vendredi 2 janvier 2026

2026. De la LUNE à GERHARD RICHTER...

Georges Méliès, Voyage dans la lune, 1902.


Deux années se sont entrechoquées,
glissant l’une dans l’autre.
La dernière s’achève dans le flou et le faux
au moment même où la nouvelle année plonge,
la tête la première, dans un épais brouillard.

La signature d’un décret, ce 18 décembre 2025,
relance un programme de retour sur la lune d’ici 2028.
L’Amérique se place sur un terrain de compétition avec
la Chine qui prévoit d’alunir aux environs de 2030.
Mars, de son côté, étant abandonnée à Elon Musk :
Test réussi pour sa méga-fusée "Starship" (Space X),
ce 26 août 2025.

On est loin des fantasmagories de Georges Méliès.
Et plus proches de Jules Verne :
De la Terre à la Lune (1868).
Son roman d’anticipation se déroulait sur le sol américain
à la fin de la guerre de Sécession.
Le projectile à envoyer sur la lune
était tout hérissé de drapeaux américains.

Illustration "L'arrivée du projectile à Stone's-Hill »,
tirée du roman "De la Terre à la Lune" de Jules Verne,
publié en 1868.


"Colonisation". Extension du territoire. :
2026... 2027... 2028...
LA LUNE EST ÉBORGNÉE, MÉCONTENTE...
... ET S'ÉNERVE!
Il ne s’agit plus de science fiction,
de littérature ou de poésie,
mais de PURE POLITIQUE.

Envol de la Méga-fusée "Starship" de Space X,
le 26 août 2025. ©DR.


Pour 2026
on se plongera dans une autre rigueur,
celle du FLOU ET de l’INCERTAIN
des toiles de...

GERHARD RICHTER
"Visiting" Gerhard Richter,
Installation de l’artiste (11 panneaux de verre produisant un effet de flou 2004).
Photo ©FDM 2025.


Que regarde Betty, la fille de Gerhard Richter,
qui a 11 ans lors de la prise de la photographie
qui fut le point de départ du tableau ?
Pourquoi se retourne-t-elle ?
Quel est le monde qu’elle contemple ?

Gerhard Richter, « Betty », 1988,
huile sur toile. © DR.


Maître absolu et de la rigueur et du flou, né à Dresde en 1932, Gerhard Richter aura traversé l’histoire du monde (la tragédie de ses guerres, ses faux-semblants politiques, ses transformations et ses apocalypses) en y opposant le pouvoir de la science picturale. Peindre et produire « un autre monde », une autre réalité qui retienne le réel sans s’y absorber.

Acuité et tendresse dans le flou, fausses transparences et rigueur picturale, jeux de miroirs où le spectateur des œuvres se retrouve pris et piégé. Jeux de glacis et savant recouvrement/dévoilement, opérés par les racloirs et brosses du peintre.

Gerhard Richter, « Venise (Escalier) », 2007,
huile sur toile. © DR.


Commencez cette année incertaine en vous perdant
et retrouvant dans les méandres
de la rétrospective Gerhard Richter de
la Fondation VUITTON
jusqu'au 2 mars 2026.

Sans oublier le bel espace dégagé par
la Galerie ZWIRNER
qui est venue compléter de quelques œuvres essentielles
la connaissance de l’œuvre de Richter.


Pour vous, vos proches, et pour le monde,
je vous adresse quelques vœux vifs, secs et fruités.
Comme ce vin aux effluves baroques
ce Tokay Pinot gris de 2003 dégusté récemment.



lundi 10 novembre 2025

Nouveaux Musées : DIB BANGKOK (Thaïlande) / Fondation CARTIER (Paris).


En notre époque de guerres et de déstructurations massives du champ culturel et social, les Musées ont le vent en poupe. Ils surgissent de partout comme de grands champignons, jouant avec l’eau, le désert, la nature. Ou fonctionnant en osmose avec l’espace urbain. - Dib Bangkok et la Fondation Cartier pour l’art contemporain sont directement insérés dans l’espace urbain de deux Capitales.

Nous avons là - à Bangkok et à Paris - DEUX MUSÉES très différents. Il s’agit certes, dans les deux cas de « collections » privées, et de la mise en œuvre de visions architecturales puissantes, mais ces dernières sont quasiment aux antipodes l’une de l’autre.

DIB BANGKOK

Dib Bangkok, Photographie, Courtesy Dib.


DIB Bangkok. - Largement axé sur l’international, le Musée ouvrira ce 21 décembre 2025 dans la capitale thaïlandaise. L’exposition inaugurale - INVISIBLE PRESENCE - réunira des œuvres d’artistes thaïlandais (Apichatpong, Weerasethakul,, etc.) et d’artistes de la COLLECTION, très internationale, du musicien et philanthrope Petch Osathanugrah, aujourd’hui décédé. L’ensemble ayant étant repris par son fils Purath Chang Osathanugrah. On y trouve des artistes comme Picasso, Rebecca Horn, Anselm Kiefer, Lee Bull, etc…

Épuré, minimaliste, le bâtiment conçu par Kulapat Yantrasast (architecte et designer thaïlandais bien connu et à la carrière internationale : WHY Architecture) s’inscrit dans une tradition moderniste et zen. L’espace, la lumière, le ciel, le vide et l’harmonie sont les maîtres mots d’une démarche qui réunit les influences entrecroisées du bouddhisme zen et de l’esthétique industrielle.

Une cour centrale de 1400 m2 ouvre sur le ciel, l’eau et la lumière ; elle se prolonge sur trois étages de galeries, offrant 7000 m2 d’espaces d’expositions, imperturbablement blanches et ouvertes sur la lumière. Une chapelle et un jardin de sculptures complètent l’ensemble.

Dib Bangkok, Photographie, Courtesy Dib.


Forgé de béton et de vide, d’eau, de lumière et de reflets, l’architecture appelle ici à une harmonie des simples et des contraires. La référence est musicale, légère. Pianissimo. On ne compte plus les élisions et mises entre parenthèses de la matière, de toute « forme de matière ».

Les œuvres d’art seront confrontées à une sorte d’écrin situé aux limites de l’épure. Et qui renforcera - de fait - les lignes de force de l’ouvrage en question. Qu’il s’agisse de Damien Hirst, de Picasso, Rebecca Horn, Lee Bull ou des artistes thaïlandais que promeut la Collection.

Site de WHY Architecture

Site de DIB Bangkok

Fondation Cartier pour l’art contemporain. Paris.
Espaces conçus par Jean Nouvel.


La toute nouvelle Fondation Cartier
pour l’art contemporain (Palais Royal Paris)

« Exposition Générale » retrace quarante ans de création contemporaine internationale à travers des œuvres emblématiques et des fragments d’expositions qui ont marqué la programmation de la Fondation Cartier pour l’art contemporain depuis sa création en 1984 [site de Montparnasse]. Reflet de l’institution et de son ouverture au monde, elle met en lumière les lignes de force de sa Collection qui s’est constituée au fil de cette programmation et offre au public l’occasion de découvrir ou redécouvrir près de 600 œuvres de plus de 100 artistes. »
(Extrait du Communiqué de presse, 2025)


Piloté par Jean Nouvel (qui fut déjà l’auteur de la célèbre et sublime Fondation Cartier de Montparnasse), ce Musée est tout autre. Les plateaux mobiles et décalés, ainsi que la géométrie initiale du bâtiment - un grand magasin du 19e siècle - conduisent à un enchevêtrement des plans et des volumes, lesquels promettent de vertigineuses utopies spatiales, « à la Orson Welles ». Oculi et fenêtres se déploient partout. Mouvants. Changeants. Le regard passe et glisse d’une œuvre à une autre, d’un plan (et d’un étage) à une autre surface. Jean Nouvel extrapole ainsi le champ des possibles.

La donne va être terriblement excitante pour les artistes et commissaires d’exposition qui auront à brasser, matcher, inventer de nouvelles correspondances entre les œuvres et les arts. Foncièrement « théâtral », l’ensemble renvoie à une infinité de scénographies. Le commissariat d’exposition devient un champ immensément ouvert. Appuyé certes sur des contraintes, celles de la gigantesque, puissante et néanmoins précise machinerie inventée pour l’occasion par Jean Nouvel. Il subsiste, dans les avatars de ce regard plongeant, quelque chose du mouvement de l’escalier (ou de l’escalator contemporain) du « Grand Magasin » que fut autrefois ce Bâtiment du Palais Royal.

