lundi 17 août 2009

AFFAIRE ARTAUD : L'HOMME ET L'ŒUVRE

Réponse à Fabien A.

"...cette affaire semblant finalement plus nuire à l'image d'Artaud dans ses démêlés que produire un regain d'intérêt pour ses textes : votre livre apporte-t-il de nouveaux éclairages de compréhension sur l'homme et son œuvre d'une quelconque manière ou ne s'agit-il que de décrypter des incohérences d'édition et l'utilisation d'une œuvre par divers groupes d'intérêts ?" (Fabien A.)

Avez-vous lu le livre ? Ou vous basez-vous sur ce que l'on en dit ? - Ce livre a, bien sûr, des conséquences et des implications ÉNORMES pour ce qui concerne la compréhension d'Artaud (le personnage, les textes, l'œuvre et leur interprétation). Si j'avais développé toutes ces implications, il aurait fallu mille pages supplémentaires

Cet ouvrage devrait, dans l'avenir, être un point de passage obligé avant toute étude sérieuse et approfondie de l'œuvre, de la vie et des textes d'Antonin Artaud. Et croyez-moi : beaucoup savent que des découvertes importantes sont à mener.

S'agit-il, en cette histoire de seules "incohérences d'édition" ? Toute la question est là. Il me semble avoir bien donné mon sentiment sur ce point dans l'ouvrage. Ce livre devrait logiquement amener un REGAIN d'intérêt pour les "textes" d'Artaud, et en particulier pour les 406 cahiers manuscrits qui sont pour une part immense à découvrir : dessins et textes s'y imbriquent d'une manière absolument singulière. .

Qui souhaite enterrer Artaud ? PAS MOI.

Il y a un débat immense à mener sur ces manuscrits.

L'image d'un écrivain est ce qu'il y a de plus manipulable et de plus variable. Artaud a, de ce point de vue, été particulièrement gâté. Mon livre vise à ébranler, en leur base, des légendes, des faux-semblants, des contre-vérités historiques ou factuelles.

Pourquoi vous en tenir à un Artaud de légende et à ce qui n'est souvent qu'un Artaud de carton-pâte ?

Lisez les chapitres consacrés aux différentes interprétations d'Artaud et de son œuvre : la Société des Amis, la psychiatrie, la psychanalyse, l'impact de l'Affaire sur les lectures théoriques (dont Derrida), sans omettre la légende systématiquement entretenue par les médias.

N'oubliez pas, enfin, que j'ai rédigé d'autres ouvrages sur Artaud, dont un ouvrage sur l'électrochoc en 1996 (Sur l'électrochoc, le cas Antonin Artaud) et une biographie de plus de mille pages en 2006 (C'était Antonin Artaud), qui tiennent compte de la leçon des cahiers manuscrits d'Artaud.

3 commentaires:

  1. Tout d'abord, je vous remercie d'avoir pris soin de me répondre et de manière aussi... "officielle". Ca me donne l'impression de jouer avec le feu.

    C'est que la question que je vous posais me semble particulièrement importante. Pour être clair, je ne vous accusais d'aucun tort, à vrai dire je n'ai pas lu votre livre (ni celui de Thévenin), ni vos autres travaux.

    J'interviens en tant que simple lecteur d'Artaud et après de nombreuses recherches et lectures d'articles sur le bonhomme et sur la fameuse affaire (qui a bien l'air de soulever un sérieux problème) je constate surtout que de quelque côté que l'on se place l'effet est le même : on façonne une image d'Artaud. Que ce soit la mythique ou celle d'un sujet de recoins obscurs et le pire dans tout ça étant qu'on ne parle plus de l'auteur et de ses idées, de ses mots, de cette trace laissée, mais au contraire on ne parle d'Artaud que comme une marque ou un signe de ralliement, voire un mode opératoire ou processus de mise en forme (au détriment du fond) et c'est à qui pourra se l'accaparer le mieux, dire voici (mon) Artaud ! Et je regrette que la seule actualité le concernant soit si guerrière et pesante. En tous cas pour un nouveau venu.

