rurale du Québec, Instants ruraux 1998-1999, p. 27.)

Marcher. Déambuler. Questionner. Parler. « Infiltrer, habiter, spéculer ». Jouer. Échanger. Broder. Surfiler. Ajourer. Faire courir l’aiguille sur l’envers et sur l’endroit. Amalgamer entre elles les différentes couches du tissu social et paysager, leur adjoindre des fils de couleur spécifiques. Créer dans le tissu et le paysage une fenêtre, une réserve. Surfiler habilement le tout. Telles sont les opérations constantes menées par les artistes qui se risquent en résidence au 3e imperial.

« Pendant tout l’hiver, écrivait Vincent Van Gogh, j’ai tenu les fils du tissu entre mes mains et j’ai cherché le patron définitif ; si le tissu est rude et d’un aspect grossier, les fils ont néanmoins été choisis avec soin et selon des règles précises. » (Vincent Van Gogh, Lettre à Théo, à propos de son tableau Les Mangeurs de pommes de terre) — Intervenant en 1996 sur le paysage autour de l'aéroport de Mirabel, Jean-Paul Ganem prend pour champ d’action cent cinquante hectares de terre non cultivée. Travaillant, comme Van Gogh sur son tableau, il aboutira à une «quadrichromie de maïs, canola, tournesol et trèfle incarnat » (Composition agricole). (Cité in Bulletin des Instants ruraux, 3e Imperial, 1999, p. 5.)

En 2008, à la fin de l’hiver, se retournant sur l’année qui s’achève au 3e imperial, Caroline Boileau déclare pratiquer sur le tissu du temps des retours et des « plis ». Les photographies, vidéos et traces documentaires laissées dans le sillage de l’installation de Giorgia Volpe (Le Temps donné, 2007), lui permettent de redécouvrir dans son imaginaire les voilages de l’installation, brodés de la multitude des noms des religieuses, des élèves et des professeurs de l’Ecole Présentation de Marie**, voilages qui s’épandaient largement au bas des fenêtres du bâtiment. Dans le contexte du paysage de neige de cet hiver 2008, ils sont désormais autrement “visibles”, “lisibles”. Insérés dans une nature imaginée, tissés dans une nouvelle trame. Comme l’ensemble des œuvres produites par le 3e imperial, « Le Temps donné » (2007) se lit sur l’envers et sur l’endroit d’une mémoire mouvante et créatrice.

La matière de chaque œuvre individuelle n’est que l’épisode et le maillage d’un Grand Œuvre collectif dont l’objet n’est autre que la métamorphose, la transformation et le façonnage du réel de la ville de Granby. De ses paysages, sa campagne, son centre ville et ses faubourgs urbains, ses habitants, ses institutions (zoo, écoles, restaurants, maisons de l’enfance, maisons de retraite, etc.). C’est ce tissu-là que les artistes s’emploient à coudre, découdre et recoudre avec le soutien et le concours de ses habitants.

Cette opération s’inscrit dans le cadre de la quotidienneté urbaine, sociale et paysagère la plus stricte. La fête picturale, sculpturale, sonore, le happening, la performance se déroulent dans le champ des us et coutumes des habitants de Granby. Les acteurs du 3e imperial ont souvent noté combien leur démarche les amenait à une multiplication d’actes de « micropolitique ». La ruse, le jeu, le mimétisme les conduisent à des « processus caméléon » (Les commensaux, Quand l'art se fait circonstances. Sous la direction de Patrice Loubier et Anne-Marie Ninacs. Skol, Centre des arts actuels, 2001.). Le terrain de jeu et d’action des artistes, le lieu où ils échafaudent patiemment leur toile se situe ici dans les marges, les lisières et terrains en friche de la quotidienneté.