Femme faisant ses courses, 2013 (de Ron Mueck).
Photo ©Courtesy Fondation Cartier.


Fondation Cartier pour l’art contemporain :
DES CABANES ET DES CHAPELLES,
DES BICYCLETTES ET DES SOUS-MARINS,
DES JARDINS ET DES PAYSAGES.

Paris, Place du Palais Royal.
Du 25 octobre 2025 au 23 août 2026.


« Exposition Générale » reprend, en les englobant à sa façon (au travers de photographies, de documentaires et d’œuvres), les éléments du brillant passé de la Fondation. Tout en débouchant sur un avenir mobile, urbain et futuriste. La nostalgie restera intacte de cette merveille architecturale que fut (et demeure : pour quelle utilisation ? on ne sait encore…)le bâtiment de verre du Boulevard Raspail (à Montparnasse). Chaque exposition s’y voyait magnifiée par l’osmose mouvante de la verdure, des nuages, de l’acier et du verre. Les expositions y furent souveraines et des plus variées. Elles restent - et resteront - dans nos mémoires. La Nouvelle Fondation est la base de l’Ancienne - qu’elle englobe.

Une autre démarche - d’une « URBANITÉ » plus concentrée - est désormais proposée. Jouant sur la double intégration dans l’espace de l’ancien bâtiment et de celui-ci dans ce qui est le cœur de Paris, les vitres de la façade ouvrent directement sur les rues avoisinantes ; les passants de la rue de Rivoli accompagnent ainsi, fort naturellement, le cheminement du visiteur de la Fondation.

Tactile et proche, la vision du Musée du Louvre enveloppe cette nouvelle Fondation, à la façon d’un derme ou d’une peau. Nous nous trouvons emmaillotés dans un tissu urbain dense et pressé. Qui est aussi le lieu de la plus grande concentration d’art à Paris, la Fondation Cartier jouxtant Le Louvre, mais aussi la Fondation Pinault (Bourse du Commerce), les Musées du Jeu de Paume et l’Orangerie des Tuileries. Le Musée d’Orsay étant accessible à quelques encablures. Comme l’est de même l’ex et futur Centre Georges Pompidou, qui vient de fermer pour rénovation (sur 5 ans).

Non loin de là, on pourrait y ajouter La Bibliothèque nationale de France, qui - elle aussi - programme de belles expositions jusqu’à englober l’art contemporain. Celle-ci possède par ailleurs des Collections, des Archives et un fonds qui dépassent ce que l’on peut imaginer.

Qui aurait pu concevoir (dans les dernières décades) pareille concentration muséale ? Il n’est que de contempler une vision aérienne de ce cœur de Paris - qui se prolonge jusqu’à la Tour Eiffel (et son propre contexte muséal) pour être instantanément saisi par une sorte de passion et de vertige. Pour l’art et la culture. Ce qui conduit immanquablement à certaines interrogations vis-à-vis de cette sorte de « MAGASIN XXL » et des succédanés (ou caricatures de l’art) que cette concentration pourrait à terme engendrer… Chaque institution possédant son ou ses magasins (de livres, d’objets, de souvenirs et d’artefacts).

Non loin de là, le projet de construction d’une nouvelle entrée du Louvre - qui renforcerait encore le statut d’icône de La Joconde - rapprocherait le Musée d’un autre Grand Magasin, La Samaritaine. Grand magasin dont l’histoire (ancienne et plus récente) est bien connue…

Communiqué de presse de la Fondation Cartier "40 ans"

Vue aérienne de la Fondation Cartier (extrait) ©DR.


samedi 27 septembre 2025

Florence de Mèredieu. ARTAUD / DEHARME.

Florence de Mèredieu devant la femme aux papillons,
photo de Dora Maar, ©Photo Annie Guillon.


Conférence au Musée de la Chalosse
Samedi 20 septembre 2025

« La spécialiste de l’œuvre d’Antonin Artaud était au Musée de la Chalosse le 20 septembre, lors des journées du patrimoine, pour une conférence en contrepoint de l’exposition consacrée à Lise Deharme ».

Lien vers l'article du journal Sud-Ouest


lundi 15 septembre 2025

Conférence "Antonin Artaud et Lise Deharme".

Lise Deharme @DR.


Journées Européennes
du Patrimoine 2025


Conférence
"Antonin ARTAUD et Lise DEHARME"

avec
Florence de Mèredieu.

Le Samedi 20 Septembre 2025
de 15H à 16H30

Musée de la Chalosse
480 Chemin du Sala,
40380 Montfort-en-Chalosse

Gratuit, places limitées.
Réservation conseillée au 05 58 98 69 27.


Antonin ARTAUD, Lise DEHARME ET Marie DUBUC.
LA MAGIE DE LA CHALOSSE.


Conférence de Florence de Mèredieu, écrivaine, universitaire et critique d’art, auteure d'une dizaine d'ouvrages sur le poète, dont Antonin Artaud, Portraits et Gris-gris (1984-2017), Antonin Artaud, Voyages (1992) et la biographie de référence, C’était Antonin Artaud (2006).

Au cœur de la Chalosse, un épisode méconnu rassemble trois figures singulières durant l'été 1935 : Antonin Artaud, Lise Deharme et Marie Dubuc (institutrice dans les Landes, dotée de dons de voyance). Pendant son séjour, Artaud, découvre les paysages de la Chalosse, envoie des cartes postales à ses proches et partage des connivences ésotériques avec Marie Dubuc

Entre affinités artistiques et spirituelles, le poète tourmenté trouve du réconfort durant cette étape landaise, sorte de parenthèse magique orchestrée par Lise Deharme avec le concours des surréalistes. Quelques mois plus tard, il se lancera dans un long voyage au Mexique qui le conduira jusque chez les Tarahumaras qui l'initieront au rite sacré du peyotl ! Chez Artaud, les temporalités se fondent les unes dans les autres et le réel ne cesse de vaciller...

André Breton, Antonin Artaud et Paul Eluard,
Maison de Lise Deharme, Montfort-en-Chalosse
août 1935.


mardi 11 février 2025

ARTAUD à Rodez: Électrochoc et Art thérapie.

Article du « Midi Libre » en date du 09/02/2025.
Photographie prise dans les jours qui ont précédé la sortie
d’Artaud de Rodez et son retour à Paris en mai 1946.


« Celui qui est descendu dans l’électro-choc n’en revient pas et il n’en remonte pas non plus un autre, il ne revient rien, et le corps externe achève de dévider son rouleau et c’est tout. Étrange manière que de traiter un homme en commençant par l’assassiner. »
(Antonin Artaud, Cahiers de Rodez).


Nota Bene - Ayant été interrogée par Arnaud Boucomont dans le cadre de la rédaction de son article pour Midi Libre* (Voir lien en fin de ce blog) - ce dont je le remercie et pour lequel je le félicite -, je tenais à apporter quelques précisions complémentaires, le sujet étant complexe et méritant d'être bien cerné dans ses détails.

Fin 1942, Artaud est interné près de Paris à Ville-Évrard ; les malades y subissent les terribles pénuries imposées aux hôpitaux sous l’occupation. Inquiète de voir son fils dépérir, Euphrasie Artaud s’adresse à Desnos ; celui-ci pense aussitôt à son ami le Docteur Ferdière en poste à Rodez, en zone libre. Un Certificat de transfert est établi par l’administration de Ville-Évrard. Le 11 février 1943, accompagné d’un infirmier, Artaud arrive à Rodez. Ferdière le reçoit à déjeuner. Signé du médecin, le Certificat de 24 heures décrit un « Délire chronique extrêmement luxuriant ; préoccupations magiques ; sa personnalité est double ; idées de persécution avec périodes de réactions violentes signalées. À maintenir. »

Gaston Ferdière (1907-1990) est un personnage complexe et attachant. Psychiatre et proche des milieux anarchisants, ami et médecin des surréalistes et des lettristes, il fut un grand amateur d’art brut. Et rédigea un livre sur le poète Jehan-Rictus. Il racontera avoir, dans les années 1930, croisé Artaud au cours des « Samedis » de la rue Mazarine, organisés par le poète Robert Desnos.

A Rodez, en pleine Occupation, Ferdière se démène pour vêtir et nourrir correctement ses malades. Artaud reprend des forces, condition nécessaire pour qu’il puisse subir ce nouveau traitement psychiatrique qui intéresse Ferdière. Les Allemands ayant interdit l’usage de l’insuline pour les malades mentaux, il était alors tentant de recourir à l’électricité.