    Cela dit, je ne remets pas en cause votre travail en lui-même, la problématique est intéressante. Il m'apparaît même essentiel de pouvoir dire ce qui ne va pas. Cependant, n'est-ce pas l'affaire que de spécialistes, d'une caste de privilégiés d'Artrocités ? Car personnellement, en tant que lecteur et passionné d'Artaud, et n'ayant lu aucune biographie, je fuis comme la peste la polémique et souhaite savoir si au fond une nouvelle vision peut être dégagée de cette remise en cause que vous établissez et si la lecture de l'Affaire est porteuse de sens, en tous cas plus que de mise en scène d'un auteur et des protagonistes autour de lui. Bref, allez-vous jusqu'au bout de la démarche en transformant les résultats de votre enquête en nouvelle grille de lecture d'Artaud ? Et plus globalement, pensez-vous qu'il y ait quelque chose à tirer de cette polémique ?

    Avec ces plus amples informations je n'hésiterais pas à me procurer votre ouvrage, je n'ai d'allégeance qu'à la curiosité et à Artaud (à moins que les textes que j'aie pu lire ne soient que de pâles mensonges par rapport aux textes authentiques)... En tous cas il y a une chose que révèle tout ceci et qui m'angoisse, c'est qu'il semble que la parole sur Artaud ne soit pas libre, et d'autant plus si la sienne ne l'est pas comme vous semblez le faire penser.

    "Pourquoi vous en tenir à un Artaud de légende et à ce qui n'est souvent qu'un Artaud de carton-pâte ?"

    A quelle image d'Artaud faites-vous référence ? Celle d'un fou flamboyant ? Ou d'un malade imaginaire ?

    "sans omettre la légende systématiquement entretenue par les médias."

    A vrai dire je ne vois jamais Artaud dans les médias, sauf quand son unique nom est cité dans des pages du Monde à votre encontre. Je ne sais vraiment comment Artaud lui-même est perçu et il ne me semble vraiment connu que par certaines franges de la population (d'après mon expérience personnelle).

    Cordialement,

    Fabien A.
    étudiant et jeune lecteur d'Antonin A.

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  2. Bonjour,

    Je vais tâcher de répondre à quelques-unes de vos questions.
    Curieusement, je reçois aujourd'hui le courrier d'un lecteur qui a beaucoup pratiqué les textes d'Artaud avant de s'en éloigner. La lecture de mon dernier ouvrage lui a fait (je cite) "REDECOUVRIR" Artaud. Les lecteurs d'Artaud sont multiples et les approches, vous le voyez s'avèrent très différentes.

    Si je me suis lancée dans cette polémique (ou ce "combat") en 1994 avec une première lettre ouverte au journal Le Monde, c'est bien parce que j'estimais qu'il en allait du sens même de l'écriture d'Artaud. Il ne s'agissait pas d'une polémique vaine et périphérique, mais d'une question de fond.

    Artaud possède un sens aigu des pouvoirs de la langue. Il a souhaité réinventer la langue, en la soustrayant pour une part au carcan d'une certaine syntaxe, d'une certaine grammaire, de certains rituels d'une littérature qu'il jugeait "périmée". Les 406 Cahiers représentent le cœur et le nerf même de cette refonte de la langue.— Refuser donc les reconstructions, remodelages et transformations du contenu de ces Cahiers m'apparaît comme une évidence. Il ne devrait même pas y avoir de polémique à ce sujet.
    Y a-t-il d'ailleurs vraiment polémique. La presse est curieusement muette. Les intellectuels encore plus.

    Votre approche d'Artaud étant récente et neuve (ce qui est une chance dont vous devez profiter), vous avez droit à ce que j'appellerai l'innocence de la lecture. Vous avez tant de découvertes à opérer.

    Cette innocence de la lecture je l'ai eue longtemps jusqu'à ce qu'un jour de 1994, je sois confrontée aux 632 pages du "manuscrit" correspondant au tome XXVI. Le choc a été grand et il m'a fallu réapprendre à lire Artaud autrement. A en parler autrement aussi dans mes cours à la Sorbonne. Le retour en arrière était impossible. Mais ce fut bénéfique. Car il a PLUS dans cette lecture que dans l'ancienne.C'est autre chose. Un autre débit.Une vitesse. Un sens différent.