Chaque artiste, chaque intervenant apporte une touche particulière à la fabrication d’un tissu sans cesse recousu et renouvelé. Par assemblage de vieux vêtements usagés, de tissus ou textures neuves, nos artistes dotent leur environnement de nouveaux vêtements, d’une garde-robe renouvelée au fil des installations, des performances et des œuvres (infiltrantes et décalées) qui viennent en permanence entamer ou célébrer le tissu social. Les interventions sont des plus diverses. Souvent discrètes. Et parfois à la limite du visible. Comme des reprises fondues dans la masse d’un tweed ou d’un lainage. Elles se présentent d’autres fois de manière plus apparente, et comme en relief. Le réel alors est brodé et surbrodé, orné de festons et passementeries.

La « quotidienneté » est le maître mot de ce lent et patient travail d’infiltration qui bouscule certes le réel, mais de manière tacite et continue. Ce travail s’effectue sur les rebords et sur les franges. Aux marges du réel. Il s’agit de circonscrire des lisières, d’en inventer d’autres aussi, et de les inscrire ces lisières, ces franges, au cœur même du tissu. Sollicités, conviés par les artistes, les habitants de Granby participent à la réalisation des œuvres. Ils jouent eux aussi des fils diversement colorés qui leur sont proposés et introduisent, à leur tour, rêves (Karen Elaine Spencer, Rêves à la Poste, 2008-2009), matériaux ou instruments concourant à la réalisation projetée.

Au tout début de mon séjour en résidence, Yves Gendreau m’a conduite sur quelques-uns des lieux (des sites) où les artistes avaient travaillé. Attablée dans le petit restaurant de quartier Chez Adrien, autour de la table-miroir que Patrick Bérubé (Se mettre à table, 2009-2010) avait imaginé pour dialoguer avec les habitants du lieu, j’ai compris que moi aussi je faisais désormais partie du péplum patiemment tissé par le 3e imperial. — Me voici conduite à manier à mon tour l’aiguille de l’écriture, de manière à coudre et ramasser les fils de ce que j’ai vécu et échangé au cours de cette résidence de l’automne 2010. Mes rêves, mes souvenirs et les échanges que j’ai eus avec beaucoup seront gravés sur l’envers et l’endroit de cette étoffe en devenir.

Cette métaphore textile, je l’ai vue surgir au fur et à mesure que je déambulais dans les souvenirs ou les projets des uns et des autres, dans les écrits et les archives patiemment rassemblées et qui font partie intégrante du Grand Œuvre en cours. Ce travail sur la texture sociale et le tissu du monde est une des caractéristiques premières du 3e imperial. Comme toute broderie, cette opération peut être cruelle. Au sens où Artaud employait le terme de « cruauté » : création, processus chirurgical, chair du monde retournée et mise sens dessus dessous. De manière à faire et refaire un tissu neuf, mais qui demeure cependant nourri des fibres de l’ancien et des couleurs du présent.

Ces procédures s’inscrivent dans la durée. Il s’agit pour les artistes de venir, de prospecter, de revenir et d’imprimer (aux paysages ou aux humains) une marque souvent progressive. Douglas Scholes inscrit sa démarche d’infiltration de détritus dans celle des saisons qui se succèdent et transforment les conditions d’enclenchement de l’œuvre (Esthétique pragmatique à l’œuvre en quatre temps, 2010-2011).

L’urbain, l’humain, le rural et cette catégorie si particulière de paysage qu’est le « rurbain » (mélange de campagne et de faubourg urbain) furent ainsi constamment investis, « infiltrés » par les artistes en résidence. Le tissu à chaque fois en fut repris, accompagné, souligné, modifié. Il s’agit parfois d’un surfil, d’un simple processus de soulignement (les pancartes signalétiques de Sophie Dodelin, JE MARCHE, JE PRENDS MON TEMPS, etc.). Les détritus et rebuts ajoutés de Douglas Scholes sont à ce point intégrés dans leur environnement qu’ils sont parfois à la limite de la visibilité. L’intervention couturière ou réparatrice du réel tend alors à l’invisibilité.

