vendredi 10 novembre 2017

PARIS PHOTO 2017. Un réel construit. Déconstruit. Reconstruit.

Mo Yi, Installation, 2015-2016.

Paris Photo - Grand Palais.
Du 9 novembre au 12 novembre 2017.

Foisonnante et diversifiée, cette 21e édition d’un Salon devenu incontournable pour les aficionados et les amoureux de la photographie, est marquée du triple sceau (historique, esthétique et politique) de la CONSTRUCTION, DÉCONSTRUCTION et RECONSTRUCTION de cette réalité que l’image photographique a pour fonction de dupliquer ou refléter.

Il faut se méfier des reflets et des miroirs dont Cocteau disait qu’ils savaient « mentir » vrai. Ce singulier principe de réflection qui sous-tend le cliché photographique, on le perçoit sans cesse au détour de ces Galeries que l’on parcourt comme autant de boîtes noires et de pièges à reflets.

Le RÉEL partout se distord et tronçonne (corps disloqués de John Coplans ; nus anamorphosés d’André Kertesz ; visage fracturé de Dora Maar (Double Portrait, 1936) ou suturé de Marina Black (The Slice, 2015).

Ce réel se construit et s’architecture aussi. Les lignes de force des plans, des paysages, des cités et des corps auront été incessamment dévoilés, soulignés ou construits par les armes magiques du constructivisme russe, de la nouvelle objectivité des années 1930, d’une certaine photographie américaine des années 1950 ou les recherches expérimentales sur les relations du corps et de l’espace (Klaus Rinke, Action : Body Postures against a wall…, 1970).

Nourrie des matières, des corps (humains, animaux, « végétaux »), de la singulière réalité du paysage urbain, l’image se fait abstraite. Pliure. Anamorphose. Ellipse.

Détruit, annihilé, ce réel se recompose et se restaure. Il persiste dans la singulière mémoire des ruines et des compositions photographiques. Partant de leurs archives personnelles, Anne et Patrick Poirier revisitent une mémoire dont ils accumulent les fragments, les images superposées ou jointes bord à bord. "Les Poirier" ayant toujours travaillé sur les ruines, les fragments, on assiste à une sorte de mise en abîme du monde des ruines.

Le magistral triptyque exposé par Pascal Convert (Falaise de Bâmiyân, 2017) amène notre œil à « entrer en résistance », à voir, revoir et conserver en nous la pleine densité des Bouddhas détruits par les talibans en mars 2001.

Les prises de vues successives, les montages, processus de feuilletages et ajustements numériques de Thomas Bangsted aboutissent à une forme de condensé visuel, à une « hyper-photographie », presque irritante pour l’œil à force de détails, de reflets et de précision (Cf. Schlachtschiff Tirpitz, 2017 : paysage de fjord et cuirassé (le Tirpitz).

Ce salon est à l’exemple de la planète : cosmopolite. Le réel y est tout aussi bien européen, africain, asiatique, mixte. La Chine y est particulièrement représentée, fournissant tour à tour les clichés graffittés et retravaillés des archives photographiques de la Révolution culturelle chinoise (Mo Yi, Installation. Ensemble de 52 tirages. Peinture acrylique sur impressions numériques.) ou les paysages brumeux, elliptiques et allongés à la façon d’un emakimono, d’un long rouleau que le regard déplie et déploie dans une largeur indéfinie (Zeng Yicheng).

Schlachtschiff Tirpitz 2017.
Pigment Print. 161.3 x 284.1cm.
Thomas Bangsted / Galleri Tom Christoffersen.

dimanche 5 novembre 2017

TAANTEATRO. Artaud Actualité - Paris Novembre 2017.

Affiche du Théâtre de Nesle.

4 représentations de
la compagnie TAANTEATRO

Les 01, 08, 15 et 22 novembre
à 20h30 au Théâtre de Nesle.

ARTAUD LE MÔMO
avec Maura BAIOCCHI.

A voir absolument.
Une magnifique performance.

Taanteatro au Théâtre de Nesle

La Troupe Taanteatro


mercredi 25 octobre 2017

Paysage-Miroir. Portrait-Miroir. Diptyques.

« Marienbad ». Paysage-miroir. ©FDM.

Galerie Agathe Gaillard
3 rue du Pont Louis-Philippe, 75004 - Paris
HOMMAGE A LA BEAUTE.
Exposition de groupe.
Visible jusqu’au 18 novembre 2017.

Pratiquant la photographie depuis de nombreuses années, ayant réalisé un grand nombre de clichés solitaires et pour ainsi dire clos sur eux-mêmes, je suis entrée un jour à l’intérieur de l’image, me demandant quelles connivences cette image pouvait entretenir avec sa quintessence, son architecture interne et ses doubles.

Le travail s’effectue sur les relations des images entre elles (diptyques, triptyques). Ou sur les relations qu’une image peut entretenir avec elle-même (paysages-miroirs ; portraits-miroirs). – Que se passe-t-il lorsque l’on AJOUTE une image à elle-même, qu’on l’abouche et la greffe sur son propre corps de papier ? Les possibilités sont alors multiples, mais toutes ne « fonctionnent pas ».

Il est, toutefois, des assemblages qui s’avèrent magiques. Troublants. - On débouche alors sur une image (ou une réalité) dilatée, ajoutée, AUGMENTEE. Autrement travaillée. Autrement poétique.

Des Diptyques et Triptyques furent déjà réalisés, il y a de nombreuses années. En mai et juin 2016, j’avais montré (chez Agathe Gaillard) un ensemble de triptyques portant sur les ombres et le thème de la préhistoire (lien ci-joint).

Pour cet Hommage à la beauté 2 qui signe aujourd’hui le passage de la Galerie Agathe Gaillard d’une époque à une autre, j’ai réalisé d’abord ce cliché-jumeau, intitulé « Marienbad » mais qui pourrait - tout aussi bien - se dénommer « Sans titre ». Paysage-Miroir venant redoubler un monde dont il souligne la perfection.

Retournant en tous sens un portrait d’Agathe [Gaillard], pris en 2016 dans sa galerie, j’en suis venue à rapprocher les deux faces du cliché. Une image alors a surgi, qui m’a surprise… Ce portrait était devenu un paysage intérieur, le portrait-miroir d’une aventure qui ne fut pas seulement mondaine… au sens professionnel et historique du terme.

Lien vers l'exposition Hommage à la Beauté

FDM - Photographies "Ombres de la Préhistoire

« Agathe Gaillard ». Portrait-miroir. Diptyque. ©FDM.

lundi 16 octobre 2017

Histoire MATÉRIELLE et IMMATÉRIELLE… 2017 - Quoi de neuf ?

Histoire matérielle et immatérielle
de l'art moderne et contemporain,

4e édition augmentée. Larousse, 2017 (couverture).

"Il y a des moments de vertige très, très forts ; le monde bascule monstrueusement." (Abraham Poincheval, à l'issue de sa performance : "Projet pour habiter une Pierre", Palais de Tokyo, février 2017).

Qu'en est-il de cette toute dernière édition ? Quoi de neuf dans l'art et dans l'histoire de l'art ?

En OUVERTURE du livre : une prise de position nette sur les "notions" d'ART MODERNE et d'ART CONTEMPORAIN, qui ont largement occupé les débats de ces dernières années. Cet Avant-propos devrait (à lui seul) déclencher quelques controverses…

Largement AUGMENTÉE, avec une iconographie renouvelée, cette édition prolonge et amplifie l'ensemble du travail antérieur. De nouveaux éléments, de nouveaux artistes, de nouvelles perspectives sont intégrés dans le déroulement même du livre.

L'ARCHITECTURE fondatrice de l'ouvrage demeure intacte, enrichie des apports contemporains d'artistes confirmés (comme Marina Abramovic, Vera Molnar, Daniel Buren, Jeff Koons, Olafur Eliasson, Ai Weiwei, Damien Hirst, Maurizio Cattelan, etc.) ainsi que des travaux de nouveaux artistes (comme Patrick Beaulieu, Antoine Perrot, Douglas Scholes, Lee Bull, Prune Nourry, Eric Baudart, Bansky, etc.).

