dimanche 24 octobre 2010

NARCISSE OU LE STADE DU MIROIR CHEZ LE FLAMANT ROSE.

Photographie ©FDM.

"Qu'une Gestalt soit capable d'effets formatifs sur l'organisme est attesté par une expérimentation biologique (...). La maturation de la gonade chez la pigeonne a pour condition nécessaire la vue d'un congénère, peu importe son sexe, - et si suffisante que l'effet est obtenu par la seule mise à la portée de l'individu du champ de réflexion d'un miroir." (Jacques Lacan, Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, 1949)

Visitant récemment un zoo à l'étranger et contemplant, dans leur enclos de plein air, la gymnastique pour le moins hiéroglyphique des flamants roses, j'appris que dans ce zoo, afin de favoriser la reproduction de l'espèce, on plaçait les animaux dans un environnement de miroirs, de manière à ce qu'ils se perçoivent entourés d'un grand nombre de leurs congénères.

On sait effectivement - et Jacques Lacan le rappelait naguère - que la perception d'une Gestalt propre à l'espèce joue un rôle considérable dans les rituels propres aux espèces animales. Ceci a été particulièrement vérifié dans le cas des oiseaux.

Admirant le reflet de l'animal dans l'eau, je me suis amusée du rappel "in vivo" de ce beau texte de Lacan. Un de ses rares textes limpides et transparents, si je puis me permettre ces deux expressions "liquides".

Ces flamants-là étaient ROSES. D'un rose très soutenu. Leur nourriture, riche en animalcules (crevettes) et produits colorés, est à l'origine de ce ton. Je me souvins alors que, dans le règne végétal aussi, on retrouve le même mécanisme. Pour obtenir un hortensia qui soit d'un beau bleu, on a coutume de déposer au pied de la plante de l'ardoise pilée.

Bleus, roses ou transparents, les mondes animaux et végétaux nous en apprennent beaucoup sur nos propres rituels.

samedi 23 octobre 2010

LE JARDIN DES TUILERIES : UNE MACHINE À LUMIERES.

Photographie ©FDM.

22 octobre : Conférence au Musée d'Orsay sur Van Gogh, L'Argent, l'Or, le Cuivre, la Couleur.

Sortie par la passerelle donnant sur la Seine et le Jardin des Tuileries. Et là, l'éblouissement ! La lumière est magnifique en cette fin d'automne.

Avec ses parterres, ses troncs à l'alignement impeccable, ses ombres et ses sculptures partout disséminées, le jardin a tout d'un piège à lumières. Il ressemble à une gigantesque camera obscura à ciel ouvert.

La "Maison Ferembal" de Jean Prouvé, installée le long des grilles de la rue de Rivoli, est là comme une sorte de tavoletta du XXe siècle. La lumière s'y engouffre, non par le ciel (comme dans la fameuse tavoletta de Brunelleschi), mais par les portes, les fenêtres, les jalousies, les interstices. Cette lumière y est tout aussitôt redistribuée sous forme d'ombres, de flaques plus ou moins opaques ou transparentes.

De l'intérieur de la maison, le paysage peut s'y lire, comme on le fait dans les maisons japonaises, par le biais des échancrures, du cadre des fenêtres et de ce que l'on nomme des "jalousies". - Fenêtres à claire-voie ou "clair-obscur".

Sur le plan d'eau, le tapis de boules flottantes de Yayoi Kusama s'irise de reflets caméléons. Le ciel s'empare du métal. Le gris vire au bleu.

Dans les allées et autour des bassins, les ombres s'allongent et se déforment. Graphiques. Musicales.

Miraculeuses de netteté.

mercredi 20 octobre 2010

ANI DESCHÊNES : GIRAFE DE TROIE.

Ani Deschênes, Girafe de Troie. Photographie ©FDM.

Réputé pour la richesse de sa faune, le ZOO (prononcez ZOOOUUU !) de Granby (Québec) a connu durant l’été 2010 deux événements heureux.

La naissance récente, tout d’abord, d’un girafon. Ce qui réjouit assurément le cœur et les grands yeux humides de sa craquante génitrice. Encore mal assuré sur ses longues pattes, notre rejeton des savanes devra attendre le printemps prochain pour découvrir son carré de terre québécoise. En attendant, il restera au chaud dans son abri.