Dans le cadre de ses Mémoires sauvées du vent, Caroline Boileau recueille les témoignages de personnes âgées. Ces paroles, ces « mots » sont ensuite retranscrits sur du carton, découpés de manière à en faire une « dentelle », suspendue dans l’espace et le lieu de vie. Coopérant avec des intervenants sociaux qualifiés, dialoguant avec des personnes atteintes de la maladie d’Alzheimer, Sylvaine Chassay travaille les mots dans leur relation à la mémoire et à leur progressif effacement (2011-2012).

Tressages. Tissages. Bouturages. Semis. Lors de ses interventions « intermittentes » entre juin 2005 et juin 2006, Valérie Blain construit un kiosque de rencontre autour de la question des jardins collectifs. Distribuant des graines, elle invite les habitants à multiplier et créer de nouveaux paysages, de nouveaux semis. Le petit pot contenant la filia, précieuse bactérie permettant la multiplication de ses produits lactés, Danyèle Alain le transmet dans l’espace de sa roulotte au cours d’un protocole amical et social parfaitement rodé. L’ensemencement se fait ici par diffusion, capillarité. Échanges.

L’artiste est alors à percevoir comme opérateur du champ social : sociologue, ethnologue, ingénieur et thérapeute. Couturier du lien social. Echangeur. Chargé de raccorder, amalgamer, entrelacer les fibres multiples et délicates de l’ensemble des matériaux complexes (naturels, humains, techniques, scientifiques,) qui forment la trame du Grand Œuvre de l’art contemporain. De provenances et d’origines très diverses, les techniques utilisées ont en commun ce processus qui consiste à coudre et suturer entre eux des matériaux qui sont eux aussi d’une grande richesse et singularité. Ce matériau c’est la réalité humaine, sociale. Et politique. C’est sur elle que travaillent les artistes du 3e imperial.

Infirmière, éclaireuse et medecine-woman des catégories sociales les plus fragiles (enfants, malades, personnes âgées), Caroline Boileau entraîne cette population à redoubler et broder son propre discours sur le canevas institutionnel. Œuvrant en technicien, ouvrier et ingénieur, entrepreneur en bâtiments, grand hauturier, constructeur de maquettes (parfois) sonores et grandeur nature, Yves Gendreau aligne dans le paysage ses filins colorés (Là où la terre fait danser les mâts***, Promenade Samuel-de-Champlain, Québec, 2008 et Chantier 2000 - Zones d’ondes, Montréal, 2000).

Le tissu même du réel, sa texture sont en question. C’est à partir des déchets organiques générés par la ferme La Pokita que Danyèle Alain fabrique sa Sculpture de chemin : une croix amalgamée et modelée à partir de déchets organiques sains (paille, fumiers, bois, feuilles mortes, déchets de table). C’est dans la terre d’une « fraisière » que Françoise Rod invite le passant à venir s’enterrer en pleine saison des fraises (« Comme une plante, ici prenez des racines », 1999). « Mes efforts, dit-elle, tendent à contribuer à la transformation de la fonction de l'art au sein de notre société, à combler le fossé entre l'art contemporain et la vie quotidienne, (...) à détourner légèrement le train-train quotidien, questionner les habitudes inconscientes et déstabiliser la confiance dans les rôles formés par l'habitude, la tradition, la société. » (Instants ruraux, 1998-1999, 3e imperial, 2000, p. 23.)

Le 3e imperial est un large atelier de transformation du réel. Les compétences propres à chaque artiste, les corps de métier et représentants du corps social auxquels il est fait appel, élargissent à chaque fois le champ des possibles. On imagine alors la complexité de la gigantesque fresque ou tapisserie ainsi créée. — Travaillant sur les échanges et l’élasticité du lien social, Martin Dufrasne engage en août 2003, des figurants chargés de perturber et bousculer l’espace d’un atelier et les menus objets ou matériaux qui l’investissent (matelas, élastique, fil de fer…). Le lieu sera à l’issue de la performance, « décousu », défait et rétabli dans son état originel.