L’appareil du Docteur Delmas-Marsalet (de Bordeaux) est livrée à Rodez en mai. Le 20 juin, Artaud passe au choc. C’est le Docteur Latrémolière qui s’occupe et continuera de s'occuper du protocole technique. En mai 1944, ce dernier soutiendra sa thèse de médecine, portant sur 1200 électrochocs. Artaud y figure de manière anonyme. Un accident vertébral surviendra au cours du troisième coma qui amènera deux mois d’alitement du patient.

C’est à Ville-Evrard, en 1942, que la mère d’Artaud entendit parler de ce nouveau traitement « moderne », basé sur l’électricité. Désireuse d’en faire bénéficier son fils, elle demanda à l’un de ses médecins (le Docteur Menuau) - si le traitement pouvait lui être appliqué. Une autorisation était alors demandée aux familles. En juillet 1942, le médecin fait part à Euphrasie Artaud d’une « tentative de traitement par électrochocs ». Ceux-ci « n’ont pas modifié l’état du malade » (in Thèse du Dr Legallais, « Méconnaissance systématisée chez les shizophtrènes », Etude clinique, 1953, cité in Florence de Mèredieu, L’Affaire Artaud, Fayard, pp. 334-336.).

Dans un courrier à Ferdière, Euphrasie Artaud qui a « grande confiance en l’électricité » salue la reprise à Rodez par le médecin de ce traitement interrompu à Ville-Evrard, son fils n’étant alors pas « en état de le supporter ». Ferdière restera ensuite seul « maître du jeu », l’Administration de l’asile n’envoyant pas toutes les lettres (de récrimination ou autres) écrites par Artaud à ses proches et ses ami(e)s.

Les Nouveaux écrits de Rodez (L’Imaginaire, Gallimard) permettent de suivre par le menu les relations complexes d’Artaud et de Ferdière. Le poète passe par tous les sentiments : reproches, invectives, suppliques, promesses, mais aussi fine analyse de ce que peuvent être les rapports d’un médecin (tout puissant) et de son malade (« qui n’a pas la parole »).

L’électrochoc provoque un coma, une petite mort, suivis d’une phase plus ou moins longue d’hébétude, d’aphasie et de troubles de la mémoire. Bien plus, les effets de l’électrochoc sont cumulatifs. La technique et la littérature médicale de l’époque sont encore très expérimentales : le processus est alors décrit (par Delmas-Marsalet) comme un système de destruction du psychisme, comme un phénomène d’abrasion et de remise à zéro, suivie d’une « reconstruction ».

La métaphore de la maison « détruite puis reconstruite » au travers d’une action de suggestion méticuleuse du patient traverse la fantasmatique médicale de l’époque (Cf. Florence de Mèredieu, Sur l’électrochoc, le Cas Antonin Artaud, 1996).

Artaud vit l’électrochoc comme un meurtre. Meurtre à chaque fois répété et qui le laisse sans mémoire, hébété, lui l’écrivain qui a tant besoin de mots, de souvenirs, d’impressions.

Ferdière allèguera qu’il s’agissait de réapprendre à Artaud « à écrire ». Le problème, c’est qu’Artaud n’avait jamais cessé d’écrire et que dans les semaines qui précèdent les premières applications électriques, Artaud adresse à son médecin un magnifique texte sur Ronsard : « Il y a dans le poème de Ronsard quelques chose de volatil et de glacé, qui note que Ronsard en l’écrivant n’avait pas perdu le contact avec le sens de l’harmonie divine… (Lettre à Ferdière du 29 mars 1943) Les électrochocs seront inversement suivis de grandes périodes de carence et d’amnésie. On ne comprend donc pas la pertinence de l’argument de Ferdière, d’autant qu’à Sainte-Anne et Ville-Evrard Artaud écrivait beaucoup. Les médecins évoquaient sa « graphorrhée. »

Ferdière note fréquemment qu’à la suite des séries d’électrochocs, le poète est incapable d’écrire, de se souvenir… Et c’est alors qu’il faut qu’Artaud réapprenne à écrire. - Cela Artaud ne le pardonnera jamais à son médecin. - Quant aux « petits Cahiers », ils débutent lorsque les électrochocs cessent. Latrémolière n’est plus à Rodez. Et Ferdière songe parfois à réclamer de l’insuline auprès de l’administration de manière à en faire bénéficier Artaud…

Comment cerner le personnage de Ferdière ? Certains de ses collègues réagirent de manière virulente lorsque celui-ci procéda, en 1939, à une lobotomie sur un patient ; l’acte fut jugé prématuré et non motivé. C’est donc une certaine précipitation dans la réactivité et un manque de prudence qui sont souvent reprochés au médecin. Il ne fut pas le seul dans ce cas à l’époque. L’électrochoc devint vite (en France et dans le monde) une sorte de « tarte à la crème » de la psychiatrie, utilisée à tort et à travers de manière massive et dangereuse. Henri Baruk parlait alors de « technique omnibus ». - Fortement documenté, s’appuyant sur l’expérience de l’auteur (qui a d’abord pratiqué l’électrochoc),l’ouvrage de l’Américain Peter Breggin, paru en 1979, traduit chez Payot en 1983, « L’électrochoc. Ses effets invalidants sur le cerveau », est en ce sens proprement dévastateur.

Georges Bataille, qui avait « consulté » Ferdière comme patient, manifestera quelques résistances sur l’approche psychiatrique de ce dernier. Soigné par Ferdière, le lettriste Isidore Isou rédigera en 1970 un virulent pamphlet contre ce dernier : Antonin Artaud torturé par les psychiatres. Ce livre, qui grossit le trait, mène une charge tout à la fois implacable, carnavalesque et caricaturale sur Ferdière et la psychiatrie.

Fort de ses relations littéraires et artistiques, Ferdière s’emploie à redonner à Artaud la possibilité de produire des « textes littéraires », susceptibles de paraître dans des revues ; il l’engage à effectuer (avec l’aide de l’aumônier de l’asile) des « traductions » de Lewis Carroll. Artaud s’exécute, mais se rebiffe. Il maîtrise très mal l’anglais et se fait aider par l’abbé Julien. Il finit par déclarer que Lewis Carrol l’a plagié !

Antonin Artaud à Rodez, en mai 1946 (détail).


Ce qu’il faut absolument comprendre, c’est qu’Artaud et Ferdière n’ont absolument pas la même conception de la littérature et de la poésie. Le médecin est plus proche d’un André Breton, de la littérature populaire, et des comptines.

Attribué de manière quelque peu "forcée" à la seule "patte" d'Artaud lui-même, La Femme de Roudoudou (photographie) est en fait une œuvre "composite", conçue par Ferdière, Artaud n’étant intervenu qu'à l'improviste (il arrive quand Ferdière est en plein travail sur cette photographie). À l’invitation du médecin, Artaud s’est contenté de trouver et essayer quelques arrangements de feuilles de choux. Interrompu pour « une urgence » Ferdière revient plus tard et précise qu’ « il n’obtint rien de bon ». Artaud lui écrira le jour même ce qu’il pense - lui - des comptines et des feuilles de choux : les comptines regorgent d’évocations sexuelles ; quant aux feuilles de choux, elles représentent le Néant, c’est-à-dire rien». (La Tour de Feu, Cité in L’Affaire Artaud, pp. 339-340).

Plus tard on s’apercevra avec stupeur que le médecin est complètement passé à côté des nombreux cahiers rédigés à partir de 1945 par son patient. A Sylvère Lotringer (Fous d’Artaud, Sens et Tonka, 2003.) qui l’interroge, Ferdière déclarera que les œuvres posthumes d’Artaud (les textes de ses fameux petits Cahiers) sont sans doute des faux, non dignes d’intérêt…

Leur seul point d’accord fut sans doute le dessin auquel Artaud s’est remis, dans l'atelier du peintre Delanglade un temps hébergé par Ferdière. Ce qu’Artaud nommera ses « gris-gris » suscitant l’intérêt de Jean Dubuffet, passé pour le voir à Rodez, et de Ferdière (amateur d’art brut).- Ce dernier, toutefois, échangera plus tard ses dessins d’Artaud contre des Adolf Wölfli. Question de « goût ».

