samedi 12 mai 2012

LE CORPS JUMEAU.


« Le corps est à lui-même son propre jumeau. Tout - ou presque - y fonctionne par paire ou par couple. Deux yeux, deux oreilles, deux mains, deux couples de membres similaires, inférieurs et supérieurs, deux fesses, deux seins, le tout distribué à égale distance d'un axe vertical qui traverse le corps, divisant en deux moitiés notre épaisseur charnelle. Ces deux moitiés sont semblablement réparties de part et d'autre de l'axe vertébral, comme les figures d'un jeu de cartes qui ne comporteraient qu'une moitié de corps repliée sur elle-même. Figure non déployable à l'infini comme un jeu de papiers pliés, mais se résorbant dans le deux où elle trouve sa perfection.

L'architecture corporelle repose donc sur le double, la duité. Et cependant, il est un seul sexe, un seul organisme et un seul nombril. Ce dernier organe pouvant être pris comme le centre autour duquel tout le reste rayonne, unité et duité assemblées. Quant au cœur, il comporte encore deux moitiés, opposées certes mais complémentaires. Et le sexe se complète de celui qu'il n'est pas, nous apprenant ainsi que le corps entier n'est lui-même que moitié d'un autre et somme d'une différence.

Une moitié d'homme ferait-elle encore un vivant, une fois ajoutés ces organes essentiels que sont le cœur, le foie, le sexe et quelques autres cellules monoplaces ? Comment se représenter un corps en demi-lune ? Amputée d'une partie d'elle-même, l'autre moitié pourra-t-elle subsister ? Elle se racornira sur sa tranche. Témoin que le deux est peut-être plus que l'un, qui, cependant, se double de lui-même, sur ses faces internes et externes. L'androgyne possède bien aussi deux moitiés similairement inverties, doubles « sauvages » où chacun peut se reconnaître semblablement différent.

Sous la peau, invisibles mais pareillement répartis, les organes se correspondent encore : cubitus, radius, os du bassin et métacarpe, idoinement disposés. À tel point qu'il suffit aux planches anatomiques de présenter une seule moitié du corps pour que l'on puisse reconstituer le tout en rabattant idéalement cette moitié sur elle-même. Ce que la mémoire après tout peut bien opérer avec un risque d'erreur qui augmente certes avec le temps, mais que la science s'emploie aujourd'hui à résorber.

On pourrait l'imaginer bien sûr ce corps unijambiste et doté d'un seul œil, d'une oreille unique mais recourbée comme toutes ses congénères. Pour le propulser il faudrait alors combiner toutes sortes d'hélices et de ressorts, réinventer proprement un organisme. Tant il est vrai que la marche - pour prendre ce banal exemple - repose sur le deux, la jonction et la connivence des deux membres assurant seules le déplacement de ces bipèdes que nous sommes. On pourrait concevoir encore les deux moitiés séparées l'une de l'autre et se tenant par la main. Il suffirait pour cela de fermer chaque moitié sur sa tranche interne, là où le ciseau du chirurgien aurait opéré une entaille sans bavures.

Le corps est donc fait pour être symétrique, pareillement distribué (ou si peu s'en faut) sur sa droite et sur sa gauche. Si un des membres vient à manquer, on rétablit de suite l'équilibre rompu par l'adjonction d'une prothèse, organe mécanique qui redonne son assise au corps premier. Car un corps monoplace et monobulle est proprement monstrueux. Imaginez donc une femme dotée d'un œil unique ou appareillée d'un seul sein.

Inversant le précédent système, on peut se représenter ces deux moitiés castrées sur leur partie inférieure, comme toutes les cartes à jouer qui redoublent le deux, présentant deux figures se faisant face, égalant donc quatre moitiés, mais privées de jambes, de sexe et qui font « figure » simplement. Images représentables de ce seul corps qu'on peut nommer ou métonymie de l'infigurable ?

On pourrait encore dédoubler le corps entier sur son épaisseur. Une fois déplié, il présenterait deux faces, l'une externe et l'autre d'écorché, exhibant ces entrailles ordinairement si bien scellées dans la moiteur du corps intact.

Le corps est donc bien double. Des deux moitiés, quelle est cependant l'originale ? Laquelle fait-elle pour l'autre figure de modèle ? La droite, la gauche, la moitié antérieure ou postérieure qui se qualifient, elles, par leur dissemblance ? Il semble en tout cas que les deux moitiés soient apparues en même temps, chacune accompagnant son autre au cours d'une croissance qui fut longue et difficile.

Mais quoique double et partiellement différencié, le corps n'a que peu de droit de regard sur lui-même. Les mains peuvent certes se joindre, se palper, s'ausculter du bout de leurs doigts multiples, les jambes se croiser, se plier, déplier. Mais les yeux ne peuvent se voir, les oreilles sont dissimulées l'une à l'autre de part et d'autre de la boîte crânienne.