Lorsque César Saëz distribue en 1999 dans la Haute-Yamaska, une quarantaine de panneaux (« Vous êtes ici »), répartis dans un rayon de 10 km autour de Granby, il insiste sur l’étrange relation qui lie l’infiniment petit et l’infiniment grand : Granby et ses artistes sont un point minuscule au cœur de la Galaxie. Mais ce point est un Centre. Vivant et opérant. Noué, dénoué et renoué. C’est en arpenteur, géographe et prospecteur des temps futurs, que Thomas Grondin s’attaque en janvier 2001 à la cartographie même de la ville de Granby, dont il souhaite modifier les contours et l’agencement. Soigneusement prélevées dans le paysage même de la ville par Stéphane Gilot, les images de La Forêt d’os sont ensuite greffées sous la forme d’un court-métrage et d’une installation in situ à la bibliothèque Paul-O-Trépagnier (2009).

Le réel est en permanence doublé, redoublé. Paré de ces jolies doublures que constituent les images. Ainsi des Morceaux de paysage (2009) d’Emilie Rondeau, chaque cliché étant comme recousu au lieu même dont il fut extrait. Ou les poétiques installations à ciel ouvert de Patrick Beaulieu (Cherche étoiles, 2004).

Dans la région de Granby et ses environs — son zoo, ses routes, ses institutions (écoles, restaurants, fermes, etc.) — une cartographie à la Borges se met en place. La carte et le canevas imaginaires progressivement constitués s’infiltrent dans le réel et finissent par redoubler, contourner, se substituer au territoire initial. Cette nouvelle carte, ce nouveau canevas de la ville de Granby sont visuels, sonores, humains, urbains, ruraux. Poétiques ou critiques. Fonctionnels ou dérisoires.

Il s’agit d’un réel enrichi, métamorphosé, amplifié. Réel humble et quotidien que chaque artiste prend pour canevas et transmue en utilisant à chaque fois une aiguille, un point de couture, des idées, des sentiments et des couleurs qui lui sont propres.

Le Débarquement de Noé (Jean-Yves Vigneau, 2006-2007) et de ses créatures magiques a déjà eu lieu en de multiples endroits de la ville de Granby. — Gageons, toutefois, que ce type d’invasion du réel se répètera, sous des formes et des habits multiples, tant que vivront, broderont, imagineront et œuvreront les artistes du 3e imperial…

* le travail d’Ane-Marie Fortin consistait à insérer des moules d’objets dans les fissures du trottoir.

** Ecole Présentation de Marie, Granby (Québec), institution fondée en 1879, qui cessait ses activités quelques semaines après l'intervention de l'artiste.

*** Là où la terre fait danser les mâts, œuvre d’intégration des arts à l’environnement réalisée dans le cadre du 400e anniversaire de fondation de la ville de Québec dont le titre complet inclut des traductions en langue mic mac (traduction de Mr Metallic) et en anglais : Na nàdèl dàn sibu gisàdoqol mêdoqoml amalkan. Where masts come to dance with the land.

Florence de Mèredieu
Décembre 2011
3e Imperial

Résidence au 3e Imperial

Imperial Tobacco (Granby, Québec)
© Patrick Beaulieu, 2014.

mardi 1 juillet 2014

L'ENFANT CHEZ CÉLINE - Artaud et Céline.


Les 3, 4 et 5 juillet 2014, la Société d'études céliniennes organise un colloque consacré à L'ENFANT CHEZ CÉLINE. — Fondation Singer-Polignac, 43 avenue Georges Mandel, Paris 16e. - Sur réservation.