On ne voit donc pas très bien quelle prise a pu avoir l’art-thérapie de Ferdière sur un personnage comme Antonin Artaud. En l’accueillant à Rodez, Ferdière a sauvé son patient de la mort qui a visé tant d’internés psychiatriques de l’époque. Certaines descriptions des médecins laissent entendre qu’après le départ d’Artaud, Ville-Evrard était devenu un mouroir. Il a aussi contribué à maintenir en lui un certain accès aux relations sociales. Le long séjour à Rodez ne l’a inversement préservé ni de l’action corrosive et destructrice des traitements de choc, ni de la pesanteur de la tutelle asilaire.

UN CHANGEMENT DE NOM...

Depuis son retour d’Irlande en octobre 1937 et ses internements successifs à Sotteville-Les-Rouen, Sainte-Anne et Ville-Evrard, Artaud use de divers noms. Ce qui irrite les psychiatres qui exigent qu’il réintègre son identité sociale. Le nom de Nalpas qu’il privilégie est - de fait - celui de sa mère Euphrasie (née Nalpas à Smyrne en 1870). - Notons qu’il prend tout simplement le nom de sa mère. Ce qui est très certainement caractéristique de ses désirs et de son état. Mais de là à y voir un trait « morbide », il y a un « pas » un peu vite franchi par une psychiatrie très soucieuse d’une soumission aux lois de l’état civil !

On comprend en conséquence que la menace d’une nouvelle série d’électrochocs amène le poète à réintégrer « comme une défroque » ce nom d’Artaud, qui est aussi « le nom du Père ». Exit donc en septembre 1943 ce nom de Nalpas, marquage de sa lignée maternelle.

La menace constante, brandie par Ferdière, d’un « passage au choc » a eu un effet certain sur ce que le médecin considère comme un « trouble d’identité », dont Artaud dira qu’il n’était peut-être pas très solidement attaché et fixé en lui. Le Dr Latrémolière remarquait, lui aussi, que c’était souvent la peur du traitement qui avait raison de certains « symptômes » manifestés par le poète. .

Artaud est demeuré jusqu’au bout - jusqu’à sa mort en mars 1948 - un rebelle indomptable. Sa dernière émission de radio (Pour en finir avec le jugement de Dieu) sera censurée. Soumis aux comas de l’électrochoc - et sans doute aussi aux chocs provoqués par l’insuline et le cardiazol, il aura endossé - à maintes reprises - ce statut de « suicidé de la société » qu’il évoque dans son « van Gogh ».

Ce qu’il faut retenir, c’est que l’on ne peut rien contre un électrochoc. On est dans une impuissance totale. C’est donc bien d’un viol et d’une destruction, d’une abrasion de la personnalité qu’il s’agit. Il y a "inconscience" mais Jean Delay, qui a abondamment pratiqué et étudié le processus de l’électrochoc, parle d’une souffrance au sein même de cette inconscience, d’une trace comme indélébile de ce « retrait », de cet « effacement » de l’être. - Jusqu’à la fin Artaud se battra contre ces traitements. Lorsqu’il s’agira de traiter son amie Colette Thomas en clinique psychiatrique en 1947, il écrira à son mari Henri Thomas pour lui demander de ne soumettre à aucun prix la jeune femme à ce traitement. - Il ne sera pas écouté.

Antonin Artaud,
La bouillabaisse de formes dans la Tour de Babel,
circa février 1946.
En bas, à gauche, la machine de l’électrochoc.


UN LANGAGE CRU ET TRÈS ORGANIQUE

L’écriture des Cahiers est très particulière. La scatologie est très présente dans les derniers textes. Possiblement liée - de par son importance, de par sa répétition - à l’effet régressif des traitements psychiatriques. Les expressions sont virulentes. Et particulièrement « régressives ». Ce qui est un effet (courant, répertorié par la littérature psychiatrique) de l’influence répétée des chocs électriques. Il y a réactivation des pulsions orales et anales de l’enfance. La promiscuité asilaire, notamment à Ville-Evrard a pu aussi jouer. Dans Antonin Artaud, Portraits et gris-gris (Blusson 1984), j’évoquais le cas de Mary Barnes et de son utilisation de la matière fécale dans la période de son « voyage au travers de la folie ».
Remarquons que cette matière fécale (de même que l’urine ou d'autres humeurs corporelles) a été utilisée à titre de « matériau » dans bien des œuvres d’art ancien ou contemporain.

LA QUESTION DE LA DROGUE

Quand il arrive à Rodez, Artaud est déjà interné depuis plus de 5 ans. Il a donc été sevré de fait. - A Sainte Anne et à Ville-Evrard, il est possible qu’il ait été approvisionné par certaines de ses amies à qui il réclamait fréquemment de la drogue. A Rodez, à partir du moment où il a pu circuler librement - le plus souvent accompagné -, il a cherché à se procurer des « substances illicites ». Prévenu par le pharmacien du coin, Ferdière dit avoir aiguillé celui-ci sur la fourniture de substituts innocents. Certains sirops contenant de faibles quantités des dites substances recherchées. Tout un art de l’esquive. Le médecin veillait, par contre, à ce qu’Artaud soit bien approvisionné en tabac à fumer ou à chiquer.

Tout cela s’est effectivement écroulé dès le retour à Paris. Artaud reviendra à une forte consommation de drogues - diverses. En particulier du laudanum dont il disait qu’il le « ratiboisait » et dont il faisait un grand usage. - C’est une des raisons probables de sa mort. Un flacon vide se trouvant à ses pieds. Il est aussi possible que cancer de l’anus et overdose d’opium aient eu une action conjointe.

En 1946, Ferdière sait qu’il devra un jour ou un autre quitter Rodez. Il décide donc de prendre les devants et prépare la sortie d’Artaud, qu’il ne veut pas voir finir « institutionnalisé » au fin fond d’un asile. - Accompagné de son médecin le poète arrive le 26 mai au matin à la gare d’Austerlitz (Paris). Remis entre les mains de ses amis et soutiens, Marthe Robert, Henri et Colette Thomas, Jean Dubuffet, etc., Artaud est orienté sur une clinique d’Ivry-sur-Seine, dirigée par le Docteur Delmas.

Il demeure donc dans un environnement « protégé », mais sera désormais « libre de ses mouvements ». Le soir même de son arrivée, il retrouve André Gide. Le lendemain Artaud rejoint ses amis, ainsi que Ferdière et son épouse, au célèbre café parisien Le Flore…

Cette « libération » sera critiquée par la famille (non prévenue) ; Artaud, lui, ne s’en plaint pas. Jusqu’à sa mort en mars 1948, il va - cahin-caha, mais à vive allure - multiplier textes, dessins, rencontres, conférences, radios, etc. - Il ne reverra jamais son psychiatre.

Comment donc répondre à la question posée par Arnaud Boucomont en des termes qui frôlent le fait divers ou le Grand-Guignol : « Antonin Artaud à Rodez : ressuscité ou torturé ? »

Les deux oserait-on dire, et dans des formes qui resteraient à décliner, le médecin ayant pris en charge un personnage intraitable et retors…

La période de Rodez s’inscrit dans une longue trajectoire, un long chemin de vie qui commence bien avant la naissance du poète et se poursuit aujourd’hui. Sa « résurrection » tient sans doute au formidable appétit de vie d’un poète qui disait s’être « auto-guéri » à la façon de « Job sur son fumier ».

BIBLIOGRAPHIE :

La Tour de Feu, « Antonin Artaud ou La santé des poètes », n° 63°64, octobre 1959. Antonin Artaud, Nouveaux écrits de Rodez, L’Imaginaire, Gallimard, 1977.
F. de Mèredieu, Antonin Artaud, Portraits et Gris-gris (Blusson, 1984/2019) Sur les dessins et pages de Cahiers; Sur l’électrochoc, le cas Antonin Artaud, Blusson, 1996 ; « La période de Rodez », in C’était Antonin Artaud, biographie, Fayard, 2006, pages 760 à 864 ; « Nos amis les psychiatres » in L’Affaire Artaud, Fayard, 2009, pages 293 à 367; « La période de Rodez, Résistance et machines de guerre » in Antonin Artaud dans la guerre de Verdun à Hitler, Blusson, 2013, pages 243 à 292.