    Parmi les textes publiés, tous ceux qui sont parus du vivant d'Artaud, la correspondance, les livres de poche ne présentent pas de problème majeur. Le Quarto, en dépit de certaines réserves, demeure un bon outil d'appréhension de l'œuvre du poète. Mes interrogations portent sur les 406 cahiers publiés de manière posthume (à partir du tome XV).
    Par la suite, lorsque vous aurez avancé dans la connaissance de l'œuvre, peut-être vous interrogerez-vous sur ce qui fait le fond et le b a ba d'une œuvre, à savoir le manuscrit.

    Pour le reste l'Affaire traite de questions des plus importantes :
    - la question des manuscrits d'un auteur et de leur traitement.
    - Qu'est-ce qu'un auteur ? Et comment la société s'en empare-t-elle ?
    - la question de la folie, de l'internement et des traitements d'Artaud. Comment les psychiatres se sont-ils emparés du Cas Artaud et pourquoi ?
    - le droit à penser et à penser librement.
    - ce livre retrace soixante ans d'histoire littéraire et montre quels sont les enjeux qui peuvent influer sur une œuvre.
    - la manière dont la pensée même d'Artaud a été instrumentalisée.

    Je ne cherche pas à défendre ce qui serait "mon Artaud" ! Ce serait un peu puéril. Chacun a le droit d'avoir le sien. Y compris (bien évidemment) Paule Thévenin. C'est dans l'ordre des choses et cela fait partie de la richesse de la vie.
    Simplement,l'élément de base, c'est-à-dire la transcription ou présentation d'un texte se doit de respecter un minimum de règles de conformités. Sinon ce n'est pas "Artaud" que l'on a, mais "de l'Artaud", comme me l'écrivait le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe en 1994.Et à ce moment-là tout est faussé.

    Dans les mois qui viennent je compte consacrer certains éléments du blog à des notes sur le fond de l'œuvre et les questions soulevées par l'œuvre ou le personnage d'Artaud.
    Si donc par la suite, vous avez des questions, n'hésitez pas.
    Bien à vous.
    Et bonne lecture d'Artaud.

    FM

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  3. Bonjour,

    Je reviens sur deux de vos questions :

    - celle de la "grille de lecture", tout d'abord. L'Affaire Artaud (Fayard) concerne essentiellement ce qui se trouve derrière la "grille de lecture" à savoir le texte, l'élément de base, le FONDEMENT. On peut appliquer toutes les grilles de lecture que l'on veut, si l'établissement du texte initial fait problème, on sera de toute manière dans quelque chose de faux ou de biaisé.
    Ceci étant dit, et en ce qui concerne bien des points (folie, manuscrits, etc.), l'ouvrage induit bien de nouvelles "grilles de lecture".

    Tous mes autres ouvrages comportent par ailleurs des grilles de lecture bien précises :
    - les dessins (Portraits et Gris-gris, 1984) : la question du support, celle de l'écriture "idéographique" ou "pictographique" d'Artaud, la relation Figuration-défiguration, etc.
    - A. Artaud, les couilles de l'Ange (la psychanalyse, le catholicisme, la médecine,la gnose, etc.)
    - Sur l'électrochoc… Outre la médecine et un historique de l'électrochoc, la deuxième prtie de l'ouvrage comporte une importante proposition de lecture des Cahiers de Rodez à la lumière de ce traitement et de l'expérience alors vécue par Artaud.
    - l'Orient, la médecine, le théâtre oriental (La Chine…, Le Japon d'Antonin Artaud.
    - etc.

    Pour tout ce qui concerne Artaud et la question du carton pâte, allez feuilleter le livre en librairie. Il m'est impossible de réécrire ici un ouvrage qui comporte tant et tant de documents. Ou demandez-le en bibliothèque.L'ouvrage est gros et "ratisse" (si je puis me permettre l'expression) tant de domaines : littéraire, journalistique, éditorial, politique, psychiatrique, psychanalytique, juridique et… philosophique (cf. le dernier chapitre).

    Bien cordialement à vous.

    FM

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