lundi 6 juin 2011

ARTAUD. « L’HOMME ET SA DOULEUR ». COMMENTAIRE D’UN DESSIN.

Tapuscrit original (1946)
du commentaire du dessin "L’Homme et sa douleur".

"L’HOMME ET SA DOULEUR". – Aux environs d’avril 1946, Antonin Artaud réalise à Rodez un dessin, accompagné d’un commentaire qui fut dactylographié. Il donne alors le tout à son médecin.

Ce tapuscrit original, signé de la main d’Artaud et comprenant de nombreuses corrections orthographiques de la main du poète, sera conservé par le Dr Latrémolière. C’est au domicile de ce dernier que nous eûmes l’occasion, en 1984, de clicher ces documents (dessin et tapuscrit) en vue de l’édition de notre ouvrage sur les dessins du poète, Antonin Artaud, Portraits et Gris-gris (Blusson, 1984 ; réédition 2008).

La mention, «… pour le remercier de ses électrochocs
 », ne figure pas sur le tapuscrit original qu’Artaud remet (en même temps que son dessin) à son médecin à Rodez aux alentours d’avril 1946.

Le commentaire de ce dessin est publié en 1978 par Paule Thévenin dans son édition (publication posthume) de Suppôts et Suppliciations (tome XIV* des Œuvres complètes, Gallimard).
Avec, sous le titre initial, un ajout [ultérieur] d'Artaud :

« Commentaire d’un grand dessin fait à Rodez
et donné au docteur Jacques Latrémolière
pour le remercier de ses électrochocs.
 » (p. 46).

Que s’est-il passé ? — Sorti de l’asile, Artaud rentre à Paris, reçoit commande pour un ouvrage et entame la réunion des textes devant composer Suppôts et Suppliciations. Entre novembre 1946 et février 1947, le poète dicte à Luciane Abiet une partie des textes devant composer le recueil.

Une note de Paule Thévenin situe et explicite (en 1978) ce « sous-titre », dont elle précise qu’il a été « ajouté ultérieurement et en deux temps. Les deux premières lignes ont été écrites à l’encre bleu-noir par Antonin Artaud au moment de remettre un double de cette copie à Luciane Abiet, afin qu’elle en fasse une nouvelle frappe, destinée à Suppôts et Suppliciations. (…) La dernière ligne du sous-titre, qui lui donne toute son ironie, a été ajoutée à l’encre bleue sur la nouvelle copie établie par Luciane Abiet. » (note 1, p. 258.).

Cette note explicative disparaît des éditions successives de ce commentaire du dessin (Catalogue du Musée Cantini, 1995, et Quarto, 2004).

La disparition de cette note est tout à fait regrettable, car isolée de son contexte, cette formule (« pour le remercier de ses électrochocs ») peut prêter à confusion et perdre ce caractère d’ironie qui la marque. L’histoire et l’histoire de l’art se doivent d’être précises.

Cette phrase ne figure pas dans le commentaire qu’Artaud confie originellement à son médecin. Il s’agit d’un ajout tardif, effectué par le poète alors qu’il n’est plus à l’asile et ne se trouve plus en contact avec le Dr Latrémolière.

La suppression de cette note, la non situation et non datation de cette formule « ajoutée » ne peuvent qu’entretenir la confusion. Sur un sujet hautement sensible. Artaud n’a effectivement cessé de s’insurger avec virulence contre le traitement à l’électrochoc. Ce dont témoignent la totalité de ses textes, ceux de Rodez et ceux du retour à Paris.

Il paraît donc fondamental de demeurer prudent dans l’utilisation de cette formule et d’en éviter tout usage intempestif.

Suppôts et Suppliciations : le livre ne se fera finalement pas du vivant d’Artaud ; l’ouvrage restera à l’état de chantier, ce que j’ai pu constater lorsque j’en ai consulté le dossier à la Bibliothèque nationale entre 2004 et 2006. Ce que corrobore Paule Thévenin dans ses notes : « A sa mort ; la copie de Suppôts et Suppliciations était loin d’offrir un texte assez sûr pour être publié tel quel » (p. 233.). Le texte définitif n’ayant été ni établi, ni vérifié par Artaud, Paule Thévenin s’est alors heurté à de grandes difficultés dans l’établissement de ce texte. Elle en donne de nombreux exemples dans ces mêmes notes.

Artaud révisait ses textes et les révisait souvent sur les épreuves finales destinées à l’impression. Paule Thévenin le dit très nettement dans de nombreuses notes : pour Suppôts et Suppliciations, ce jeu d’épreuves définitives (et révisé par Artaud) n’existe pas. Le poète aurait-il, dans une version définitive (et prête pour l’impression) de son texte, conservé cet ajout ? La question reste ouverte.

Sur les usages de cette formule : Festival de l'histoire de l'art.

3 commentaires:

  1. Passionnantes précisions par une exceptionnelle spécialiste ( passionnée, pour préciser, plutôt que froide spécialiste ) en ce qui concerne les méandres du texte d' Artaud ...
    Vous nous donnez l'envie de le relire dans l' instant !
    Bien à vous.

    RépondreSupprimer
  2. En 2011, ce papier venait en commentaire et rectificatif du descriptif, sur le site du Festival d'Histoire de l'art de Fontainebleau, d'une conférence paraissant tout ignorer de l'histoire de ce dessin et de son commentaire et semblant - qui plus est et c'est ce qui m'avait fait réagir - prendre "au pied de la lettre" la signification ironique, seconde et tardive de ces remerciements D'Artaud à son médecin. Le second degré et l'ironie font partie de l'histoire de la littérature. Il convient de ne pas les gommer et manipuler.

    Le lien a, depuis, disparu…

    RépondreSupprimer
  3. En complément de ce papier - et pour plus de clarté - on put aussi consulter le lien suivant sur ce même blog :

    http://florencedemeredieu.blogspot.fr/2010/02/antonin-artaud-lhomme-et-sa-douleur.html

    RépondreSupprimer