Article du Midi Libre du 9 février 2025

Émission "Le Cabinet du Dr. Ferdière",
ou il est question d'Artaud


La première intervention de lobotomie documentée
en France. 2 décembre 1939 – Docteur Gaston Ferdière

Antonin Artaud,
La bouillabaisse de formes dans la Tour de Babel,
Détail sur la machine de l’électrochoc.


lundi 6 janvier 2025

2025. LIBERTÉ. LIBERTY. LIBERTAD.

Andy Warhol, 1986, 10 Statues of Liberty.
Affiche de l’exposition à Paris © DR.


En cette année, tout particulièrement.
LIBERTÉ en toutes langues
et pour la planète entière.

Andy Warhol, 1986, Statue of Liberty
© The Andy Warhol Foundation, New York.


LIBERTÉ en UKRAINE, en ISRAËL et à GAZA,
en SYRIE, en IRAN et dans le MONDE entier.
Jusqu’au GROENLAND, au MEXIQUE, au CANADA.
Sur la LUNE aussi, et dans le futur sur MARS, JUPITER ou toute AUTRE planète atteignable.

Andy Warhol présente son œuvre à Paris en avril 1986.
© Photo François Lochon.


QUE NOS AMIS ET AMIES AMÉRICAIN(E)S
se souviennent :

Conçue par le Français Auguste Bartholdi, offerte aux Américains par le peuple de France, inaugurée en 1886, cette statue de « La Liberté éclairant le monde » s’élève à l’entrée du port de New York, non loin d’Ellis Island.

On rappellera que cet îlot fut longtemps le point de passage obligé de tous les émigrés qui quittèrent le vieux continent dans l’espoir d’une vie autre.
Lisa Simpson, Statue de la liberté
Dessin de Matt Groening © DR.


mardi 24 septembre 2024

SURRÉALISME. Fragmentation. Explosion. Dissémination.

Affiche de l'exposition « Surréalisme »
au Centre Georges Pompidou.


SURRÉALISME
1924 - 2024
L’exposition du centenaire

CENTRE POMPIDOU. Paris,
Du 4 Septembre 2024 au 13 janvier 2025.


« L’homme, ce rêveur définitif »
(André Breton, Manifeste de 1924)


René Magritte, Les Valeurs personnelles, 1957.
Huile sur toile. ©ADAGP. Photo DR.


« Retraçant plus de quarante années d’une exceptionnelle effervescence créative, de 1924 à 1969, l’exposition « Surréalisme » célèbre l’anniversaire du mouvement, né avec la publication du Manifeste du surréalisme d’André Breton. »

Cette exposition est conçue pour être plurielle. Et en devenir. Elle circulera dans 4 autres lieux (Bruxelles, Madrid, Hambourg et Philadelphie) et sera à chaque fois réinterprétée en fonction du contexte culturel et historique des pays concernés. Chaque exposition sera donc enrichie de nouvelles œuvres et points de vue.

L’ensemble s’articule autour du manuscrit du Manifeste de 1924, prêté par la Bibliothèque nationale de France. Exposé et projeté en plein centre du labyrinthe d’images du circuit de l’exposition, le texte rédigé par André Breton est fort complet. Il définit l’attitude surréaliste, sans oublier d’inclure le mouvement au sein d’une foule d’influences et de mentors prestigieux : de Dante et Shakespeare, en passant par Sade, Lautréamont, Rimbaud, Roussel jusqu’à tous ces amis qui l’accompagnent dans l’aventure des « sommeils » (Desnos, Aragon…) et au sein de l’aventure automatique (Eluard, Masson…). Il ne faut pas oublier enfin tous ceux qui - sur le pourtour de la planète - se reconnaîtront dans une même passion des images, des rêves, des jeux, de la liberté et de l’amour fou.

Le mouvement se veut largement ouvert, collectif et communautaire, ce qui n’empêche pas Breton de pratiquer l’expulsion systématique de tous les individus qui lui paraîtront trahir l’essence du message surréaliste.

Alberto Giacometti, La Table surréaliste,
1933. Photo DR.


« Entrée des médiums »


Breton se montre sensible à l’intense poésie dégagée par l’ésotérisme. L’imaginaire surréaliste en sort fortement coloré par le spiritisme du XIXe siècle et les diverses théories du rêve.

Le promeneur est entraîné dans un maelström d’images. — Max Ernst, Magritte, Miro, Dali, Toyen, Dora Maar, Giacometti, etc.: les images fortes sont là d’emblée. On entre dans le surréel.

L’exposition développe ensuite un ensemble de thématiques : Trajectoire du rêve, Lautréamont, Mélusine, les Forêts, Les Mères, Les larmes d’Eros, le Cosmos, etc.
Quelle est ici la nécessité de ces diverses thématiques? Certaines semblent inéluctables. L’Inconscient, le rêve sont au cœur de la stylistique du mouvement. - D'autres pourraient être accompagnées de complémentaires, tant est ample le bazar d’objets et d’idées du surréalisme, dont on rappellera qu’il appréciait le parcours magique que constitue le processus de la « chine » et de la « rencontre de hasard » dans les allées des divers « marchés aux puces » de nos cités cosmopolites.
La Main-coquillage de Dora Maar est une de ces belles rencontres. Et les toiles de Magritte foisonnent de tous ces objets qui s’accouplent en de merveilleux « coqs à l’âne ».

Dora Maar, Main-coquillage, 1934,
Photo argentique ©ADAGP 2024. Photo DR.


Mouvement pluriel et foisonnant surgi au lendemain de la guerre de 14-18, le Surréalisme ne s’est pas arrêté à la mort de son principal géniteur, André Breton, en 1966. Et pas davantage en 1969 au moment de la décision - floue et aussitôt contestée - de clore le mouvement. Depuis l’origine, celui-ci n’a cessé de se ramifier, s’ouvrir, tout en fermant parfois brutalement la porte à certains de ses membres les plus représentatifs - Masson, Artaud, etc.).
Après 1945, Le Surréalisme est devenu un mouvement international et cosmopolite, qui se colore de la variété des cultures qu’il irrigue.

Question d’énergie, dira-t-on, de vitalité… Marquage aussi d’un territoire, volontairement excentré et pluriel. Devenu le Pape du mouvement, André Breton s’est toujours employé à disséminer ses idées, de manière à se constituer un cosmos planétaire à la mesure de cette « Surréalité » que lui et ses amis auront passionnément entretenue.

L’imaginaire a le vent en poupe. — Totalité en mouvement, métamorphose (par rupture ou adhésion permanentes), le surréalisme semble avoir pris pour modèle cet « obus à fragmentation » dont parlait Bergson (dans Matière et mémoire, 1896). L’impact de celui-ci procède par pulvérisation, diffraction, dissémination et hyper-multiplication.

Les écrivains, critiques et historiens de l’art, eux aussi, n’ont cessé de faire et défaire l’histoire du surréalisme, découvrant (ou ajoutant) - après coup - toute une foule de « surréalistes » inconnu(e)s, « méconnu(e)s » ou à la marge. — Cela finit par faire beaucoup de monde.

Les Femmes, après avoir été d’abord « tolérées » ou appréciées comme « Muses », se sont vues intégrées progressivement au cœur du processus de fabrication des œuvres et des images. Furent-elles toutes « surréalistes » ? À quel titre et sous quelle forme interviennent-elles dans le mouvement ? Il en est pour qui la question ne se pose pas. Leonora Carrington, Toyen, Léonor Fini, etc. Il en est d’autres dont l’appartenance au mouvement demeure plus flottante.

Caroline Boileau, « Parler poilu et rêver mieux »,
2013, Aquarelle et Mine de plomb sur papier
Photo DR.


Le numéro de la revue Obliques (14-15, 1977), consacré à La Femme surréaliste faisait de la merveilleuse Colette Thomas l’une de ces « femmes surréalistes ». Redécouverte aujourd’hui, cette figure attachante n’est plus reliée à cette mouvance. Elle y retrouve une saveur et une identité différentes. Sonia Mossé, autre figure rayonnante, qui ne fit que « passer » et qui connut une fin tragique dans les camps de concentration, est présente dans cette exposition par « un dessin ». Manière de rappeler que le destin de cette femme créative aurait pu offrir plus que ces quelques traces d’elles qui aujourd’hui nous fascinent.

Est-ce à dire que le style du mouvement et les canons surréalistes (imaginaire, inconscient, surréalité, fantastique, goût du bizarre et des expressions singulières) parut d’emblée suffisamment large et plastique pour que tout un chacun puisse aisément s’y fondre et s’y modeler.

Le mouvement conserverait de la sorte une dimension expérimentale qui lui permettrait de demeurer ouvert, mouvant. À la façon d’un Serpent à plumes, aux sinuosités multiples et colorées.