Caractéristique de la dernière décennie, la PERFORMANCE fait ici l'objet de nouveaux développements. Certains artistes (Telle Marina Abramovic) ont amplifié considérablement leur projet initial. Des artistes sont apparus (comme Abraham Poincheval, Caroline Boileau et bien d'autres) qui cherchent à repousser les limites mêmes de la machinerie corporelle. De nouveaux champs (comme la danse) ont envahi le territoire des arts plastiques, remettant une nouvelle fois en cause le tracé des territoires artistiques.

L'envahissement du champ de la création contemporaine par l'art-marchandise est lui aussi pris en compte. Fragonard, Rubens, Van Gogh, etc. deviennent des marques que s'approprient les grands capitaines d'industries.

A l'autre extrémité du champ social, les villes, les murs, les monuments publics, les rues et jusqu'aux lieux de combat, se voient investis par le street art (JR, Bansky, etc.).

De nouvelles œuvres apparaissent (ou se développent - comme les œuvres in situ de James Turrell) qui enrichissent et perturbent la longue histoire de la relation cosmique que l'homme entretient avec les matériaux.

Revisiter en profondeur l'art moderne et contemporain. Aller de découverte en découverte. Vérifier l'ampleur et la puissance de la création actuelle : ce fut pour moi un immense plaisir. Je souhaite aujourd'hui entraîner le lecteur au cœur des méandres nouvellement tracés par celles et ceux qui - tel le "petit bonhomme" qu'évoquait Picasso, ne cessent de venir au jour et d'apparaître. A la façon du double de cire de Maurizio Cattelan, contemplant le monde depuis l'anfractuosité taillée dans le sol du monde.

NOTA BENE : Par suite d'une défaillance informatique, certains éléments du Nouvel Index n'ont pu être pris en compte. Les lecteurs peuvent demander aux Editions Larousse un Index plus complet en version numérique à l'adresse : livres-larousse@larousse.fr

samedi 7 octobre 2017

Les Univers décalés d’HÉLÈNE DELPRAT.

Les Fausses Conférences, 2017.
Courtesy de l’artiste et de la Galerie C. Gaillard, Paris
Ph ©FDM, 2017.

« I Did it my way »
Exposition à La Maison Rouge
du 23 juin au 19 septembre 2017


Pour réouvrir ce blog - un temps abandonné, pour cause d’écritures, de recherches (théoriques : une nouvelle édition (AUGMENTÉE) de l’Histoire matérielle et immatérielle… et plus pratiques : des mises en scènes photographiques en cours… - un papier temporellement décalé sur les univers eux-mêmes disjoints d’Hélène Delprat.

Légers, poétiques, caustiques et de guingois, les mondes d’Hélène Delprat sont un enchantement. Une vraie re-découverte.

Artiste caméléon, elle se joue aisément du passage et de la transgression des genres et des domaines, glisse - impromptue - d’un territoire à un autre : de la bande dessinée au cinéma et à l’installation, d’un décor de stuc et de papier à une mise en scène plus proche du théâtre ou de l’opéra.

NOIRE. VIDE, cette scène s’apparente souvent à celle d’une pièce de Beckett, revisitée comme elle le fut jadis (de façon intimiste) par les Mabou Mines (New York, 1975) : de minuscules figurines, montées sur des têtes d’épingles, évoluaient en plein cœur d’un théâtre microscopique. Et désertique.

I Did it my way. - « Je trace mon propre chemin ». Je crée de toutes pièces ma propre voie.

Hélène Delprat réinvente en permanence ce qui lui tient lieu d’univers. Un ample bric-à-brac mémoriel et culturel se heurte au vide, à l’absurde. On nage en pleine dérision. Tragique. Décisive. Son style n’en demeure pas moins léger, graphique. - Souvent en noir et blanc.

Cet univers est le nôtre. Celui de la tragi-comédie d’un univers instable, lilliputien dans la foule de ses détails, un brin grandiloquent dans la légèreté même de l’expression. Tout déraille : le temps, les mots, les déguisements, les petits papiers, les grandes formules, les coups de crayon et la gestuelle qui les accompagne.

Site d'Hélène DELPRAT

« I Did it my way », la Maison rouge

La Chambre des oiseaux qui s’ennuient dans l’exposition d’LND, 2017.
Courtesy de l'artiste et de la Galerie C. Gaillard, Paris.
Ph ©FDM, 2017.


jeudi 11 mai 2017

SAINT-LAURENT - All About Yves.

Catherine Ormen, ALL ABOUT YVES, Larousse, 2016.

Yves Saint Laurent (1936-2008). - Une vie faite de poésie, de lumière, du froissement des étoffes, de la ligne et découpe de vêtements audacieux, élégants. Mats ou scintillants. Noirs ou colorés. Unis, fleuris ou tachetés. Lourds et opaques ou faits de transparences.

Retracer ainsi une vie et une œuvre en IMAGES et MATÉRIAUX, seul un livre peut le faire. Surtout quand ce livre s'adjoint toute une série d'enveloppes et de pochettes surprises. Photographies, dessins, fac-similés de lettres, documents ou polaroïds. Papiers découpés aussi comme ces "paper dolls" (ou poupées de papier) que le jeune couturier fabrique en 1953. Un défilé de collection comme un petit théâtre. Une poupée quasiment nue ; des vêtements divers permettant de l'habiller. Yves Saint-Laurent retrouve ici ces fameuse planches à découper de l'enfance qui permettaient à tout un chacun de diversifier l'habillement d'un bonhomme ou d'une poupée.

Cette mode est cosmopolite. Elle emprunte aux différentes cultures, s'enrichissant - à chaque fois - de nouvelles textures, de coloris raffinés. Les sonorités russes et soyeuses des taffetas et broderies de l'automne-hiver 1976 (Collection "OPERA-BALLETS RUSSES") s'accompagnent de toutes sortes de "falbalas" - des franges, des glands, des pompons. Les blouses chamarrées se portants sur d'amples jupes à volants. Les brocarts, satins et pannes de velours se doublent et redoublent de fourrures (castor, vison, renard, zibeline).

L'Inde, l'Espagne et la Chine ne sont pas en reste. Cette dernière nous vaut des vestes de soie amples et très épaulées, surmontées de "chapeaux chinois" pointus. L'hiver 1977 décline une mode "flamenco" en rouge et noir ; les femmes y sont brunes et fardées ; les décolletés plongeants, corsetés et lacés. Volants, dentelles, éventails (pliés ou dépliés), roses rouges et talons noirs complètent le style.

L'Afrique, quant à elle, se décline de manière animalière et totémique. Raphias. Peaux. Plumes. Tissage, tressage et hybridation des matières ont fasciné le couturier. Tout autant que l'élongation des silhouettes et les coiffures qui s'envolent comme autant d'oiseaux ou de sculptures hiératiques.

La poésie et la peinture sont un des autres territoires de prédilection d'Yves Saint-Laurent. Le vêtement se fait œuvre d'art, comme dans la fameuse collection d'"Hommage à Mondrian" (1965) qui ouvre le bal des influences. Les aplats géométriques de couleurs vives alternent avec des plages blanches et de très rigoureuses lignes noires. La peinture abstraite s'anime et descend dans la rue… Le pop art marque la Collection automne-hiver 1966. Tout particulièrement les figurines roses et stylisées de Tom Wesselmann, dont le couturier s'inspire, rehaussant de franche féminité de strictes robes noires - longues ou courtes. Les hommages à Cocteau, Aragon ou Braque se déclineront ensuite en lettres et broderies sur des vestes ou des justaucorps de soie - roses, noirs, violets (1980).

Tout cela, dans le livre, est palpable. Manipulable. Les enveloppes colorées et pochettes de papier calque qui ponctuent les pages déplient et déploient d'autres scènes, d'autres saveurs, des arrière-plans et des compléments d'information. Tout cela est "jouable", léger. Une vie donc comme un recueil de "pochettes-surprises".

