mercredi 12 janvier 2022

ARTAUD / BASELITZ . Totem et Tabou.



Exposition GEORG BASELITZ
Centre Georges Pompidou, Paris.
Jusqu’au 7 mars 2022.

Cette vaste rétrospective, consacrée à l’une des grandes figures de la peinture contemporaine allemande, s’ouvre sur la relation - viscérale et très primitive - que le peintre entretint très tôt avec cet autre maudit, ce poète, ce destructeur de la langue que représente Antonin Artaud.

Tous deux s’y connaissent en chair, viande, organes épars et ravagés. Ils ont cultivé - chacun à leur façon - des domaines qui se recouvrent : peintures/dessins, poésies ; langues bancales/figures retournées et dévissées… Le fameux CORPS SANS ORGANES a pour pivot et contrepoint l’avalanche et le détail d’organes irrémédiablement pluriels et suintants.

Les organes sont à vif et sans poches. On est dans l’écorché et la pièce de boucherie. L’inconscient et son cortège d’images obscènes y sont exhibés, livrés plus nus que nus. Saignants.

Tous deux savent ce qu’est le scandale, la censure - et contre-censure - l’acte et la parole qui viennent secouer une société. L’empêcher de s’endormir dans l’institutionnel et l’académique…

La rencontre et les affinités de ces deux monstres et diables de personnages m’ont souvent accompagnée et hantée.

En 1992, La publication d’un recueil d’articles, Antonin Artaud, les Couilles de l’Ange (Blusson) appela immédiatement le souhait de voir figurer dans ce livre deux dessins de Baselitz représentant Artaud. Le peintre nous donna son accord et nous fûmes bien heureux (mon éditeur et moi) de prolonger les dérives et aléas du texte par des images qui ne sont pas là comme des « illustrations » mais comme « des fentes », « des blessures » dans la chair et l’épaisseur du livre.

En 1994, la première édition de mon Histoire matérielle et immatérielle de l’art moderne (Bordas) comprenait une sculpture (brute et à l’archaïsme affiché) de Baselitz (Souvenirs d’Oslo, 1986). Taillée dans une bille et des échardes de tilleul blond, campée sur des moignons sans pieds, peinte par endroits d’un amalgame de fusain et d’huile rouge, cette figure féminine aux yeux globuleux et au faciès rouge fut à l’époque considérée par le directeur de la collection comme « la sculpture la plus épouvantable qu’il ait jamais pu voir »… Il me laissa la reproduire, conscient de ce que l’ouvrage ouvrait des portes sur des territoires que se devait de parcourir une histoire de l’art…

En 1996, « rebelote ». Je publie cette fois-ci un ouvrage qui sera censuré « par tous les bouts et tous les bords", si je puis dire… Sur l’électrochoc, le cas Antonin Artaud (Blusson) traite de l’électrochoc sur un plan historique. J’ai disposé pour l’écrire d’une importante archive de psychiatrie des années 1920-1950. La découverte fut brutale de ce que furent les débuts et les développements de ce que l’on a appelé en psychiatrie les « thérapeutiques de choc ».

La deuxième partie de l’ouvrage traite des écrits d’Artaud, de ses réactions aux chocs et aux comas des électrochocs. Il constitue un voyage tout à la fois terrible et époustouflant dans les arcanes de l’inconscient de l’écriture/Artaud.

Là encore, nous fîmes appel à Baselitz : la couverture du livre : une linogravure. Une figure électrique, renversée et inversée. Artaud et Baselitz. Deux Grands Renversés, Inversés.

Deux personnages et Deux Inconscients secoués. Dé-Figurés. Figurés Autrement. Et à l’envers. Comme Deux figures exemplaires de la grande destruction de l’homme au XXe siècle.

Georg Baselitz, Étoiles dans la fenêtre, 1982,
photo ©FDM, 2021.

Et aujourd’hui : ces magnifiques toiles, ces rouges, ces ors, ces fragments et ces silhouettes, ces engrenages et ces ossatures que j’ai longuement admiré dans l’exposition. Ces dessins et Manifestes. Sang et Corps de la peinture.


NOTA BENE

Dans la librairie attenante à l’exposition, AUCUN de mes livres sur Artaud ne figure et ne figurera sur les tables. J’y suis Interdite. Totem et TABOU. Non figurée et non représentable. - Il n’y a là : Ni mon livre sur les dessins d’Artaud (qui fut - reste et restera - le premier livre sur le sujet en 1984), Antonin Artaud, Portraits et gris-gris, qui comporte désormais 28 hors-texte couleurs), Ni les Couilles de l’Ange (dans leur toute nouvelle jaquette de 2021 : deux grands dessins d’Artaud). Ni - bien entendu - le livre sur l’électrochoc. Artaud électrocuté façon Baselitz. C’est Tabou. Interdit.

