vendredi 3 juin 2011

ANTONIN ARTAUD ET LA GRÈCE : « GUÉRIR EN PLONGEANT ».

Ulysse et les sirènes
(Relevé d'un vase grec, Ve siècle avant J-C).

« Sa plainte venait d’au-delà du temps, et comme portée par l’écume d’une vague sur la mer Méditerranée, un jour inondé de soleil ; cela ressemblait à une musique de chair qui se propageait à travers les ténèbres glacées. C’était, réellement, la voix de la Grèce archaïque, quand du fond du labyrinthe Minos voit se cristalliser soudain le Minotaure à la chair virginale. »
(Antonin Artaud : sur la prestation de Génica Athanasiou dans l’Antigone de Cocteau, Œuvres complètes, VIII-217).

Artaud est profondément marqué par le monde grec, les Mystères d’Eleusis, la naissance de la tragédie et les figures des mythes archaïques. Les origines de sa famille maternelle (qui parle le grec) sont levantines. Sa petite enfance est méditerranéenne. Au collège, il étudie le grec ancien dont bien des consonances répparaîtront plus tard dans ses poèmes et glossolalies.

En 1922, aux côtés de Génica Athanasiou (Antigone), il tient le rôle du devin Tirésias dans l’Antigone de Cocteau, pièce montée avec des décors de Picasso et une musique d’Arthur Honegger.

Il manifeste alors une grande admiration pour Platon et pour Euripide. Son « théâtre de la cruauté » et l’ensemble de ses textes sur le théâtre s’abreuvent très précisément à des sources grecques (cf. Le Théâtre et son double). Jusqu’à la fin de sa vie, il restera hanté par les mythes du pourtour de la Méditerranée et fera, peu de temps avant sa mort, le projet de monter une pièce d’Euripide.

Moment grandiose : celui où l’interné de Rodez évoque dans ses cahiers son passage par le bureau de la surveillante de l’asile :

« La poétesse Euripide m’a reçu dans le bureau de la surveillante de l’asile de Rodez et m’a donné une chemise ». (Œuvres Complètes, tome XVIII)

Sur les relations d’Antonin Artaud et du monde grec on pourra écouter cette émission de radio réalisée par Gérard Gromer, le 31 juillet 2008, Sur le bateau d’Ulysse, « Guérir en plongeant » (fichier .zip à télécharger sur la page).

Lien Audio : « Guérir en plongeant ».

4 commentaires:

  1. HS : Avez-vous lu Guérir la vie : La passion d'Antonin Artaud de Jacob Rogozinski paru cette année ? Si oui, qu'en avez-vous pensé ?
    Cf : http://www.nonfiction.fr/article-4739-artaud_au_theatre_de_la_guerison.htm

    Cordialement,

    F.A.

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  2. Ma Réponse (trop longue pour passer) se fera en deux fois.

    Non je n'ai pas lu l'ouvrage de Jacob Rogozinski. Mais j'avais entendu deux conférences de lui (effectuées lors de la "préparation" de son ouvrage), l'une au Colloque Artaud et la psychanalyse, à la BNF en 2006, l'autre en 2010, au Colloque Singer Polignac. J'ai également depuis entendu sur Internet une conférence récente de lui faite à Strasbourg et portant sur ce livre.
    J'ai lu aussi divers compte-rendus sur ce livre (Fabula, Non fiction) et aussi la critique qu'il consacre sur Non fiction à un autre livre sur "les généalogies hybrides", critique qui me paraît méconnaître ce qui fait l'essentiel d'Artaud.

    Ce que je pense donc des lectures de Jacob Rogozinski : il s'agit de lectures "sympathiques" mais, à mon avis, totalement en porte-à-faux et qui manquent leur objet.

    Me gêne déjà beaucoup cette affirmation préliminaire de l'auteur (cf. Fabula) : Pourquoi écrire sur Artaud ? — "Parce qu'il me l'a demandé". Impossible de le lire sans être appelé par sa voix". - C'est peut-être une figure de style, mais cela commence mal.

    Le point de vue constant de l'auteur consiste à vider Artaud de lui-même, à débarrasser son œuvre de tout ce qui est chez Artaud très EXPLICITE. A savoir : la cruauté, le corps sans organes (thème redoublé de la thématique inverse de la prolifération des organes), l'impouvoir, le corps morcelé, etc.— Ce qui reste ensuite n'a plus rien à voir avec le Mômo. On n'a plus qu'un ectoplasme transformé.

    La lecture de Jacob Rogozinski (sa "vision" ou le pendant de cette "voix" qu'il évoque) est cartésienne, rationaliste - le sujet ! -, occidentale et chrétienne. Tous ces éléments sont précisément récusés par Artaud. Il y a certes un catholicisme d'Artaud, mais bien différent de ce que décrit J. Rogozinski.

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  3. La prétendue critique que Jacob Rogozinski fait de Deleuze (et de Foucault) n'en est pas une. Ce serait un peu long à développer mais, pour ce qui est par exemple de Foucault, l'idée d'une positivité de la folie (qui verse alors dans une forme saine, dans le versant sain de la maladie : ce qu'Artaud énonce en permanence) est bien sûr totalement présente chez lui !!! Comme chez Deleuze. La vision que J. Rogozinski se fait de la "folie" est une vision bien naïve et très sommaire. Très manichéenne.Et cartésienne à ne plus en pouvoir.

    Il faut rappeler, par ailleurs, que ce n'est pas Deleuze qui "influence" Artaud, mais bien l'inverse ! Artaud nourrit Deleuze, et lui a réellement lu Artaud et ne l'a pas transformé pour mieux le digérer. Ce que fait Jacob Rogozinski.

    La question de la maladie, cette idée omniprésente chez Artaud d'une thérapeutique universelle (qui passe par le corps et le théâtre, une certaine conception du théâtre) sont des éléments très connus. Et déjà bien travaillés.

    Ces thématiques sont présentes, et développées dans à peu près tous mes ouvrages sur Artaud. Particulièrement dans "Antonin Artaud, les couilles de l'ange" (Blusson, 1992) où je traite précisément de la maladie, de la chirurgie, de la médecine, de la psychanalyse, de l'autoguérison d'Artaud, de sa relation au catholicisme, à la gnose et à la pensée catharre, etc. Et, bien sûr, de façon très développée, dans "Sur l'électrochoc, le Cas Antonin Artaud" (Blusson, 1996). J'y évoque, en particulier, un rapprochement possible avec Tobie Nathan et l'ethnoanalyse.
    Dans La Chine d'Antonin Artaud (Blusson, 2006), j'ai par ailleurs nettement marqué les sources orientales et chinoises (l'acupuncture, etc.) de la thérapeutique qu'Artaud met en œuvre. Tous ces éléments présentent un ancrage "historique" dans la vie même d'Artaud. Il ne faudrait pas l'oublier. les dissertations creuses sont inutiles.

    Je terminerai par ce rappel des dernière lignes de L'Affaire Artaud (Fayard, 2009) et ce BANQUET DES ARTAUDPHAGES que j'évoque :
    "Les Artaudphages sont réunis autour de la Momie, défaisant et dépliant tous ces rubans textuels, ces linges, ces linceuls marqués d'idéogrammes (…). On n'a pas fini de bouffer du Mômo." (p. 632.)

    Je ne m'exclus pas, (bien entendu) de ce Banquet des Artaudphages mais entends bien justement marquer, sur ce point, quelque lucidité.

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