Certains rapprochements paraissent toutefois ici un peu hâtifs. Les séjours respectifs d’Antonin Artaud (en 1936) chez les Indiens Tarahumaras et la visite d’André Breton (durant la deuxième guerre mondiale, cf. "Carnet de voyage" de 1945) auprès des Indiens Hopis (avec la découverte des poupées katchinas) renvoient à des expériences et des contextes absolument différents. Artaud n’appartient plus en 1936 au mouvement surréaliste. Il en parle lors de ses conférences à Mexico, mais sur le mode d’une référence et comme le souvenir d’une étoile.

La dernière image que je choisirai, vous ne la trouverez pas dans l’exposition, pas plus que dans les autres expositions à venir. - Créée en 2013 par Caroline Boileau, artiste québécoise vivant à Montréal, elle s’est d’autant plus facilement imposée à moi que je l’ai reçue par mail en revenant précisément du vernissage de l’exposition de Beaubourg.

Directement issue d’un rêve (ou cauchemar) de l’artiste, ce lavis rehaussé d’onctueux filaments paraissait surgir de ce monde-là que je venais de parcourir. Il me plaît ainsi de désigner l'un des multiples prolongements que génère le courant surréaliste.


Bibliographie

Dossier sur le site du Centre Pompidou

Catalogue de l'exposition

Livre : André Masson, les dessins automatiques

mardi 28 mai 2024

BLACK DADA. Hommage à SOULAGES.

Pierre Soulages, Goudron sur verre, 1948-1
© Centre Pompidou/Adagp.


Les 10 ans du Musée Soulages
(Rodez, Aveyron)
« Célébration »
Du 29 mai au 2 juin 2024.


« L’art de Soulages, notamment par la forme et le rythme, est proche de l’esthétique négro-africaine. »
(Léopold Sédar Senghor, Dakar, 1974)

Qui dira et redira la légende, « les légendes » de Pierre Soulages ? Peu d’artistes contemporains auront suscité autant de commentaires.

En souvenir et en hommage : ce morceau de verre brisé sur lequel le peintre a déposé un signe matiériste : un idéogramme de goudron.

Se souvenant du verre cassé de l’une des verrières de la Gare de Lyon, réparée avec la matière visqueuse du goudron, le peintre s’essaye à un signe qui ne soit que matière. Lumière noire.

Les vitraux de Conques retrouveront ce même dialogue entre un verre semi-transparent et la ligne, souple, noire et graphique, du sertissage du plomb.

Adam Pendleton, notre contemporain, (il est né en 1984 à Richmond, aux USA) utilise le noir « comme une couleur » nous disent les critiques. Ce qui fait écho aux propos du peintre de l’Outrenoir, qui demeure notre contemporain.

« Blackness, white and light » sont les maîtres mots de cet artiste NOIR aux accents expressionnistes. Héritier de la musique noire, il relève aussi le gant de toutes les avant-gardes.

Black Dada : l’idéogramme de l’écrit ici aussi, chez Pendleton, est NOIR. ÉPAIS. PUISSANT. - Il s’écrit à la façon d’une lettre, mais transpire et sue tout autre chose. Il acquiert une présence propre. Une évidence. S'approchant en cela de la maîtrise qui demeurera celle de Pierre Soulages.

Sur le parcours de ce dernier, on écoutera l'impeccable conférence qu'Alfred Pacquement exécuta lors de l'Exposition Soulages au Musée du Louvre en 2019 (ci-dessous). - Cette célébration de Pierre Soulages est aussi celle de tous ceux qui ont soutenu "Pierre Soulages" et œuvré pour la reconnaissance de son œuvre, Alfred Pacquement déjà cité, mais aussi Benoît Decron, directeur du Musée Soulages, et Pierre Encrevé (disparu en 2019), son principal critique, Maître d'Œuvre des 4 tomes du Catalogue raisonné de l'artiste.

Présentation de l'exposition : Soulages au Louvre

Site du Musée Soulages à Rodez

Site d'Adam Pendelton

Adam Pendleton, Untitled (WE ARE NOT),
2019, ©Adam Pendleton.


mardi 30 avril 2024

MONET / MOLNAR. Histoires de « MEULES ». En Hommage à Vera Molnar (1924-2023)

Claude Monet, Meules à Giverny (1893).
Courtesy Sotheby’s.


« Une » Meule de Monet.
Tout simplement.

Passée récemment en vente chez Sotheby’s.

Avec - en arrière-plan et en écho
Ses presque doubles…

Un siècle plus tard…

Véra Molnar, Lignes ou Meules, 2016.
Photo Courtesy Galerie Oniris.



les lignes et brindilles
d’une trublionne des arts plastiques.
Variations de Véra Molnar.


Site de Vera Molnar

Une exposition, « Parler à l’œil »
Centre Pompidou Paris, jusqu’au 26 août 2024.


Catalogue "Véra Molnar".
Bernard Chauveau éditeur. Paris, 2024.


lundi 22 avril 2024

MASSON - LACAN. Centre Pompidou Metz.

Le Centre Pompidou-Metz (dont les programmations ont toujours été remarquables) réunit actuellement deux figures dont il était légitime qu’elles se croisent à un moment donné, tant les liens entre ces deux personnages de la scène culturelle furent significatifs. Nés à 6 ans d’intervalle, André Masson (artiste et peintre, 1896-1987) et Jacques Lacan (psychanalyste) 1901-1981 n’eurent pas le même rapport à la guerre de 14-18.

Trop jeune pour être enrôlé, Lacan ne connut pas les horreurs de la grande guerre, que Masson vécut, lui, de manière directe en étant blessé sur le front, rapatrié sur l’arrière et interné un temps en hôpital psychiatrique.

Les liens entre les deux personnages sont d’abord pour une part largement « familiaux ». Ami de Georges Bataille et familier de Lacan, Masson était marié à Rose Maklès, sœur de Bianca, (épouse de Théodore Fraenkel, médecin proche des dadaïstes et des surréalistes), de Simone (épouse de Jean Piel, philosophe, écrivain et longtemps directeur des Editions de Minuit) et de Sylvia (qui fut l’épouse de Bataille avant de devenir la compagne puis l’épouse de Lacan).

Un noyau s’était ainsi formé ayant pour centre d’intérêt l’œuvre sulfureuse de Georges Bataille que Masson illustrera à plusieurs reprises (Histoire de l’Œil, l’Anus solaire, etc…). On comprend que Lacan en soit venu à demander à son ami peintre la réalisation d’un panneau permettant de « recouvrir » et masquer le fameux tableau de L’Origine du monde de Courbet, acheté par Lacan et sa compagne en 1955. - Les deux « tableaux » figurent dans l’exposition Lacan - pour le plaisir et la curiosité des visiteurs et visiteuses.

Le trauma vécu, en 1917, par Masson sur le front et l’expérience psychiatrique qui s’ensuivit dans les centres de Maison Blanche et de Ville-Évrard, exacerbèrent assurément sa propension à vivre des états limites - inconscients et subconscients. Son passage par le surréalisme ainsi que le compagnonnage tumultueux avec Breton ont très tôt ancré l’œuvre du peintre du côté d’une plongée dans les bas-fonds psychiques.

André Masson, Louis Aragon, 1924,
dessin à l'encre sur papier.
Collecttion particulière
©Adagp, 2023. ©Galerie Nathalie Seroussi.


Sur le plan de l’automatisme, il précède les recherches de Breton et d’Éluard sur l’écriture automatique, le puissant trauma de la guerre de 14-18 ayant joué un rôle fondateur dans le cas du dessin automatique, celui-ci apparaissant comme le développement - ultra-rapide et d’un seul tenant - d’une énergie accumulée et longtemps bloquée.

Les deux expositions - LACAN et MASSON - se chevauchent et s’interpénètrent donc de manière fort intéressante. Elles n’en conservent pas moins chacune une spécificité et une forme de puissance singulière. Il s’agit dans les deux cas de fortes propositions qui ne peuvent laisser le visiteur indifférent.

André Masson, Mon portrait au torrent,1945,
Encre de Chine sur papier. Centre Pompidou, Paris
©Adagp, Paris, 2023. Photo ©Philippe Migeat,
Centre Pompidou, MNAM/CCI/Dist. RMN-G.