Pourquoi me direz-vous cette censure, cet ostracisme répété, réitéré de la part des « institutions » ? Mes écrits feraient-ils peur ? Leur ombre représentent-ils une quelconque menace ? Et pour qui, Grand Dieu !

Tant de censure et d’ostracisme : A la longue, cela finit par me faire rire. D’un rire énorme. « Jaune » certes. Mais Rouge aussi et Vert et Bleu. Un rire Violet. Un rire Écarlate ! Un rire Arc-en-ciel ! Un rire en échos.

La censure cela grandit et finit par vous donner la pêche. Quant à l’ostracisme, il est une très lourde reconnaissance inversée. Une part mirifique de cet immense Gateau que l’on nomme le NÉANT.

Exposition Baselitz : Vue d’ensemble,
photo ©FDM, 2021

8 commentaires:

  1. On vous censure peut-être parce que l'on vous reproche votre « violence » verbale ou à tout le moins votre franchise dans un monde hypocrite et profondément pervers ; c’est une hypothèse : vous êtes tabou en raison de votre absence d'auto-censure dans un monde consensuel et de l’entre-soi sous la coupe des baby-boomers - dont vous faites d’ailleurs partie ; fait inédit dans toute l’histoire occidentale, cette génération a omis de transmettre le monde tel qu’elle l’avait reçu (mais c’est encore plus compliqué que ça car les boomers sont avant tout des enfants du chaos et de la destruction. Traître à votre classe, car les boomers sont une classe sociale à eux seuls, une caste dirigeante dont ils ont exclu leurs propres enfants réduits à la déculturation c’est-à-dire la servitude volontaire. Je crois que vous vous exprimez avec une grande douceur et sensibilité pour masquer le feu qui bouillonne en vous, mais précisément on vous a démasquée ; vous n’arrivez pas à le cacher : vous « êtes » une violente.

    LA RESPONSABILITÉ ÉCRASANTE DES BABY-BOOMER DANS L'ORIGINE DE LA CRISE ACTUELLE.

    Il faut avoir selon moi un minimum de sentiment de culpabilité sans tomber dans les excès du christianisme qui in fine servent les intérêts, la volonté de puissance, des prêtres, en rabaissant les ouailles dans la servitude volontaire. Il faut avoir un minimum de sentiment de culpabilité et de sacrifice pour pouvoir s'inscrire dans une filiation et pouvoir transmettre aux générations qui suivent le monde tel qu'on l'a reçu. Or les boomers l'ont considérablement dégradé le monde qu'ils avaient reçu en héritage. Mais cela s'explique peut-être par leur petite enfance et leur sentiment de dénuement (peu de jouets au pied du sapin à Noël quand il y en avait un, sniff-sniff, ouin-ouin !!!) quand leurs parents n'avaient rien et avaient tout à reconstruire, ils sont fondamentalement des enfants issus du chaos et du néant : les destructions, les ruines, dues à la seconde guerre mondiale. Berlin année 0 !

    La violence verbale, la provocation par le verbe, provoquent éventuellement le scandale et l'indignation, on a le droit d'être choqué, surtout chez ceux qui préfèrent regarder le doigt plutôt que ce qu'il montre – c’est ce que provoquent la plupart des écrits d’Artaud. Mais cela n'a rien à voir avec la violence physique, l'interprétation par des violents d'écrits incisifs ne regarde ne regarde que les violents. Les appels à la violence physiques sont des écrits violents qui sont des appels au meurtre, mais sinon ce sont des écrits incisifs, scandaleux, choquants, mais fondamentalement non-violents, puisque l'émotion contagieuse passe par l'écrit plutôt que par la brutalité physique. Même Céline est fondamentalement non-violent, et il s'en explique souvent dans ses textes, idem pour Pasolini, idem pour Houellebecq et ses punchlines agressives, idem même pour Zemmour selon moi - bien qu'il soit à la fois essayiste de talent et politique, c'est là où ça se corse ; Mein Kampf c'est une autre histoire, c'est un appel au meurtre. Bref l'écrit peut être une catharsis souvent mal interprétée par ceux n'ayant que les moyens d'opérer cette catharsis par la violence physique. D'où l'erreur d'interprétation commise par les nazis des écrits de Nietzsche mais aussi de ceux de Hegel et de Kant - la banalité du mal propre à un Adolf Eichmann qui pour sa défense disait qu'en bon kantien il se contentait d'obéir aux ordres. D'où l'erreur des communistes concernant les écrits de Marx. Enfin l'erreur de Robespierre et de ses sbires à l'origine de la Terreur, concernant les écrits de Rousseau.

