lundi 14 mai 2012

ARTAUD, AUTOPORTRAIT (DÉC. 1946) : UN TRÉSOR NATIONAL SANS TACHES.

Artaud, Autoportrait, 17 déc. 1946 (détail).
« L'aventure de Pierre Loeb », 1979.

Un Autoportrait d'Antonin Artaud, daté du 17 décembre 1946, a été vendu par Sotheby's le 5 avril dernier pour la mirifique somme de 2 136 750 euros. Je ne m'attarderai pas sur les aléas du marché de l'art : je sais trop (pour l'avoir directement vécu dans les années 1980) combien il fut difficile de faire reconnaître l'importance des dessins du poète. En admettant que l'état du marché de l'art reflète autre chose que la pure et simple valeur monétaire (fluctuante) d'une œuvre, c'est désormais chose faite... Ce qui m'importe ici, c'est le singulier destin MATÉRIEL de ce dessin d'Antonin Artaud. Dans un blog précédent (voir lien ci-dessous), j'avais insisté sur les restaurations subies par un autre des dessins de la même vente Sotheby's : Sans titre ou Figures.

Cet Autoportrait de décembre 1946 (désormais classé Trésor national par l'État français) a, LUI AUSSI, été vendu restauré. Détaché. « Javellisé ». Une tache importante, située au niveau des commissures des lèvres du Mômo, suivie d'une longue coulure verticale et de plusieurs grosses taches, situées à la base du cou, ont été soigneusement lavées. Le dessin est désormais « nickel ». Propre et blanchi. L'actuelle propreté de ce dessin et l'impression « clinique » qui en résulte m'avaient semblée curieuses en 2006 (lors de ma visite de l'exposition « Artaud » à la Bibliothèque Nationale de France). Cet état ne correspondait pas à mes souvenirs antérieurs de l'œuvre.

Cet Autoportrait de 1946 a été exposé en 1979 par le Musée d'Art moderne de la Ville de Paris, lors de l'exposition consacrée à « l'aventure de Pierre Loeb » : c'est là que je le vis. La reproduction du dessin figure dans le catalogue de cette exposition (Fig. 12, p. 57). Ces taches y sont bien visibles (cf. fragment ici reproduit). La signature elle-même est entachée de quelques traces.

Un an plus tard, en 1980, dans le catalogue de l'Abbaye Sainte-Croix (Antonin Artaud, n° 37), ce même Autoportrait est reproduit « nettoyé », sans que l'on sache si c'est le dessin lui-même qui a subi un nettoyage ou si cette opération est intervenue au niveau de la fabrication du catalogue (par « nettoyage » du support photographique utilisé pour l'impression). La présence de ces taches d'origine est encore attestée et corroborée par une photographie de Denise Colomb (sœur de Pierre Loeb) montrant le dessin accroché dans le voisinage d'objets d'art primitif chez Pierre Loeb. Cette photographie (qui démontre assez ce que pouvait être la charge « matérielle » de cet « autoportrait au Gris-gris » d'Artaud) figure dans le catalogue de l'exposition de 1979 (« L'aventure de Pierre Loeb », p. 45 : « un mur chez Pierre »).

Cette même photographie est reproduite en p. 62 du catalogue de la vente Sotheby's (Collection Florence Loeb, Sources et Affinités, Paris, 5 avril 2012). Nul n'a sans doute prêté attention aux « taches », toujours bien présentes cependant, sur ce même cliché. Le même dessin figure, à quelques pages de distance, lavé et bien propre : tel qu'il figurait dans l'exposition de la vente du 5 avril 2012 (Sotheby's, N° 48 p. 59).

Deux documents incontestables, émanant de deux personnes ô combien proches du poète (rappelons que c'est Pierre Loeb qui expose pour la première fois en juillet 1947 les dessins d'Artaud dans sa galerie et que l'on doit à Denise Colomb une importante série de photographies du poète), attestent donc de la présence de ces taches « originelles » sur l'Autoportrait en question, dessin qui figura dans cette exposition de 1947. L'actuel catalogue Sotheby's date la photographie de Denise Colomb de cette même année 1947.