*"All about Yves". - Ce titre constitue comme un écho au célèbre film de Mankiewicz, "All about Eve" (1950), avec Bette Davis et Anne Baxter (dans le rôle d'Eve). La prononciation est la même dans les deux cas. A la sortie, en 2014, du film de Bertrand Bonello, Saint-Laurent, Gérard Lefort fit un article portant ce titre ("Saint Laurent All about Yves", Libération, 23 septembre 2014).

"Paper dolls". Figurines et vêtements découpés
par Saint-Laurent, 1953-54.
© Fondation Pierre Bergé - Yves Saint-Laurent, 2016.

mercredi 8 mars 2017

VAN GOGH. Paysages mystiques et céleste monnaie.

Van Gogh, l'argent, l'or, le cuivre, la couleur.
Editions Blusson, 2011.

"Dans tout il y a maintenant du vieil or, du bronze, du cuivre, dirait-on, et cela avec l'azur vert du ciel chauffé à blanc, cela donne une couleur délicieuse…".
(Vincent Van Gogh)

Tout au long de sa vie - des paysages de sa jeunesse, des tourbières et sombres contrées du Borinage jusqu'au flamboiement solaire des paysages provençaux et du fameux Champ de blé aux corbeaux de la période d'Auvers (1890), Van Gogh n'a cessé d'entretenir avec la nature un lien viscéral.

Or solaire, reflets argentés des oliviers de Saint-Rémy, cuivre et bronze des champs cuits et recuits dans la fournaise de midi, explosion de la couleur à pleins tubes et forts contrastes - cette relation à la nature s'avère profondément mystique. Alchimique et religieuse.

ALCHIMIQUE, car il s'agit bien pour lui d'une transmutation de la glèbe, des végétaux, des éléments et de son propre travail (physique et quotidien) en un matériau qu'il identifie au soleil, celui-ci étant entendu comme un "Louis d'or", comme cette " céleste monnaie" dont parle Bossuet.

On l'ignore souvent, mais le peintre (partagé entre la foi protestante de son enfance et certains accents moins austères du catholicisme) avait lu Bossuet et demeurait écartelé entre deux visions de la religion. Ce qui explique les références qu'il effectue en direction des deux métaphores du "rayon noir" et du "rayon blanc", ces deux faces de la mystique.

Les paysages de Van Gogh - cyprès, "Nuits étoilées", "vignes rouges" et champs de blés, meules roussies, soleils couchants orgiaques, moissons dorées - tout cela participe de la sublimation de nature alchimique (tout transformer en or) qui hante celui qui se présente comme un "ouvrier du Christ", un "moissonneur…

La métaphore (toute métaphore - Antonin Artaud nous l'a rappelé - est toujours beaucoup plus qu'une "métaphore" ; elle entame la réalité) est, chez van Gogh, délibérément monétaire, liée à la richesse picturale (or, argent, cuivre, bronze, etc.) qu'engrange son travail. Dieu est conçu comme de l'or pur ; ses dons et récompenses s'apparentent à la "céleste monnaie" qu'évoque Bossuet. - Il s'agit donc bien d'une forme de "mystique monétaire".

C'est cela que nous montrons dans notre ouvrage - qui avait fait l'objet de conférences, en 2010, au Musée d'Orsay. Cette interprétation picturale (car c'est bien de peinture qu'il est question et d'art) peut surprendre, provoquer quelque résistance. Elle n'en reste pas moins de l'ordre de l'évidence.

L'analyse des écrits et lettres de Van Gogh, l'interprétation aussi qu'Antonin Artaud fournira de l'œuvre du peintre d'Arles dans son son Van Gogh le suicidé de la société, en témoignent. Les tourbillons de la Nuit étoilée (1889) entraînent le petit train de Vincent van Gogh bien au delà des étoiles.

"Tout l'or de Van Gogh"

Fagus, une lecture

Conférences au Musée d'Orsay

Le Livre. Table des matières

dimanche 26 février 2017

DE VINCI à CY TWOMBLY.

Cy Twombly, III Notes for Salalah (note I), 2005-2007,
© Cy Twombly.

"On travaille sans sentir qu'on travaille, lorsque quelquefois les touches viennent avec une suite et des rapports entre eux comme les mots dans un discours ou dans une lettre." (Vincent Van Gogh).

Exposition CY TWOMBLY
au Centre Georges Pompidou, Paris,
jusqu'au 24 avril 2017.


En contrepoint à la superbe rétrospective Cy Twombly au Centre Pompidou, je reviens sur la présence de notre peintre dans l'ouvrage que je consacre aux relations d'Artaud et de van Gogh (CINÉ ROMAN, CINÉ PEINTURE, Blusson, 2014).

De Vinci à Cy Twombly - en passant par van Gogh, Camille Flammarion (Les Étoiles et les curiosités du ciel, 1881), Antonin Artaud, Jackson Pollock et Gilles Deleuze - se déploient des tourbillons, des rhizomes, des boucles, des ellipses et des tracés.

Les lettres, les chiffres, les gribouillages et graffitis. Les circonvolutions de La nuit étoilée, les hachures et les bâtons faussement droits des écritures et des graphismes commençants.

Au coeur de cette aventure et de ce CINÉ-ROMAN, on trouve (comme PERSONNAGES et acteurs de l'histoire) Gilles Deleuze et Cy Twombly, peintre américain (1928-2011) qui est là sur scène, avec ses toiles, ses calques et ses pinceaux ; ses crayons à la cire, ses écritures et ses signes.

Cette aventure s'inscrit (de manière consciente ou inconsciente, savante ou "de rencontre") dans le sillage des coulures et méandres du Vinci, des grilles et hachures des dessins de van Gogh, des boucles et des graffiti des Cahiers d'Artaud-Momo.

Car dans la grande aventure de l'art - comme l'écrivait si justement Picasso -, l'artiste c'est le "petit bonhomme" qui toujours revient… et revient. — Pour le plaisir des yeux, des gestes et la sarabande endiablée où nous entraînent les tempêtes et "toccatas" graphiques des arts naissants. Lesquels se perpétuent et se transforment au fil du temps. Toujours semblables. Et toujours différents.

Livre Artaud Van Gogh, ciné-roman, ciné-peinture.

Site de Cy Twombly

Antonin Artaud, Vincent Van Gogh,
Ciné-roman, Ciné-peinture, ed. Blusson, 2014.

jeudi 16 février 2017

Une Histoire de l'Art Vidéo.

Arts et nouvelles technologies. Art vidéo. Art numérique.
(Larousse). Couverture de l’édition de 2011 (détail).

L’invention de la caméra vidéo, liée à un mode de diffusion et de retransmission de l'image enregistrée de manière quasi immédiate (avec un très léger différé) a favorisé l’apparition d’œuvres décalées, ludiques et très efficaces. L’image pouvait désormais être visionnée rapidement, quasi instantanément. Tout en étant fragmentée, disjointe, répétée, décalée, indéfiniment surajoutée à elle-même.

C’est au cœur de cet « infra-mince à la Duchamp» de cet (in)saisissable écart entre l’enregistré et le retransmis, que se sont engouffrés, au tout début des années 1970 un certain nombre d’artistes comme Bruce Nauman (qui ouvre le bal dès 1968 avec ses fameux « corridors-vidéo"; Performance Corridor date de cette année-là), Joan Jonas (Côté gauche/Côté droit, 1972) Peter Campus (*) ou Dan Graham (qui produira nombre d’installations très sophistiquées.

Arts et nouvelles technologies retrace (par le texte et PAR l’IMAGE) l’histoire de ces dispositifs et ces installations vidéo qui conduisent les artistes à un nouveau type de représentation de soi. – « Je me voyais me voir… », comme l’écrivait Paul Valéry dans La Jeune Parque, et comme le remarquera encore une bande dessinée consacrée à Dan Graham :

La Vidéo, « c’est comme le « passé immédiat » que décrit Walter Benjamin. C‘est une sorte une sorte de miroir qui reflète l’inconscient du sujet. – Je me regardais parler… je me regardais parler… (Dan Graham)

Joseph Beuys, Nam June Paik, Vito Acconci, Bruce Nauman, Peter Campus, Joan Jonas, Marina Abramovic, Gary Hill, Dan Graham et bien d’autres artistes jouent avec leur image, tout en perturbant celle du spectateur de leur œuvre.