Intervenants (par ordre d'apparition) : François Gibault. Johanne Bénard. Anne Séba-Collett. Anne Baudart. Isabelle Blondiaux. Ana Maria Alves. Véronique Flambart-Weisbart. Pierre-Marie Miroux. Emile Brami. François-Xavier Lavenne. Pascal Ifri. Florence de Mèredieu. David Fontaine. Sven Thorsten Kilian. Christine Sautermeister. Alice Staskova. Bianca Romaniuc-Boularand. Pierre Assouline.

PROGRAMME COMPLET DU COLLOQUE : LIEN EN FIN DE BLOG

A l'invitation de la Société d'études céliniennes, et en contrepoint à la question de l'enfance, j'y prolongerai quelques points abordés récemment dans Antonin Artaud dans la guerre. De Verdun à Hitler, L’hygiène mentale (Blusson, 2013).

ARTAUD/CÉLINE. DESTINS CROISÉS : LA "GUERRE CONTINUÉE".

Antonin Artaud (1896-1948) et Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) appartiennent à la même génération : celle qui aborde ses 20 ans en 1914-1916. À deux ans d’intervalles, ils auraient pu se croiser sur ces champs de bataille des Flandres et de la Somme auxquels ils furent confrontés de manière brève mais intense. Tous deux furent marqués de manière indélébile par cette guerre. Leurs parcours, leurs œuvres respectives ne cesseront de véhiculer les impressions, les fantasmes et les monstruosités de ce conflit qu’ils vécurent comme une mise à l’épreuve de leurs nerfs et qui constitua ensuite le trauma récurrent de leurs existences chaotiques.

En 1936, ils se rencontrent à un dîner chez leur éditeur commun, Denoël et Steele. Rapportés par l’écrivain et scénariste Carlo Rim, les quelques propos qu’ils y échangent sont tout ce que l’on connaît de la relation des deux hommes.

Au-delà des divergences, politiques, culturelles et esthétiques qui les animent, ils se rencontrent sur quelques points fondamentaux, dont l’importance accordée à ce conflit de 14-18. Pour l’un comme pour l’autre, cette guerre ne s’achève pas avec la signature de l’armistice. Elle se prolonge et se perpétue dans la société civile, sous la forme de ce que Michel Foucault, retournant une célèbre proposition de Carl von Clausewitz, nommait un processus de « guerre continuée ». L’entre-deux-guerres (1919-1939) n’apparaît, dans cette perspective, que comme la lente et méthodique préparation de la deuxième guerre mondiale.

La guerre – l’état guerrier, la guerre comme état de fait permanent — constitue le creuset qui sous-tend, alimente et entretient les façons d’être au monde d’Antonin Artaud et de Louis-Ferdinand Céline. Nous en analyserons les principales lignes de force.

Le programme du Colloque

mercredi 18 juin 2014

ARTAUD, VAN GOGH ET MARTHE ROBERT. Un témoignage occulté.

Un notable témoignage de Marthe Robert figure vers la fin de la deuxième partie du documentaire de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur, La Véritable histoire d'Artaud le Mômo, 1993 (Documentaire, DVD, Arte Video). Marthe Robert y relate la visite qu'elle fit de l'exposition Vincent Van Gogh, en 1947, à l'Orangerie des Tuileries, en compagnie d'Antonin Artaud.

Cet intéressant témoignage semble - actuellement, et alors que les foules se pressent devant les œuvres de van Gogh et du Mômo - être littéralement passé à la trappe... Il mérite pourtant d'être rapporté. Frédéric Mitterand est un des rares à l'avoir évoqué, sur France Inter (le 13 mars 2014) dans le cours de son émission consacré à l'exposition van Gogh/Artaud du Musée d'Orsay.

«Cette exposition van Gogh de l'Orangerie, explique Marthe Robert, j'y suis allée avec lui la première fois. Je ne crois pas qu'il y soit retourné, mais je ne sais pas. » Cette exposition, il l'a, dit-elle, parcouru « au pas de course ». Impossible de le suivre. Je ne pouvais pas regarder les toiles. Il marchait comme un boulet de canon. » Marthe Robert croit alors que, fatigué, il n'a rien vu de l'exposition. - Elle se rendra compte plus tard, à la parution du texte d'Artaud, Van Gogh le suicidé de la société, que celui-ci avait tout vu et enregistré dans les moindres détails.