Tout ce que j'ai évoqué dans le précédent papier (cf. lien joint) sur la dimension « hygiéniste » du traitement de la production des auteurs maudits peut ici être repris. La charge matérielle du dessin, la fonction de support (de matière) du papier sont ici effacées. Ne subsiste plus que le « dessin », l'épure de l'Autoportrait du Mômo. Ce que l'on a désormais, c'est un « art sans matière ».

Outre la fonction « magique » et matérielle (de fétiche et de gris-gris) que ces taches conféraient à l'Autoportrait d'Artaud, cette coulure et ces taches ont, dans le dessin et l'ensemble de la composition, une fonction « pendulaire ». Ces éléments constituent un « poids » et contrepoids. - Peut-on alors imaginer que ces taches n'aient pas été intentionnelles, voulues par Artaud ? Qu'elles n'aient pas été à conserver ?

De quelle nature sont ces traces originaires, aujourd'hui définitivement (et de manière irréversible) disparues du dessin ? S'agit-il de sang ? Ou de matière corporelle ? C'est ce que laisserait entendre le témoignage cité de Jacques Prevel (cf. lien joint). Comme aussi bien des commentaires du Mômo : « Tous les peintres portent leur anatomie, leur physiologie, leur salive, leur chair, leur sang, leur sperme, leurs vices, leur sanie, leur pathologie, leur pudibonderie, leur santé, leur caractère, leur personnalité ou leur folie sur leurs toiles. » (Antonin Artaud, sur Balthus)

Auteur d'une Histoire matérielle et immatérielle de l'art moderne (Bordas, 1994, Larousse 2008), je demeure éminemment sensible à la question de cette charge matérielle originelle des dessins d'Artaud et suis des plus circonspecte face au « nettoyage » de ses dessins. Sans doute fallait-il « traiter » les papiers, doubler et « maroufler » des supports bien fragiles. Mais fallait-il aller jusqu'à les décharger de leur matière originelle ? Tout cela, nous aurait dit Duchamp, n'a plus rien à voir avec la création et avec l'art. On est bel et bien entré dans le monde du marché de l'art et des Gris-gris aseptisés.

Une autre question surgit : quelle somme aurait atteint le même dessin chargé de ces taches dont il a été pour ainsi dire délivré ? Serait-il monté plus haut ? Son prix aurait-il chuté ?

La question n'est pas mince. Elle concerne au premier chef l'histoire et la sociologie de l'art : de quelle nature peut-être le rapport des sociétés et des collectionneurs par rapport à une œuvre (dite « d'art ») ? Doit-on nettoyer et laver une œuvre ? Pour la rendre conforme à un « goût » lui-même fluctuant, les uns préférant sans doute une œuvre propre et clinique, les autres privilégiant (je fais partie de cette deuxième catégorie) une œuvre conservée dans son « jus " et présentée au plus près de son état originel.

Le débat est ouvert... La fréquence des consultations de mon précédent papier (sur ce blog) et les réactions (privées) de quelques-uns m'ont montré combien la question était sensible...

Artaud et la vente Sotheby's

* Sur cette dimension matiériste et « excrémentielle » des dessins du Mômo, cf. « l'autophagie créatrice », in Antonin Artaud, portraits et Gris-gris (Blusson, 1984-2008).

1 commentaire:

  1. Ce complément d'information :

    En 1996, ce même Autoportrait est reproduit en page 95 de l'ouvrage de Camille Dumoulié (Antonin Artaud, Editions du Seuil). Le dessin y est reproduit AVEC ses taches - bien visibles.
    Les Crédits photographiques (en page 166) donnent pour ce cliché les informations suivantes :
    "Florence Loeb, A. Artaud © ADAGP, Paris, 1996, p. 95".
    Nouvelle preuve de ce que le dessin a bien connu un "nettoyage" de ses taches.

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