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    1. Zn 2009, déjà, ce papier - sur ce blog :

      https://florencedemeredieu.blogspot.com/2009/05/laffaire-artaud-les-honneurs-de-la.html

      Le nœud du problème y était alors nommément désigné: L'Affaire Artaud,récit d'une histoire (publiée en 2009 chez Fayard) qui commence en 1948, au lendemain de la mort d'Artaud et qui n'est aujourd'hui pas close.

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  2. Mein Kampf n'était pas un écrit artistique, incisif, scandaleux et choquant comme ont pu l'être certains écrits subversifs, transgressifs, comme ceux de Sade, Artaud, Genet, Pasolini ou encore Céline, qui ont pu être censurés, interdits, parce qu'ils n'entraient pas dans la norme. Mais un écrit normatif, lu par des millions de gens, qui était pourtant directement un appel au meurtre. Comment des millions de gens ont pu se laisser duper et adhérer ? C'est cela qui constitue un grand motif d'étonnement, un énorme scandale qui a fait quand même plus de 80 millions de morts à travers le monde - dont on a mesuré malheureusement l'énormité, seulement dans le temps de l'après-coup. Aujourd'hui on constate que des millions de gens se laissent duper par cette histoire de vaccins qui n'en sont pas puisqu'il s'agit d'ARN messager, parce que ça leur semble être la norme. Et quand c'est la norme personne n'est choqué, scandalisé, cela n'a pas vocation cathartique comme dans l'art qui se situe hors de la norme ; et l'on serait prêt à tuer pour rester dans la norme, pour ne pas être exclu du troupeau, quitte à désigner des bouc-émissaires ! C'est pour cela que certains ont raison de souligner ce danger insidieux qui s'insinue d'abord chez les esprits les plus conformistes (la banalité du mal) puis par contagion chez à peu près tout le monde. Et après on leur reproche d'être antisémites ? Alors que justement ils cherchent à devancer l'après-coup, avant que le désastre ait eu lieu. Cherchez l'erreur !

    Je vous parle d'esprit boomer, d'esprit soi-disant subversif, se voulant transgressif, et qui est devenue la norme. En réalité nous sommes tous devenus des boomers subversifs et transgressifs, toutes générations confondues, mais dans nos actes de consommation seulement. Celui qui a un look de motard par exemple, qui s'achète une grosse moto Harley-Davidson, il se croit rebelle, subversif ; il a l'état d'esprit boomer "il est interdit d'interdire" ou encore "jouir sans entraves". Les slogans de mai 68 qui se voulaient subversifs sont en réalité devenus des slogans publicitaires = perversion de l'idéal révolutionnaire et libertaire des jeunes boomers en néolibéralisme pur et dur, quand ils sont devenus mûrs et que le profit est devenu pour eux plus important que les idéaux de jeunesse. C'est pour cela aussi, parce que la norme instrumentalise désormais la transgression à des fins mercantiles, qu'aujourd'hui les vrais subversifs comme pouvaient l'être Sade en son temps, Céline, Artaud, Genet ou encore Pasolini, bref les artistes dits rebelles, sont devenus absolument inaudibles.

    Or ce n'est pas un hasard si la tranche d'âge où l'on trouve le plus de partisans du pass vaccinal, est encore la génération des baby-boomers, n'hésitant pas à dire leur haine des non-vaccinés : "qu'ils crèvent !" Et ils accusent les anti-pass de conspirationnisme, voire dans le cas de certains, qui font la comparaison entre les non-vaccinés et le statut des Juifs sous l'Occupation, d'antisémitisme...

    Non que je sois personnellement obsédé par cette question du pass-vaccinal, mais pour montrer que désormais la transgression est devenue inaudible, hors le champ du consumérisme, et que les subversifs sont désormais les conspirationnistes, ceux que l’on veut écarter du troupeau par la force, ou qui s’en écartent d’eux-mêmes.