ANDRÉ MASSON


Cette rétrospective André MASSON est un événement que beaucoup attendaient depuis longtemps. C’est un succès. Prenant comme fil conducteur, le double thème de la rébellion et des guerres auxquelles le peintre s’est toute sa vie opposé, l’œuvre s’est construite autour de quelques lignes de force : la puissance du désir et l’énergie vitale ; la rébellion constante et partagée (avec ses amis artistes) contre les institutions, les états guerriers (Franco, etc.) et les censures, un sens du mouvement et de la métamorphose aiguisé et puissant.

La reconstitution d’une partie de la bibliothèque d’André Masson, est un point d’orgue parfaitement opératoire dans le parcours même de l’exposition; on y retrouve (autour de la question de ses lectures - Baudelaire, Nietzsche, etc.-…) et des nombreux livres d’écrivains illustrés par Masson lui-même (Artaud, Sade, Bataille, Aragon, etc.) ce sens d’une ligne sinueuse, fulgurante et mouvementée.

Van Gogh disait peindre « dans le vent ». Profondément marqué par ses lectures (Héraclite, Nietzsche, etc.), Masson peint et dessine « dans le torrent » et la métamorphose. « Tout coule. Le monde est en perpétuel devenir ».

Les aléas de la ligne et du vent, des eaux et des courants d’air sont ceux-là mêmes de ces oiseaux qui parcourent de leur sillage la ligne automatique. Les flammèches de sa peinture, les circonvolutions du feu, du désir et des signes, tout cela épouse les mille et un plis et changements d’orientation des lignes.

René Magritte, Le Faux miroir, 1928,
huile sur toile. New York; Le MOMA
©ADAGP, Paris 2023. The Museum of Modern Art.


LACAN


Il s’agit ici de la première « exposition » consacrée à la figure de Jacques Lacan, psychanalyste et homme de culture qui n’a cessé de « jouer » avec les images et le système même de l’art ; il fut aussi collectionneur, notamment du fameux tableau de Courbet, L’Origine du monde. »

Réalisée sous le commissariat de Marie-Laure Bernadac et de Bernard Marcadé, cette exposition est une grande réussite. Et l’on ne saurait trop féliciter Chiara Parisi (Directrice du Centre Pompidou-Metz) d’avoir permis à ces deux fortes expositions de se rencontrer.

Le Caravage, Narcisse, 1594-1496,
huile sur toile. Palais Barberini, Rome, Italie.
Photo ©SCALA/Dist. Grand Palais/RMN.


Le « stade du miroir »joue, chez Lacan, un rôle fondateur dans l’histoire de la psyché. L’être humain se rencontre « comme autre » et comme « son propre congénère » par le truchement d’une image (eau, miroir, reflet) qui lui fait prendre conscience de son identité.

Les jeux de miroirs de René Magritte (Le Faux miroir, 1928), les ciels et les nuages en trompe-l’œil de Latifa Echkach (La Dépossession, 2014), apparaissent comme des sortes de cadres parfaits pour comprendre toute l’ambiguïté du rapport de Lacan à cette autre ambiguïté que recèle toute image.

« L’art nous dit-on, rencontre ici la psychanalyse ». Ou bien : est-ce la psychanalyse qui rencontre l’art et cherche à s’en dépêtrer… Il y a là une sorte de triple procédure, sournoise, rusée : l’ambiguïté, le langage, l’être au monde, au sexe et au corps…

On s’inscrit dans la plasticité, la métamorphose et la dérive des jeux de mots. — Lacan donc est-il sérieux ? N’est-on pas en permanence dans le trompe-l’œil et le malentendu : le Sinthome et les « noms du père » errent.

Je le sais bien, moi qui porte ce si curieux patronyme ou « Nom du Père », qui est celui de la Mère. Et pas de n’importe quelle mère puisque ce serait celle de « dieu ». - Cela en tout cas a toujours fait rire les Japonais, que je croisais au fil des ans et des colloques et qui n’ont pas de « Dieu unique », mais une ribambelle de « Kamis », esprits des lieux et des choses inexorablement déclinés au pluriel.

Lacan s’est, en tout cas, bien exporté au Japon. Gageons que les lignes enamourées des dessins d’André Masson y rejoignent la secrète calligraphie du Pays du Soleil levant…


Pour approfondir :

Communiqué de presse André Masson

Communiqué de presse Lacan

Livre : André Masson, les dessins automatiques

mercredi 13 mars 2024

Exposition MADÉ au Havre : Le Passage de la lumière.

Sur le mur, n° 3, 2012, Diptyque (blanc/bleu).


AU FIL DES LUMIÈRES
Œuvres de MADÉ

Galerie La Glacière,
3 rue Rollon, Le Havre
jusqu’au vendredi 15 et samedi 16 mars 2024 inclus.

« Les vibrations des grains de lumière circulent, glissent, rebondissent ou jouent à cache-cache dans le volume des couches de glacis, volume micro-mince certes, mais volume quand même… » (Madé).

Installée au Havre depuis 2020, Madé n’a cessé de se mouvoir et circuler dans l’atmosphère si particulière des nuages, des gris et des « glacis » de couleurs où se superposent de fines couches de couleurs transparentes : de l’acrylique diluée à l’eau. Les nuages, l’eau des bassins, les tourbillons des ciels des toiles d’Eugène Boudin (découvertes en 2016, lors d’une visite préalable), les toits gris et vitraux d’Auguste Perret… tout cela accompagne désormais la construction de l’univers pictural d’une artiste qui - longtemps - a vécu dans le blanc… le noir, le rouge… et recherche désormais les expressions possibles (et indéfinies) du GRIS.

Fréquemment présentés en diptyques, avec - parfois - un bref espace entre les panneaux de bois, les « supports » sont alors recouverts sur leurs tranches de coloris plus vifs. Comme ces verts dont on retrouve (en se déplaçant) la projection lumineuse et immatérielle, qui illumine l’œuvre d’un soudain passage ou glissement coloré. - Le spectateur découvre alors qu’il est lui-même appelé à révéler l’œuvre : rien qu’en se déplaçant et en bougeant.

« Sur un mur » 2 rectangles verts séparés
par un vide, acrylique.


Réalisées sur des panneaux de bois, ces « toiles » se situent de la sorte entre la peinture et la sculpture : sur certaines œuvres, Madé ajoute une mince (et plus restreinte) couche de bois supplémentaire, ce qui a pour fonction de créer de micro-dénivelés; la lumière s’y accroche créant un subtil effet de relief, une presque-sculpture.

Installation : à la recherche des gris.
Impression sur papiers de soie.


Ses gris se jouent de toutes les couleurs, utilisant tour à tour (ou ensemble) des sous-couches vertes, bleues ou bien rouges. Les couleurs les plus diverses y sont convoquées, superposées. Comme dans cette Installation : à la recherche des gris, où elle joue de la superposition de papiers de soie, transparents et colorés, dont les ombres mouvantes se déploient sur le mur, s’allongeant et changeant de formes et de couleurs au fur et à mesure du passage journalier de la lumière.

Dans une belle vidéo (dont on souhaiterait qu’elle puisse être accessible au public sur Internet), Madé développe, avec la finesse qu’on lui connaît, toute la complexité de sa démarche. Abstraite et concrète. Blanche, Grise. Toujours accompagnée ou soulignée d’un halo, d’une impression, nuance ou soupçon de couleur.

Bel hommage à la couleur et aux gris chantants du Havre. Toutes ces nuances qui - à la façon d’une ritournelle - accompagnent le promeneur au gré de son parcours le long des quais, des ciels, des architectures. Couleurs, nuages et œuvres mouvantes. Météorologie. Science infuse du ciel et de la lumière, tout au long des saisons…

Nota Bene : Toutes les photographies © Atelier blanc/Madé 2024.

Lien vers le site de Madé

Lien vers la Galerie La Glacière


« Sur un mur «, quatre gris
(du 06/04/23 au 12/03/2024), acrylique.


mardi 13 février 2024

Antonin ARTAUD et André BRETON chez Lise DEHARME (1935).

1* André Breton, Antonin Artaud et Paul Eluard.
Cliché pris chez Lise Deharme,
Montfort-en-Chalosse, été 1935.
(Archives départementales des Landes).


La grande surprise du livre de Nicolas Perge (Lise Deharme, Cygne noir, Jean-Claude Lattès, paru à l’automne 2023**) fut pour moi la découverte de cette photographie sur laquelle posent ensemble trois représentants de ce qui fut nommé la Centrale surréaliste : André Breton, Antonin Artaud et Paul Eluard. Nous sommes en 1935. Le temps a passé depuis le temps où ils naviguaient tous dans le même bateau… des "Dadas".