Toute une histoire de la représentation corporelle défile ainsi, étayée par un texte dont le but est de décrire précisément les jeux et enjeux de ce monde là qui est celui des images, des gestes, des intentions narcissiques et farfelues des uns et des autres.

*Peter Campus : Le Musée du Jeu de Paume lui consacre aujourd’hui une efficace rétrospective, "Video ergo sum". Commissariat d'Anne-Marie Duguet. Exposition du 14 fév. 2017 au 28 mai 2017. - J'y reviendrai…

Extrait du livre :

"Le champ ici étudié (art vidéo, art par ordinateur, installations multimédias, imagerie numérique, mondes virtuels et interactivité, cd-roms d’artistes, réseaux et art sur le net) nous fera traverser l’ensemble des technologies de pointe qui ont marqué le développement de la seconde moitié du XXe siècle, l’art vidéo étant apparu dans les années 1960 et l’art par ordinateur (plus tard suivi de l’image 3D) dans le courant des années 1970. Mais c’est aussi tout un pan de l’histoire de l’art de l’après-Seconde Guerre mondiale que nous rencontrerons. Avec, en particulier, l’invention du happening, de la performance et la mise au point de l’installation. Ces diverses structures marquent, en effet, fortement l’art vidéo et s’imposent aujourd’hui de plus en plus dans les arts multimédias.

Art vidéo et art par ordinateur proviennent de deux techniques distinctes et se sont d’abord développés de manière indépendante. Ils ont cependant très vite été amenés à fusionner ou se compléter. D’où la multiplication, à partir du début des années 1990, de productions hybrides, constituées d’images issues de sources diverses (analogiques, digitales) et dont on ne sait plus toujours (à l’arrivée) quelle est la provenance exacte.

La lisière est de plus en plus mouvante entre les différents arts — peinture, sculpture, installation, photographie, performance, etc. Ceux-ci viennent se frotter et se nourrir en permanence aux nouvelles technologies. Ces modifications structurelles ont été accompagnées d’une redéfinition du concept même d’art, celui-ci pouvant s’annihiler jusqu’à « rejoindre la vie », se transformer en art sociologique ou bien emprunter les chemins de la contestation et de la lutte politique". Florence de Mèredieu (extrait, p. 12-13).

Joan Jonas, Côté gauche et Côté droit, 1972 (6 vues) DR.

mercredi 1 février 2017

CY TWOMBLY. L'enfance de l'art.

Vue d'exposition (Photo, FDM, 2017).

Exposition au Centre Pompidou
du 30 novembre 2016 au 24 avril 2017

Magnifique rétrospective de l'œuvre de cet artiste américain (1928-2011), peu connu du grand public mais dont l'œuvre (peinture, sculpture, collage, dessin) est de première importance. - Formé aux États-Unis durant la grande période de l'expressionnisme abstrait et de l'action painting des années 1950, son œuvre singulière porte aussi la marque (décalée) du pop art américain des années 1960.

Sa rencontre, dès 1950, avec Robert Rauschenberg fut assurément décisive. Ils firent ensemble en 1952 une sorte de voyage initiatique en Europe et en Afrique du Nord. La culture méditerranéenne ancestrale deviendra pour lui une source d'inspiration constante. Il en apprécie les mythes et les paysages.

Son mariage "italien" l'amènera à se fixer à Rome en 1960. Sa fréquentation des îles grecques, de l'Egypte, de la Sicile, de la Turquie augure bientôt toute une série de voyages qui auront de profondes résonances dans son œuvre.

Ces influences se manifestent par un sens aigu des lignes, des formes et des signes naissants, "apparaissants". - Ecritures. Traces. Effacements et déplacements de ces traces, de ces signes, de ces écritures qui se trouvent associés à des fragments de papiers collés, des gribouillages, des tourbillons, des traits et de menues touches de couleurs.

Cy Twombly se situe au plus près de l'émergence des formes et des signes de la peinture, du dessin, de l'art commençant… Nombre de ses dessins s'apparenteraient ainsi aux tout premiers gribouillis que tracent les enfants.

Ces tracés fréquemment effectués par des bambins d'âge pré-scolaire ou de maternelle sont - de fait - complexes. Chaque enfant possède son propre "style" de gribouillis. Plus ou moins dilaté ou resserré. Plus ou moins "chiffonné". Les gribouillis correspondent au départ au simple développement d'un pur geste moteur. C'est la rencontre fortuite d'un crayon (ou d'une craie) avec le papier qui produit alors le signe graphique. Peu à peu vont se mettre en place le contrôle des points de départ et d'arrivée et la maîtrise du détail.

Lorsque l'enfant découvre qu'il peut jouer de son crayon et maîtriser le graphisme qu'il produit, il s'amuse, lance ou freine son geste, procédant ainsi à des sortes de virgules répétitives ou de formes diverses (rondes, carrées, ovales ; ouvertes ou fermées, etc.).

L'art de Cy Twombly et les expressions enfantines ne se confondent certes pas. Elles ne se recouvrent aucunement. Mais dans les deux cas, on a bien affaire à un jeu : avec le support, le crayon, l'espace et le geste. - Tracées à la cire blanche sur des fonds gris, les boucles et circonvolutions de Cy Twombly retournent ainsi aux sources. Du dessin et de l'écriture.

Cy Twombly se meut avec aisance au cœur d'un monde très archaïque, toutes les civilisations ayant connu ces balbutiements du geste, du dessin, de l'écriture…

Un monde se développe ainsi - fragile, remuant. Et d'une infinie diversité. Tout y est dans la nuance, la subtilité, le léger déplacement des lignes et des couleurs.

Spirales, explosions, scarifications. Disjonctions, entrecroisements, éloignements. Taches, touches, hachures, jets. Agglomérats, coulures, grisailles. - On n'en finirait plus d'énumérer les vertus de ces paysages, de ces toiles, dépliées elles-mêmes en diptyques, triptyques ou assemblages. Isolées ou réunies. Abstraites presque ou flirtant avec la représentation.

Cy Twombly invente et réinvente les mondes. Affine nos perceptions.

Goûtons sa peinture. Parcourons ses dessins. Englobons (de l'œil et de la main) la sensualité de ses sculptures blanches… minimales et si poétiques.

L'exposition au Centre Pompidou

Le dessin d'enfant

Vue d'exposition (Photo, FDM, 2017).

mardi 31 janvier 2017

Passport of ARTAUD and Post Cards.

Passport of Artaud,
in Antonin Artaud Voyages, 1992, pp.145-146.

The auction room of Compiègne has just spread a set of photos, books, letters, postcards, manuscripts and Antonin Artaud's diverse documents "resulting from his family".

Among all of the proposed documents, the set of 57 original postcards of ARTAUD (front and reverse), sent to his family, and HIS ENTIRE passport was published BY US in FACSIMILE in a BOOK in 1992 (Antonin Artaud Voyages, Published BLUSSON, 190 pages among which a consequent set of illustrations in black and white).This book redraws by the menu the progress and the history of this passport, since his emission in 1935, with the prospect of its Mexican journey. The same "ID card" will follow him then in Ireland.

"It is necessary (so for example) to note this administrative white on the passport, this absence of buffer or stamp indicating the return of Artaud of Ireland up to French earth. The process of the internment so makes slide the body and the character of the citizen Artaud in a kind of administrative no-man's-land. Everything takes place as if had never come back from Ireland … mythical earth where he abandoned a part of his identity." (Florence de Mèredieu, Antonin Artaud Voyages, pp. 117-118, 1992)

Sent to his father, her mother, her sister Marie-Ange, her niece Ghislaine Malausséna or to his brother Fernand, the postcards of this corpus are spread out from 1915 till 1937. They inform us about the menus events of the life of the poet, on his humor and " give to see " these landscapes and these parts of the country (Algeria, Berlin, Brussels, Mexico, Ireland, etc.) where the eyes of Artaud settled… For a time…

These documents were minutely transcribed, referenced and annotated by us (in 1992), then added to a study of set, historic, poetic and metaphysical nature, concerning the theme of the journey, the postcard and the IDENTITY. This work constitutes (as regards Artaud) the reference book on the question.