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    1. Attention Erwan. Vous avez tendance à synthétiser et comparer ce qui n'est pas de l'ordre du comparable.
      On ne peut mettre sur le même plan (tout de même) Mein Kampf et la vaccination ARN messager, l'anti-vaccination et l'opposition au nazisme.
      Il faudrait cultiver davantage un sens , non des nuance, mais la nature même des divers processus historiques.
      Quant aux "baby-boomers", qui sont votre cheval de bataille récurrent, c'est une catégorie plus complexe que ce que vous décrivez. Tout cela sent sa généralité.
      Ce n'est pas parce qu'on appartient à une génération que l'on se confond en tout avec ce qu'elle est censée représenter. Cela peut au contraire entraîner de farouches oppositions et différneciations.
      ETC. ETC.

      Quant à la transgression, elle n'a jamais (rarement, en dehors de certaines formes de révolutions décisives, 1789, 1917, etc.-) été du côté du nombre. Mais - comme aujourd'hui, du côté d'un petit nombre qui ont à inventer des démarches susceptibles de passer outre et contourner l'effet mass-media des communications et pensées uniques dominantes.
      C'est seulement parfois un peu, beaucoup (la masse !!! Les effets de masses !!!) plus difficile.
      Retourner le media contre lui-même, la censure contre elle-même.
      Ruser.
      On n'a pas fini d'en user

      Florence de Mèredieu

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    2. Je préfère parler d’esprit baby boomer que de génération baby boomer, mais la copie ne vaudra jamais l’original. Pour ce qui est de l’original difficile de ne pas être en admiration, c’est une génération avec un très fort charisme, ayant souvent vécu des expériences très fortes dans sa jeunesse, une génération très sûre d’elle-même et dominatrice. Elle écrase de son charisme, voire même de sa culture, les générations qui viennent après, même si ces dernières essaient de les imiter sans toutefois réussir à leur arriver à la cheville.

      Globalement, vous les baby-boomers, êtes des idoles, des dieux pour vos enfants, évidemment vous avez capté tout l'héritage de 2000 ans de civilisation chrétienne et n'avez rien redistribué. Vous continuez à rayonner dans votre âge avancé alors même que vos enfants sont des soleils déjà éteints. Comme on dit votre melon a tellement enflé que vous ne touchez plus terre. Tout remise en question vous est ontologiquement impossible. Vous avez fait barrage à la culture, éliminé la tradition, pour que vos enfants demeurent niais et incultes et ne puissent pas vous critiquer. Et en plus, globalement, vous n'avez aucun sens de l'humour, vous vous prenez toujours autant au sérieux alors même que vous glissez lentement vers l'Éternité.

      Encore une fois ne vous offusquez pas, car il s’agit d’une généralisation qui est une conceptualisation, cependant il ne s'agit pas d'une conceptualisation au sens des membres biologiques de cette génération, mais au sens de type, d'esprit baby-boomer. Beaucoup d'enfants de baby-boomers ont l'esprit baby-boomer car ils sont à l'image de leurs parents, mais en plus petits : on pense à beaucoup de journalistes ou d’intellectuels qui tentent de faire perdurer l’esprit libertaire et de dérision de leurs parents, de fait ils se retrouvent souvent à devoir manier les ciseaux de la censure pour préserver un héritage impossible contre tous les populistes, conspirationnistes et obscurantistes. Et puis il y en a qui appartenaient biologiquement à cette génération et qui n'en ont pas l'esprit : ceux-là je les admire plus que tout, ce sont d'authentiques résistants.

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    3. C'est un point de vue, Erwan, qui correspond à votre propre histoire. Et qui a pu être le lot d'autres individus ou pans de la société de cet après-guerre. Mais de là à généraliser …

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    4. C'est sûr que pour ceux aux yeux de qui leurs parents n'ont pas souhaité avoir un statut de dieux omnipotents, c'est plus simple, mais ce n'est pas mon cas ; et l'époque leur ayant offert cette opportunité, ils ne s'en sont pas privé – dans mon cas singulier.

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  3. Nota Bene

    Pour Tous ceux qui voudraient en savoir plus sur cette fameuse AFFAIRE ARTAUD, Google Book contient un choix assez abondant de textes de l'ouvrage, permettant une bonne entrée en matière "apéritive" à "L'Affaire Artaud".
    Cet ouvrage demeure - aujourd'hui encore - et comme l'affirmait un critique au moment de sa parution en 2009 - "Totem et Tabou"

    https://books.google.fr/books/about/L_Affaire_Artaud.html?id=BUeQBgAAQBAJ&redir_esc=y

    Bonne lecture.

    FM

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