Cette photographie m’est apparue extraordinaire dans la mesure où c’est le seul document que je connaisse où l’on voit ensemble Artaud et Breton, de surcroît très proches l’un de l’autre puisqu’ils se touchent. On comprend bien qu’ils posent et que le (ou la) photographe a souhaité un rapprochement des personnages. Ce que corrobore un cliché « jumeau » (voir plus bas) dans lequel une distance entre les personnages est instaurée.

Il faut avoir à l’esprit qu’Artaud est (curieusement) à peu près totalement absent de l’iconographie surréaliste. Nombreuses sont autour de 1924 les photos de groupe représentant les membres de la Centrale surréaliste. Artaud n’y figure pas. Cette photographie est donc surprenante et tout à fait unique en son genre qui montre - durant l’été 1935, dans le jardin de la propriété de Lise Deharme dans les Landes, à Montfort-en-Chalosse - Artaud et Breton, se tenant par les épaules. - Breton s’appuie en tout cas sur l’épaule d’Artaud.

Ces documents ayant appartenu à Lise Deharme ne sont que depuis peu disponibles aux Archives des Landes. En 2006 (au momant où je bouclais mon ouvrage sur la vie d'Antonin Artaud, je n’ai donc pu en avoir connaissance). Le biographe travaille à partir des documents dont il dispose et qu’il peut consulter. Antonin Artaud fut des décennies durant « chasse gardée » et territoire interdit. Bien des documents ressortent aujourd’hui - pour des raisons très diverses. Amenant des surprises et des découvertes.

Cette photographie est pleine de sens : en ce qui concerne déjà le rapport des deux hommes entre eux et en ce qui concerne aussi l’état d’Antonin Artaud en cet été 1935. Quel est le contexte ? — Au printemps 35, ce fut pour Artaud l’aventure de sa pièce de théâtre, Les Cenci. Aventure rudement menée, évènement mondain largement commenté par la presse, certaines des critiques parues n’étant pas du tout négatives… loin s’en faut. Commercialement parlant, ce fut un échec et Artaud le ressentit pour une part comme tel. Le poète a donc traversé des mois difficiles et prit maintes substances toxiques. Il cherche alors à se désintoxiquer en clinique et le fera en septembre à son retour à Paris.

Depuis quelque temps, il envisage de partir au Mexique, sur les traces des anciennes cultures précolombiennes. Il a déjà pris des contacts et s’en est ouvert à Jean Paulhan. La « machine mexicaine » est donc sur les rails. - Le 23 août - et sur un registre plus personnel- eut lieu le décès d’Yvonne Allendy, figure féminine tutélaire qui joua un rôle certain dans la vie d’Artaud. Le poète est donc dans une passe difficile.

Depuis 1924, les relations d’Artaud et de Breton ont connu des hauts et des bas. Ils se sont violemment affrontés et souvent réconciliés. De manière parfois superficielle, mais aussi d’une manière plus profonde, chacun suivant sa route et traçant son sillon. Ajoutons qu’une part de théâtre et d’esbrouffe doit jouer aussi dans ces escarmouches mondaines.

À l’été 35, Artaud semble ne pas avoir participé au tournage du film de Man Ray, dans la maison de Lise Deharme. Chaque jour il se rendait au village, chez Marie Dubuc, institutrice du village douée de dons de voyance et avec laquelle il entretint une correspondance qui se prolongera durant l’aventure mexicaine.

Le plus étonnant dans la photo ci-dessus c’est cette proximité tactile des personnages. Ceci est d’autant plus surprenant que c’est une époque où Artaud commence à présenter des phobies de contacts. Il ne supportera pas qu’on le touche ou qu’on touche les objets défensifs dont il va s’entourer (la petite épée de Tolède, don d’un sorcier à Cuba ; la canne de Saint Patrick qu’il emportera en Irlande comme un talisman et sur laquelle on ne devait pas porter la main).

Il est difficile de gloser sur les relations de ces deux personnages durant ce séjour. Ce que l’on sait, c’est qu’Artaud est alors très mal et en instance d’une cure de désintoxication. Le journal tenu par Lise Deharme précise alors que ses compagnons de séjour se sont plaints de ce que Artaud déplace des meubles la nuit. La maîtresse de maison intervient et tout rentre dans l’ordre. Lise demande aussi au poète de mettre un peu d’ordre dans sa tenue vestimentaire ; celui-ci s’exécute et elle le voir réapparaître en vrai dandy, propre et cheveux gominés. La tenue légère et le pantalon clair qu’il arbore sur la photo font sans doute partie de ce nouveau look. Marie Dubuc précisera plus tard qu’elle l’entendait arriver chez elle « avec sa silhouette svelte » et ses « sandales nouées à la grecque ».

2* André Breton, Antonin Artaud et Paul Eluard.
Cliché pris chez Lise Deharme,
Montfort-en-Chalosse, été 1935.
(Archives départementales des Landes).


Les deux clichés conservés diffèrent par l’attitude des personnages qui ou se sont disjoints ou, au contraire, se sont à un moment rapprochés : on ne sait quel est le premier cliché. Et là aussi, il y a surprise : aucun document connu ne nous montre Artaud (Antonin de son surnom) les bras nus. Il est généralement affublé de costumes et (au cinéma) de chasubles amples et monastiques ou de vêtements qui dissimulent son anatomie.

Nus, blancs et croisés, ses bras s’avèrent de surcroît très musclés. Physiquement parlant, il semble très athlétique. Ce qui peut sembler aller de soi chez un acteur de théâtre qui n’a cessé d’évoquer ce qu’il dénomme « un athlétisme affectif » et a sans doute pratiqué des exercices corporels. On sait qu’il marche beaucoup et l’on découvre en lui cette « chair », qu’il a tant évoquée pour la vilipender. Comme dans ces textes où le corps revêt les apparences d’une « momie de chair fraîche ».

On va me dire que j’exagère, que tout cela est bien trivial. — Mais, justement, il y a, chez Artaud, quelque chose de fondamentalement trivial dans la chair.

Dora Maar, présente à Montfort, en ce même mois, enregistra alors plusieurs scènes collectives. Comme ce repas pris chez Lise Deharme. Sur un des bords de l’image, on y trouve (ô ironie de l’histoire) une « moitié d’Artaud », que l’on reconnaît à son bras nu et à son pull foncé aux manches courtes. Tout autour Lise Deharme, Breton, sa femme Jacqueline, Tristan, etc. Artaud est bien là… mais coupé en deux au ras de l’image… On croit comprendre qu’il n’est pas au cœur des préoccupations.

Ces photos témoignent d’une certaine familiarité entre Artaud et Breton, celle qu’on peut imaginer entre deux personnages qui se connaissent depuis longtemps et qui survit aux querelles. — Au Mexique, Artaud évoquera d’ailleurs le surréalisme dans ses conférences à la façon dont on se souvient d’une sorte d’âge d’or perdu.

Le 15 novembre de la même année, Artaud fera, chez Lise Deharme, une lecture de sa pièce « le Supplice de Tantale » (pièce aujourd’hui perdue). Il y convie Breton. On ne sait si celui-ci est venu et s’ils se sont revus. L’aventure mexicaine se concrétise, Artaud part en janvier 36 ; les deux hommes ne se reverront que fin 1936, au hasard d’une rencontre dans un café de Montparnasse.

Je renverrai pour finir à cet Entretien que j’eus avec Floriano Martins et Wolfgang Pannek : "Antonin Artaud et le surréalisme. Le « bateau des Dadas » **. Aucune question ne m’avait alors été posée sur cette muse et mécène des avant-gardes, disparue des radars culturels au fil des ans. Le point de départ de cet entretien était pourtant ma biographie du poète (C’était Antonin Artaud, Fayard 2006) où figurent bien des éléments relatifs aux relations d’Artaud avec Lise et Paul Deharme. Le Livre de Nicolas Perge devrait raviver l’intérêt porté aux interactions de ces trois personnages.


* Concernant les photos des Archives départementales des Landes, la photo 1 a la cote 107 J 54-19-012 et la photo 2 la cote 107 J 54-19-011.

** On trouvera une critique de ce livre dans le blog précédent, du 11 février 2024.

** Entretien Antonin Artaud et le surréalisme, le « bateau des Dadas »