Some copies of this book - become rare - remain available at the publisher and at some good booksellers.

Antonin Artaud, Voyages (Blusson)

Table of contents

Sale of Compiègne the 28/01/2017

Antonin Artaud, "Voyages",
One of the "57 Post Cards", Blois 1930.

dimanche 29 janvier 2017

Passeport d'ARTAUD et Cartes. FAC-SIMILÉ intégral (Blusson).

Le Passeport d'Artaud, In Antonin Artaud, Voyages,
Editions Blusson, 1992, pp.145-146.

La Salle des ventes de Compiègne vient de disséminer un ensemble de photographies, livres, lettres, cartes postales, manuscrits et documents divers d'Antonin Artaud "provenant de sa famille".

Parmi la totalité des documents proposés, l'ensemble des 57 cartes postales autographes d'ARTAUD (recto et verso), adressées à sa famille, et l'INTEGRALITÉ de son passeport ont été publiées PAR NOUS en FAC-SIMILÉ dans un LIVRE en 1992 (Antonin Artaud Voyages, Editions BLUSSON, 190 pages dont un ensemble conséquent d'illustrations en noir et blanc).

Ce livre retrace par le menu le cheminement et l'histoire de ce passeport, depuis son émission en 1935, dans la perspective de son voyage mexicain. Cette même "pièce d'identité" le suivra ensuite en Irlande.

"Il faut (ainsi- par exemple) noter ce blanc administratif sur le passeport, cette absence de tampon ou de cachet signalant le retour d'Artaud d'Irlande jusqu'en terre française. Le processus de l'internement fait ainsi glisser le corps et le personnage du citoyen Artaud dans une sorte de no man's land administratif. Tout se passe comme s'il n'était jamais revenu d'Irlande… terre mythique où il a abandonné une partie de son identité." (F de M, Antonin Artaud Voyages, pp. 117-118, 1992)

Adressées à son père, sa mère, sa sœur Marie-Ange, sa nièce Ghislaine Malausséna ou à son frère Fernand, les cartes postales de ce corpus s'échelonnent de 1915 à 1937. Elles nous renseignent sur les menus évènements de la vie du poète, sur son humeur et "donnent à voir" ces paysages et ces contrées (L'Algérie, Berlin, Bruxelles, le Mexique, l'Irlande, etc.) sur lesquels ses yeux se sont un temps attardés…

Ces documents furent minutieusement transcrits, référencés et annotés par nous (en 1992), puis adjoints à une étude d'ensemble, de nature historique, poétique et métaphysique, portant sur la thématique du voyage, de la carte postale et de l'IDENTITÉ dans la vie et l'œuvre du poète. Cet ouvrage constitue (pour ce qui concerne Artaud) l'ouvrage de RÉFÉRENCE sur la question.

Quelques exemplaires de cet ouvrage - devenu rare - demeurent disponibles chez l'éditeur et chez quelques bons libraires.

Antonin Artaud, Voyages (Blusson)

Table des matières

Vente de Compiègne du 28/01/2017

Antonin Artaud, "Voyages",
Une des "57 cartes postales", Berlin 1930.

dimanche 1 janvier 2017

À l'aube de 2017.

"Le Laveur de vitres". Photo ©FDM, 2016.

dimanche 11 décembre 2016

ARTAUD. Taanteatro. Théâtre de Nesle. 2016.

Maura Baiocchi incarnant Artaud le Momo (2016).

4 décembre 2016. - Fondée à Sao Paulo en 1991 (il y a maintenant 25 ans) par Maura Baiocchi, chorégraphe adepte du Buto, la compagnie brésilienne Taanteatro, se produit à Paris au Théâtre de Nesle. Encore insuffisamment connue en France et en Europe, objet de rumeurs des plus positives, appréhendée grâce à la lecture des quelques fragments de spectacle que l'on peut trouver ici ou là sur Internet, la trajectoire du Taanteatro témoigne d'une grande richesse et d'une impressionnante maturité.

La troupe a multiplié les spectacles autour d'Artaud. Et c'est un "Artaud le Momo" que Maura Baiocchi et Wolfgang Pannek présentaient au Théâtre de Nesle.

- "Artaud le Momo". Largement connu du public ce texte d'Artaud a fait l'objet, ces dernières années, de maintes et maintes reprises. Nombreux sont les "solistes" à s'être frottés à cette œuvre canonique et l'on est souvent lassé par la surenchère de mimétisme à laquelle se sont livrés presque tous les acteurs incarnant "Artaud Momo".

La surprise n'en est - ici - que plus grande. Car la performance de Maura Baiocchi outrepasse largement toutes les interprétations jusqu'ici donnés. En dehors des premières minutes où elle campe la vison archétypique d'un Artaud Momo, coiffé de son béret et vêtu de son ample manteau (une écharpe de laine rouge vient déjà perturber et dénoncer l'image traditionnelle…), Maura Baiocchi n'est plus dans le mimétisme mais dans la "sympathie". Au sens fort et premier que revêt le terme.

On est alors dans un autre univers. Celui de la moelle et des os, d'un inconscient organique et hallucinatoire. Tout passe par une gestuelle totalement maîtrisée et travaillée jusque dans le déglingué et la rupture. La leçon et la technique viennent assurément du Buto : travail minutieux et répété sur les systèmes énergétiques permettant la mise en branle d'une musculature corporelle qui réagit - de manière millimétrée - au moindre souffle et à la plus indistincte inflexion de voix.

Sans doute est-ce la première fois que le Momo est ainsi incarné par une femme. Cette ambiguité sexuelle renforce encore le sentiment d'appartenance de Maura Baiocchi à son "personnage". - Elle est Artaud - et au-delà d'Artaud -, se fond en ses rêves et ses obsessions, se coule dans la gymnopédie de ses attaches, se désarticule en chacun de ses doubles, en chacune de ses ombres. Cet univers est complexe. Androgyne, le plus souvent. Furieux et malmené.

La femme, toutefois, au détour d'un geste ou d'une obsession, réapparaît dans les nœuds de sa chevelure. Ou bien se déplie et déploie - étendue, couchée, harmonieuse, sur le fond de nature d'une vidéo aqueuse. - L'ensemble de la performance n'en est alors que plus fort, qui parvient à jouer sur un registre étendu… et contradictoire.

D'un bout à l'autre du spectacle, la sensationnelle performance de Maura Baiocchi est supportée et sous-tendue par un fond visuel poétique. Orchestrées par Wolfgang Pannek, des projections vidéo (écritures, graphismes dansants, paysages et eaux vives) amplifient le propos, font littéralement danser, plier et ployer le texte d'Artaud.

À quand une présentation du Taanteatro en Avignon ? Dans la Cité de ces Papes qu'Artaud a si cruellement vitupérés ?

Lien vers le Taanteatro

Maura Baiocchi incarnant Artaud le Momo (2016).

mardi 6 décembre 2016

SOULÈVEMENTS. – Gestes. Intentions. Révolutions.

Gilles Caron, Manifestations anti-catholiques
à Londonderry, 1969.
© Fondation Gilles Caron/Gamma Rapho.

Soulèvements
Exposition au Musée du Jeu de Paume.
Jusqu’au 15 janvier 2017

Conçue par le philosophe et historien de l’art Georges Didi-Huberman, cette exposition est ouvertement transdisciplinaire. Il y est question d’art, d’histoire, de philosophie, de sculpture et de peinture, des traces de la vie quotidienne aussi. Le monde, la VIE sont transdisciplinaires. Il est heureux que les expositions en tiennent compte.