Il faudrait cependant apprendre à chaque moitié à connaître sa jumelle. On peut en ce sens rêver d'un corps distribué de part et d'autre d'un corps distribué de chaque côté de l'axe de la colonne vertébrale, en tous points comme le nôtre, mais dont chaque moitié serait déboîtée vers l'intérieur, formant ainsi avec cet axe vertébral un angle de 45 degrés. Les yeux pourraient alors se voir, plongeant l'un dans l'autre à la manière de deux miroirs se faisant face.

Pour le reste, chaque moitié commande bien à sa semblable - ou est-ce au tout ? Les deux bras se lèvent avec un bel ensemble ; les deux yeux pour se fermer obéissent au même instant. Là encore l'asymétrie apparaît comme contre nature, nécessitant plus d'effort que les mouvements ordonnés d'un double corps similaire.

Que dirait-on si des deux moitiés l'une un jour se mettait à ne point ressembler à l'autre, rétrécissant, diminuant. La deuxième, peut-être, agissant en cela a contrario, s'efforcerait-elle de grandir. Et cependant, entre les deux moitiés, la naine et la géante, on reconnaîtrait des proportions et un aspect commun : cet air de famille que chaque moitié entretient à son insu avec son autre. Imaginons-les sans épaisseur et pliables à volonté. Les deux moitiés se recouvrent-elles l'une l'autre, chacune coïncidant très exactement et en tous points à sa semblable ?

C'est là qu'on aperçoit au sein du même de subtiles différences et si les deux moitiés se ressemblent infiniment plus qu'elles ne ressemblent à la moitié d'un quelconque corps voisin, elles ne se juxtaposent point en tout. Il est parfois un œil plus grand, une jambe plus courte. Sans compter les accidents qui viennent modifier l'apparence première : taches, cicatrices, légères amputations. Car chaque moitié a son histoire qui lui est propre et ne s'apparente nullement à celle de sa voisine. Ce bras droit qui fut autrefois cassé fait pendant au bras gauche qui n'a, sur ce point, nulle expérience.

Tant et si bien qu'il se trouve peut-être de par le monde une autre moité qui vous ressemble infiniment plus que cette moitié dont vous êtes doté. Ce qui ouvre la voie à toutes sortes de fantaisies et de rencontres possibles : un chirurgien habile pourrait, en rassemblant ces deux moitiés, produire le chef-d'œuvre absolu en matière de corps. Un corps dont les deux parties s'assembleraient et s'uniraient en tous points, la moitié gauche apparaissant comme l'exact reflet dans un miroir de la droite.

À moins, bien sûr, que vous ne préfériez cultiver la différence absolue - ou relative - et adjoindre à l'une de vos moitiés une autre qui lui serait morphologiquement parfaitement antinomique. On se prend à rêver devant toutes les possibilités qui seraient alors offertes à la chirurgie esthétique. On pourrait greffer l'une sur l'autre une peau blanche et une peau noire, avoir un œil vert et l'autre bleu, arborer de splendides coiffures asymétriques.

Pour ma part, je choisirai deux mains, l'une blanche et l'autre noire. J'aurai un sein de femme et l'autre d'androgyne, un soleil pour œil et l'autre en demi-lune. Renouant ainsi avec la plus pure tradition ésotérique, je pourrai commander une tiare pour surmonter le tout.

Il reste encore à la science quelques progrès à accomplir avant de pouvoir greffer le mort sur le vivant. Le corps alors, comme dans certaines figurines de l'ancien Mexique, comportera deux moitiés, l'une vivante, l'autre réduite à l'état de squelette. On pourra peut-être dès lors se survivre, anticiper sa mort ou greffer à soi quelque moitié d'un corps aimé.

En attendant vos deux moitiés sont bien vivantes, soudées l'une à l'autre quelques éternités encore. Il convient de soigner leur similitude, les laissant évoluer de façon parallèle, les habillant pareillement de vêtements symétriques et bien coupés.

Projetant votre image sur le monde, vous y cherchez partout la symétrie comme un vertige. Ce corps de bâtiment sera flanqué de deux ailes, égales de taille et elles aussi dotées d'une paire de lucarnes similaires. Symétrique et bien balancé, votre corps aura la belle ordonnance d'un jardin à la française, embaumé vivant dans la moiteur du tissu cellulaire.

Les poupées aussi ont deux bras, deux jambes et un seul corps. Il n'est que les mannequins pour se désarticuler et finir parfois avec un œil unique sur le front. Par où s'amorcerait peut-être une fuite hors de ce deux parallèles où nous fûmes un jour circonscrits. Dotés d'un corps unique et transversal, les archéologues des temps futurs ne sauront plus comment souder ces deux moitiés qui furent - des siècles durant - si bien appareillées. »

©Florence de Mèredieu

Texte publié in « Le Deux », Revue d'esthétique, 1980, n° 1-2

2 commentaires:

  1. Très beau texte que nous avions repéré pour une éventuelle publication dans notre blog... Il est ici où il se doit naturellement d'être.
    " La moitié du corps intact" écrivez-vous, bonjour Monsieur Artaud!
    Bien à vous.

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  2. Merci à vous.

    Une "exhumation".

    J'ai "retrouvé" ce texte il y a peu.
    Par hasard.

    Et bravo, Versus, pour votre beau blog. Très riche. Et bien vivant.

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