A la suite de cela, précise-t-elle, il a été chez Jacques Germain (peintre, il fut le premier mari de Marthe Robert), chez lequel il a écrit le van Gogh « en très peu de temps. « Il a du vous le raconter », s'enquiert-elle auprès des deux réalisateurs.

Notons qu'en dépit du titre du documentaire en question (La Véritable histoire d'Artaud le Mômo), il s'agit bel et bien, dans les récits des témoins interrogés, de la reconstruction des derniers mois de la vie d'Artaud au travers de souvenirs qui peuvent être réels ou défaillants (par manque ou par excès). Ce que revendiquent explicitement Gérard Mordillat et Jérôme Prieur : « La chronologie précise, les contradictions entre les témoignages, tout cela, disent-ils, n'avait aucune importance. Disons que ce film progresse déjà selon une sorte de principe « talmudique » : tous les commentaires sont exposés, le sens est produit par la somme de leurs différences... » (Livret du DVD)

Qui est Marthe Robert ? La jeune femme et Antonin Artaud se connaissent depuis 1935 : le poète l'avait abordée alors qu'elle lisait les Essais de Montaigne à la terrasse du Dôme. Elle deviendra une spécialiste reconnue de l'œuvre de Kafka. Marthe Robert fut une des très rares personnes à rendre visite au poète à l'asile de Rodez. Elle fait partie de ceux à qui fut déléguée (par Ferdière et Jean Paulhan) la mise en œuvre du processus permettant le retour d'Artaud à Paris. À la « libération » du poète en mai 1946, c'est souvent chez Marthe Robert qu'Artaud prend une partie de ses repas. Artaud lui est très attaché et l'on comprend qu'elle ait pu l'accompagner dans sa visite à l'Orangerie.

Notons encore que - contrairement à ce qui peut circuler ici ou là sur Internet - Paule Thévenin (certes longuement interviewée par Prieur et Mordillat) n'évoque à aucun moment dans ce documentaire la visite de l'exposition van Gogh à l'Orangerie. Certains se seront donc trompés - ou auront été la proie d'une hallucination - qui auront confondu Marthe Robert et Paule Thévenin (cf. cette remarque d'une des internautes (miss Sing) dans les commentaires de l'article que Lunettes rouges consacre à l'exposition, Lire ou regarder : van Gogh ou Artaud).

Le récit de Paule Thévenin, retenu par les conservateurs de l'actuelle exposition du Musée d'Orsay et pour le catalogue et pour la mise sur pied de l'exposition van Gogh, est celui qui figure dans les notes du tome XIII des Œuvres complètes du poète (Gallimard,1974), dans lequel figure l'édition du van Gogh, le suicidé de la société, mise en œuvre par Paule Thévenin.

Ces deux témoignages, celui de Paule Thévenin et celui de Marthe Robert, semblent contradictoires. Les conservateurs d'Orsay avaient-ils connaissance du 2e témoignage ? On ne sait. - Ils n'ont en tout cas pas retenu le « principe talmudique » qui avait présidé à la mise sur pied du film de Prieur et Mordillat et qui voulait que toutes les « vérités » soient présentées. Ils ont nettement tranché en faveur d'une « vérité » : celle de Paule Thévenin.

Alors ? - Je penche - pour ma part et cela concerne la TOTALITE des témoignages concernant la vie et l'œuvre d'Antonin Artaud - en faveur du « principe talmudique » énoncé par Prieur et Mordillat : à savoir la collection et juxtaposition de toutes les « vérités », le sens (un sens) finissant bien par émerger de la confrontation de ces témoignages contradictoires...