D’autant que – l’on s’en douterait – la thématique de cette exposition est l’une de celles qui sont TOUJOURS d’actualité. Incessamment « d’actualité ». Les individus et les peuples n’ont pas fini de se soulever.

Soulèvements donc. Révolutions. Tentative pour établir une sorte de répertoire ou de rhétorique de la gestualité du soulèvement. Et comprendre les « intentions » sises en arrière-plan.

Comme dans toute thématique très large, on peut ici ranger une multitude de gestes, de postures et d’attitudes. Sans compter une profusion de symboles. Les visiteurs ne manqueront pas d’apporter, d’ajouter d’autres œuvres, d’autres éléments à ce parcours. Cela attache le spectateur et le pousse à prolonger, perpétuer, excentrer le propos.

Le problème serait plutôt parfois dans la congruence du TOUT. La grande richesse des « documents », leur diversité, amènent certaines questions. Parmi tous ces « soulèvements » - du pied, du bras ou du poignet, du drapeau, de la pierre tombale (Goya) ou du marteau, ou celle – plus métaphorique - du sac en plastique rouge sur fond de ciel bleu -, il en est dont on se demande comment ils fonctionnent.

La poussière ainsi de "l’Élevage de poussière" (Photographiée par Man Ray dans l’Atelier de Marcel Duchamp), cette poussière-là (cette matière) est retombée depuis bien longtemps ; elle est là en état de concrétion et bien plus proche d’un état de fossilisation que d’un quelconque soulèvement…

Le rapprochement de même entre Nietzsche, « le Philosophe au marteau » et le « marteau » d’Antonin Artaud (un piolet de montagne en réalité, qui lui fut donné par un de ses amis) soulève quelques questions. Dans les deux cas, certes, il est question d’énergie, de « frappe » et de destruction. L’objet fut, pour le poète, inséparable du billot de bois dont la destruction et attaque méthodique lui permettait de scander, de rythmer les onomatopées de ses mélopées et de ses textes. Sa fonction était gestuelle et musicale et sans doute assez peu métaphorique. Notons d’ailleurs que le piolet d’Artaud s’est brisé : il n’a pas résisté à la poussée énergétique de la gestuelle mise en branle par le poète.

Artaud est – certes – un rebelle et un SOULEVÉ D’ORIGINE. Mais il y aurait eu bien d’autres exemples plus pertinents de ces soulèvements dont sa vie fut incessamment ponctuée. Des révoltes surréalistes à son jeu dans les films de guerre qu’il a tournés (des Croix de bois au Napoléon d’Abel Gance), du soubresaut clonique (et en arc de cercle) de la séance d’électrochoc à ces dessins érigés et dressés comme des totems sur la page de ses cahiers.

Didi-Huberman s’attaque ici à un système de rhétorique gestuel et aussi mental (ce qui complique la donne). Le système idéologique qui traverse son parcours est celui de la RÉVOLUTION, celui d’un peuple (ou d’un individu) qui se soulève – physiquement et moralement. La nature y est associée, en une sorte de biologisme triomphant. On songe ici à ces "forces artistes" dont parle Nietzsche dans La Naissance de la tragédie et Le Livre du philosophe.

Mais – en face du peuple, du rebelle et du peuple, n’y-a-t-il « aucun » soulèvement ? L’histoire de la montée du fascisme entre les deux guerres de 1914 et 1939 – par exemple – est-il étranger à toute forme de soulèvement (physique ou idéologique). Il ne le semble pas… Pourquoi donc n’en avoir pas traité ? C’est pourtant là une question cruciale. – Que faire effectivement des "RÉVOLUTIONS DE DROITE" ? Ou de ce qui se présente comme tel ? Et l’on sait bien que les événements récents illustrent magistralement ce propos.

Un geste, une attitude sont-ils - par ailleurs - lisibles en dehors de leur contexte ? Le recadrage ainsi (pour les besoins de la couverture du catalogue) de la photographie de Gilles Caron est plein de sens. La couverture du catalogue fait d’abord songer à ces sortes de gestes légers que l’on esquisse fréquemment dans la vie quotidienne. À une danse ordinaire. La vision du cliché de Gilles Caron dans son intégralité est tout autre : des éléments complémentaires assoient le sens de l’image. On comprend bien que l’on est au cœur d’une émeute.

La dimension sexuelle – ou phallique - du soulèvement ne semble pas d’avantage traitée, si ce n’est dans le catalogue sous la forme d’un appel assez générique (le désir) à Freud. Mais comment cela fonctionne-t-il sur le plan des œuvres et des images ?

À poursuivre et amplifier donc. Mais c’est là le jeu auquel nous invite une exposition. – Les Éditions Larousse avaient publié naguère une sorte d’encyclopédie (ou de dictionnaire) de la rébellion et du soulèvement (politique mais aussi artistique) assurément beaucoup plus complète, pour ce qui concerne en tout cas l’époque moderne. Intitulé Le siècle rebelle et illustré, cet ouvrage apparaît comme un contrepoint essentiel à l’exposition du Jeu de Paume.

Cette exposition appelle ainsi la pensée, la discussion, la remise en question. Gageons pour le reste que notre philosophe (et commissaire d’exposition) se trouve actuellement en état de lévitation. « SOULEVÉ », SUSPENDU. Quelque part entre la place de la Concorde et la Pyramide de Pei. Et que – depuis son nuage en forme de drapeau, de ballon, de ludion ou de feuille morte – il surveille le devenir de son exposition et les menus soubresauts de ce lait qui bout sur un feu qu’il a lui-même allumé…

Lien vers l'exposition

Lien Artaud dans la guerre

Lien vers Le Siècle rebelle. Dictionnaire de la contestation au XXe siècle

© Dennis Adams, Patriot, Série Airborne 2002.

jeudi 17 novembre 2016

PARIS-PHOTO. 2016.

Paris-Photo 2016 - Vue d'exposition. Photo ©FDM.

Grande qualité pour cette nouvelle mouture de Paris-Photo, qui réussit le tour de force de présenter une large histoire de la photographie (depuis ses origines, au milieu du XIXe siècle…), tout en offrant un panorama de la photographie de l'ère moderne ou plus contemporaine (celle qui est en train de se faire et se penser).

Au détour des allées et des édicules, construits pour les galeries dans l'enceinte du Grand Palais, se nichent et s'organisent une grande variété de propositions.

Des "calotypes égyptiens" de John Beasley Greene (1832-1956) aux "Paysages millimétrés et foisonnants" de Stéphane Couturier (Melting Point, Bab-el-Oued Série, 2016) ; des Man Ray canoniques aux arbres (comme "animés") du coréen BAE Bien-U, la très riche aventure de la photographie (argentique et numérique) nous entraîne dans le carnaval des images.

Monde inéluctablement SINGULIER, parce qu'il greffe et abouche l'une à l'autre ce que l'on continue à nommer "LA RÉALITÉ" et l'ensemble des imaginaires foisonnants de ces hommes et ces femmes qui regardent le monde par le truchement de leur appareil photo.

"LA RÉALITÉ" est ainsi auscultée, dévoilée, travestie, poussée dans ses plus extrêmes retranchements par les expériences singulières des photographes d'autrefois (les anonymes et les grands noms) et des chercheurs (et "marcheurs de l'image") d'aujourd'hui.

Les déserts et les dunes d'Edward Weston (1886-1958), les mises en scène - animalières et autres - des grands noms de la photographie de mode (Cecil Beaton, Richard Avedon) font écho aux environnements et architectures recomposées de Georges Rousse (Chasse-Sur-Rhône, 2010) aux expériences "substantielles" de Patrick Bailly-Maître-Grand (Les "Maximiliennes", Galerie Baudoin Lebon) .

Présentées à la Galerie Caroline Smulders, les "Archives de Gérard Malanga" nous réintroduisent dans l'intimité des Warhol, William Burroughs, John Cage, Candy Darling…, dans le monde de l'underground new-yorkais de la Factory des années 1960.

Au détour d'une allée, les fameuses planches contacts peintes de William Klein nous attendent. Le noir et blanc "archétypique" de l'imaginaire photographique s'y heurte à la densité picturale de quelques traits vivement colorés : en bleu, en rouge, en jaune… LA RÉALITÉ, L'ACTUALITÉ d'hier y reprennent vie.

William Klein, L'enterrement de Jacques Duclos, Paris, 1975.
Courtesy Polka Galerie.

mardi 1 novembre 2016

AVEDON – Ainsi font, font, font…

Couverture de la revue Égoïste, N° 13, tome II.
Cirque du soleil. Clowns par Richard Avedon.

La France D’AVEDON. Vieux Monde. New Look.
Exposition à la BNF du 18/10/2016 au 26/02/2017
Commissaires de l’exposition :
Robert M. Rubin & Marianne Le Galliard

La « France d’Avedon » - essentiellement la Gentry parisienne – les stars du cinéma, de la mode, de la chanson, les écrivains et intellectuels en vogue, les leviers du monde de l’art et des affaires, les Catherine Deneuve, Jeanne Moreau, Françoise Sagan, Serge Gainsbourg, Bernard-Henri Lévy, Jean Dubuffet, François Pinault, Marguerite Duras (espiègle et « petite fille ») et bien d’autres défilent et se pressent les uns contre les autres sur les cimaises de la BNF.

« VIEUX MONDE. NEW LOOK. « Ainsi font, font, font les marionnettes d’Avedon… » - Telle une marionnette javanaise, Audrey Hepburn anime et réunit tout ce « GRAND PETIT MONDE ». Elle danse, virevolte, esquisse dans l’espace une gestuelle hiéroglyphique.

« Funny Face » (film de Stanley Donen, 1956, inspiré du parcours d’Avedon) et la série de clichés d’Avedon « Paris Pursuit » (avec Audrey Hepburn et Mel Ferrer, Harper’s Bazaar, 1959) servent de toile de fond à l’exposition. Monde de la mode, des journaux, des graphistes, des critiques, des « ÉLEGANTS ». Dans cet espace-là, tout va très vite. Cela bouge, danse et se transforme. – Avedon enregistre la parade et participe au film, Funny Face, sous la forme de ses fameux « arrêts sur images ».

L’exposition s’arrête sur un autre photographe : Henri Lartigue et la mise en page de son fameux Journal photographique (Diary of a Century, 1970). Avedon et Lartigue participèrent ensemble à l’entreprise d’édition deux années durant. L’ouvrage joua un rôle non négligeable dans la consécration de la brillante (et un temps discrète) carrière de Lartigue.

À partir de 1985, Avedon ajoute une autre aventure à sa propre « carrière parisienne ». Une collaboration à ÉGOÏSTE, époustouflant journal EN NOIR ET BLANC, paraissant une fois l’an et réunissant des textes d’écrivains et de photographes en vogue. Une sorte de pléiade de ce que le monde des medias pouvait – chaque année – aligner…

L’exposition de la BNF est serrée, serrée. Les photographies y retrouvent leur statut d’images ; elles sont là, réunies comme dans un collage. On y sent le « travail d’atelier », l’empilement, l’accumulation et la confrontation des tirages.

Cette accumulation des clichés, leur contiguïté rendent cet univers clownesque, presque grotesque, et l’on se prend à découvrir qu’Avedon pratiquait le rire (et la satire), lui qui savait si bien sauter, courir et se démener sur son plateau – « plateau » du monde et des médias, du paraître et du jeu…

TOUTE AUTRE est l’actuelle présentation de ces mêmes « AVEDON » dans le métro parisien. Au long des couloirs et sur les quais, j’y ai retrouvé l’Avedon que je connaissais. Au travers de ces clichés comme dépliés et développés dans l’espace urbain. L’agrandissement sous forme d’AFFICHES de ces photographies est somptueux.

L’aventure de ces grandes photographies est alors renouvelée. Car le métro passe devant ces images, les masque et les laisse ensuite réapparaître. La rame file, les usagers défilent, s’arrêtent – silhouettes graphiques et filiformes – disparaissent. — Catherine Deneuve et Jeanne Moreau rêvent ou nous contemplent. Nous les voyons de loin – sur le quai d’en face – ou de très près et de guingois. Le monde est en noir et blanc… et se COLORE de la réalité. La magie des images est surmultipliée.

Lien vers l'Exposition à la BNF

Lien vers Avedon dans le métro parisien

Lien vers Lartigue, un livre

« AVEDON » Vue d’exposition. Station Luxembourg (RER B).
Ph. ©FDM, 2016.

mardi 25 octobre 2016

FIAC 2016 - Transversales.

Vue d'exposition. Stand de Thaddeus Ropac.
Photo © FDM, 2016.

La nouvelle cuvée de cette manifestation parisienne très courue aura été caractérisée par une excroissance territoriale quantitativement importante… et spectaculaire. - Réunir ces deux lieux prestigieux (et quasiment jumeaux) que sont le Grand et le Petit Palais, en rendant aux piétons l'espace intermédiaire qui leur fait respectivement face, cela nous ramène au Paris d'autrefois. À un certain art de pratiquer la ville, de traverser et d'occuper les espaces intermédiaires.

Transversales donc. Diagonales. Espaces de jonction et de rencontre. Sutures. Osmoses. Des espaces entre eux. Des œuvres et de la ville. Des sculptures et du paysage. - Barry Flanagan dresse la silhouette de son fameux lapin face au Petit Palais (Large Left-Handed Drummer, 2006). Utilisant l'armature de vieux sommiers métalliques (Cubikron 3.0, 2015), Eric Baudart installe trois cubes "transparents" dans l'allée réunissant la place de la Concorde au Louvre : le paysage et les passants s'y devinent en plein travers de la structure…

Prolongé par les Tuileries et le Louvre, l'espace de la Fiac offre au visiteur et au badaud des perspectives et points de vue multipliés sur l'art moderne et contemporain. La gratuité du Petit Palais et (bien entendu) celle des Tuileries est un pas important pour l'accès d'un plus grand nombre à l'art contemporain. — Les œuvres sont dans la ville, offertes à tous. Elles peuvent se vivre de façon non strictement muséale et leur contemplation s'inscrire au cœur de flâneries ou de simples rêveries.

Le collectionneur, le critique, l'amateur d'art - tous reconnaissables à leur allure, leur regard sur l'œuvre, leur manière différenciée d'intégrer l'espace des galeries d'art - disposent au Grand Palais d'un environnement fonctionnel et marchand, permettant tous les échanges et toutes les tractations.

Autres formes de "transversales", que l'on retrouve aujourd'hui dans toutes les grandes foires d'art contemporain : la pluralité des supports, des techniques et des modes d'expression plastique qui varient d'un stand à l'autre : peinture (Miro, Dubuffet, Robert Longo, Viallat, etc.), sculpture (Calder, Venet, Anthony Caro, Moore, Tony Cragg, Louise Bourgeois, etc.), dessin, gravure (Bellmer, Dubuffet, etc.), photographie (argentique et numérique), collages (Schwitters, Christo), vidéos et performances (ces dernières occupant la Cour carrée du Louvre) se partagent les cimaises, les volumes, les espaces.

Sur le plan du contenu et du style, la vogue semble (de plus en plus) à la reprise, au pastiche et à la ré-interprétation d'œuvres iconiques : Robert Longo s'empare de l'autoportrait de van Gogh et le noircit ; tout au long des allées, on ne compte plus les portraits colorés mimant les sérigraphies de Warhol…

L'art le plus contemporain est ainsi éclectique, pluriel, s'abreuvant à toutes les sources. - Toujours autant de matériaux divers, d'empilements d'éléments, de couleurs vives, de formes et d'espaces déconstruits.

Au détour d'une allée, la surprise d'un habitacle incongru, léger, transparent : appartement de gaze polyester, corridor lilliputien comme moulé dans le matériau le plus fin que l'on puisse trouver ; sur le même stand, une baignoire en ce même matériau. Le tout est vert, rose, jaune ou d'un bleu léger. L'artiste, Do Ho Su, se joue des échelles et l'on retrouve au sein du Petit Palais une de ses architectures "à taille humaine" : à traverser comme une gaze, une transparence, une toile d'araignée filiforme…

Ailleurs (Chez Les Vallois), un retable de Niki de Saint-Phalle : blanc et somptueux. Dégoulinant des traces de peinture noire d'un de ces tirs picturaux à la carabine dont l'artiste avait le secret (Autel Noir et Blanc ou Grand Autel, 1962).

La FIAC reviendra en 2017, porteuse d'autres œuvres, d'autres parcours, prête à ouvrir le champ d'autres possibles… Et de nouvelles transversales.

Fiac 2016

Fiac 2016. Vue d'exposition.
Photo ©FDM, 2016.

dimanche 3 juillet 2016

Le Grand Orchestre des Animaux. Fondation CARTIER.

Le Grand Orchestre des Animaux. Fondation Cartier.

Exposition à la Fondation Cartier
pour l'art contemporain (Paris).

2 juillet 2016 - 8 janvier 2017.

"… une musique extrêmement appuyée, ânonnante et fragile, où l'on semble broyer les métaux les plus précieux, où se déchaînent comme à l'état naturel des sources d'eau, des marches agrandies de kyrielles d'insectes à travers les plantes, où l'on croit voir capté le bruit même de la lumière, où les bruits des solitudes épaisses semblent se réduire en vols de cristaux…" (Antonin Artaud, Œuvres complètes, IV-71)

Je me souviens encore de cette toute première nuit passée, en mai 1982, dans la forêt équatoriale gabonaise. - Nous avions cru naïvement nous retrouver dans un silence épais, et comme "à couper au couteau". Rien de tel. Nous nous sommes retrouvés brutalement plongés au sein d'une bruyante cacophonie. Des sons multiples, des cris, des voix, des grognements et hululements entouraient la cabane où nous nous trouvions. Sons d'autant plus inquiétants que nous ne disposions pas alors des codes nous permettant d'identifier et d'isoler la source de ces sons.

Le GRAND ORCHESTRE DES ANIMAUX, auquel nous convie aujourd'hui la Fondation Cartier, nous offre - en une magnifique scénographie - tous les moyens pour maîtriser et jouir pleinement des sons animaux de la planète. Terres, ciels, mers, déserts, plaines, océans ou ruisseaux nous abreuvent de trilles, de chants, de hululements ou de grognements sourds.

Enregistrée au fil des ans par Bernie Krause dans sept lieux naturels spécifiques, la matière sonore des mondes animaux est présenté au sein d'un dispositif scénique qui allie le son à sa transcription visuelle. La contemplation des "sonogrammes" colorés qui défilent sous nos yeux, au fur et à mesure qu'apparaissent les noms des animaux qui s'expriment en divers sons ou borborygmes (geai, grenouille, coyote, loup, pivert, baleine, insecte ou grand goéland), cette contemplation est magique.

Nous voyons surgir et se mêler différentes hauteurs et intensités de sons. Des gratte-ciels surgissent, des tours et des montagnes. Un ensemble de paysages aussi finement architecturés que la musique qui les engendre. Chaque mammifère, oiseau ou animalcule devient alors identifiable. Repérable au graphisme (et au son) qu'il trace dans le temps et l'espace de l'installation.

En fermant les yeux nous pénétrons plus avant au cœur de la matière sonore, plongeons au cœur des océans, nous retrouvons sur des cimes élevées ou disparaissons dans l'infiniment petit des vibrations du monde des insectes, ou dans l'ensemble des ondes générées par les "poussières" et les animalcules de l'infiniment petit du monde animal.

Une installation conjointe de Shiro Takatani orchestre et rend ainsi visible (aussi bien qu'audible) l'univers du plancton… On le comprend, ces installations sont polyvalentes. Les travaux de "Biophonie" de Bernie Krause ou d'autres chercheurs sont joués, interprétés et mis en scène par des artistes et des musiciens. La mise en œuvre du projet fut largement collective.

Le résultat est magique, qui nous introduit dans la subtilité et les méandres d'univers sonores très variés. À chaque espèce animale correspondent un cri, un chant, un bruit de gorge ou un grognement particulier ; ce sont ces spécificités qui ont jusqu'ici été étudiées. Bernie Krause va plus loin en suggérant qu'au cœur d'un biotope donné, les différentes espèces animales qui fréquentent ce lieu trouvent chacune leur place dans une orchestration commune. Chaque espèce aurait sa fonction sonore au sein d'un ensemble ; aucune ne se substitue aux autres ; elles ne se gêneraient pas mutuellement.

Ceci ne supprimerait pas pour autant l'expression de certaines singularités animales, comme ce "son singulier d'un corbeau du parc Algonquin du Canada", qu'évoque encore Bernie Krause. - Olivier Messiaen (1908-1992) avait beaucoup appris du chant des oiseaux. C'est un impressionnant ensemble d'espèces animales qui s'adresse aujourd'hui à nous.

Courrons donc à la Fondation Cartier, nous baigner tout l'été d'ondes, de coassements, de gloussements et de trilles… Et pour ceux qui souhaiteraient suivre l'aventure de loin, le site de la Fondation offre la possibilité d'une écoute diversifiée, puisque - en quelques clics - on peut passer d'une "écoute globale" à l'écoute spécifique d'un seul animal - insecte, poisson ou mammifère marin… pour revenir ensuite à la symphonie d'ensemble…

Le Grand Orchestre des Animaux à la Fondation Cartier

Bernie Krause, Paysages sonores.
Le Grand Orchestre des Animaux. (2016).
Photo © FDM

dimanche 22 mai 2016

Photographies. "Ombres de la Préhistoire." (Galerie Agathe GAILLARD).

© Florence de Mèredieu, "Chambre noire", 2015-2016.

Galerie Agathe GAILLARD
3 rue du Pont Louis-Philippe, 75004 Paris
du mardi au samedi, de 14H à 19H.
Mai-juin 2016.
Photographies visibles durant un temps indéterminé,
avant transhumance de la Galeriste en d'autres horizons.


Florence de Mèredieu, Ombres de la préhistoire. Préhistoire de l'ombre. — Les clichés de cette Série ("Prehistoric Shadows") ont été effectués en Corse, en 2015, à proximité ou à l'intérieur de sites préhistoriques. Ils ont ensuite été montés en triptyques.

La forêt, expliquait naguère Paul Virilio, est "la première chambre noire". Me retrouvant, à l'automne dernier, dans une de ces forêts archaïques où l'on retrouve maintes traces et vestiges préhistoriques, j'ai traqué partout les ombres : ombres des végétaux, des arbres, des rochers et jusqu'à ma propre silhouette, indéfiniment changeante et répétée.

Les jeux du soleil sur des amoncellements de rochers cyclopéens ont fourni un autre terrain de jeu. Un écran où contempler quelques figures antédiluviennes.

Consciente de ce que d'autres humains (il y a plusieurs millénaires) se sont semblablement émerveillés du glissement des ombres, j'ai cliché, cliché, emmagasinant ombres, lumières et silhouettes fugaces.

Agathe Gaillard me permet aujourd'hui de révéler et montrer les mondes que ces images triples ont peu à peu constitués. La Galerie fournissant une autre chambre noire, un autre parcours lumineux.

Comme dans les "Boîtes" de Joseph Cornell (qui peuvent abriter des soleils, des cailloux et quelques figures) la Compagnie de la Galerie y est d'excellence.
PHOTOGRAPHIES de :
Manuel ALVAREZ BRAVO, Édouard BOUBAT, Jean-Philippe CHARBONNIER, Luc CHOQUER, Juliette DIEMER, Sandra ELETA, Ralph GIBSON, Thierry GIRARD, Hervé GUIBERT, Philippe HEYING, André KERTESZ, Erica LENNARD, Pierre REIMER, Raphaël REMIATTE, Jean-François SPRICIGO, et bien d'autres…
* Merci à Dominique Salini de m'avoir fait découvrir les paysages et sites corses.

Galerie Agathe GAILLARD

© Florence de Mèredieu, "Chambre claire", 2015-2016.