Cet événement avait été précédé par l’apparition dans l’aire du zoo d’une autre girafe : de bois, celle-là. Cloutée, collée, sculptée, “designée”, et si joliment campée sur ses quatre pattes. L’incursion, l’infiltration de cet animal-surprise, doté dans ses replis et cavités de quelques objets incongrus (“élephant miniature, oisillons”, etc.) firent, durant l’été, la joie des visiteurs.

D’où le nom de “Girafe de Troie” donné par Ani Deschênes à ce bel animalcule. Situé non loin de l’enclos de ses sœurs les girafes, l’animal de bois a trouvé asile en bordure de l’espace du restaurant du Zoo, lieu de convivialité, espace commercial à ciel ouvert.

L’opération s’inscrit dans le cadre du cycle “l’envers de l’endroit”, cycle consacré par le 3e Impérial à une infiltration de la réalité par l’art.

La question reste par ailleurs ouverte de savoir si l’opération ne fonctionne pas dans les deux sens… Notre Girafe de Troie a bel et bien infiltré la “réalité” du zoo. Mais celle-ci n’a-t-elle pas, à son tour, en englobant et intégrant la sculpture perturbatrice, envahi et perturbé la sphère artistique ?

Le processus ne fonctionne-t-il pas dans les deux sens ?

3e Impérial - Ani Deschênes

lundi 18 octobre 2010

LA "BABEL-NOÉ" D'YVES GENDREAU. UNE OEUVRE EN CHANTIER PERMANENT.

"Babel-Noé", Yves Gendreau. Photographie ©FDM, 2010.

Amateur d'échafaudages, filins, structures tubulaires et matériel de chantier en tout genre, Yves Gendreau travaille au Québec. De la belle province il a conservé une mentalité de pionnier. Construire, assembler. Déconstruire et refaire. En sachant bien que tout chantier est aussitôt suivi d'autres chantiers en devenir...

D'où le rêve un peu fou d'une sorte de gigantesque lego. De sculptures montées à partir d'éléments tubulaires recyclables à l'infini dans d'autres installations et d'autres assemblages.

Partant du constat selon lequel l'industrie et les grandes compagnies envahissent le paysage, urbain, rural et social, de poteaux, de câbles et d'oléoducs, Yves Gendreau décide de réinvestir les lieux à sa façon.

Le Grand Oeuvre d'Yves Gendreau, si bien moulé au coeur de l'univers instable qui est le nôtre, culmine dans le projet pharaonique de ce chantier (imaginaire) qui devait s'étendre sur 1,378,53 kilomètres, entre Hull au Québec et Moncton au Nouveau Brunswick (Canada).

Les villes traversées auraient été reliées entre elles par de fines structures de bois. Une traversée du fleuve Saint-Laurent par un des ponts de la ville de Québec était prévue. Eclairé la nuit, ce chantier en expansion et reconstruction permanente aurait posé des questions d'ingénierie et de résistance des matériaux assez complexes.

Le 8 octobre 1995, le fantôme de l'oeuvre imaginaire quitte fictivement la Galerie Axe Néo 7.

Conçu dans le cadre du 3e Impérial (groupe d'artistes autogérés dont le siège est à Granby, à une centaine de kilomètres de Montréal), ce projet fit l'objet de la part de son auteur de méticuleuses supputations sur les demandes et interventions possibles des communes ou entreprises privées mises à contribution pour le financement de l'oeuvre projetée.

Yves Gendreau est aussi l'auteur d'installations permanentes (comme cet ensemble de lignes colorées échafaudé près de la station de métro La Concorde à Laval, en 2007). Et de sculptures, échappées du recyclage permanent de ses structures de chantier. Comme cette « Babel-Noé », structure de bois qui danse et craque dès qu'on entreprend de la bercer. L'Arche de Noé et la Tour de Babel se rejoignent dans ce fantasme de vieux rafiot, de voyage interminable et de périple impossible.

Et voguent les lignes de force de la structure.
Et que dansent et se balancent en crissant les pans de bois affûtés.

3e Impérial - ALICA

lundi 4 octobre 2010

CONFERENCES MUSEE D'ORSAY : L’ARGENT, L'OR, LE CUIVRE, LA COULEUR.

APPROCHES SOCIOLOGIQUES ET ANTHROPOLOGIQUES DE L'ART AU XIXe SIECLE
L’ARGENT, L'OR, LE CUIVRE, LA COULEUR.

Vendredi 15 et Vendredi 22 Octobre 2010 à 12h30
Musée d'Orsay — Auditorium niveau -2

Entrée gratuite dans la limite des places disponibles.

"Une peinture telle que même au point de vue de l’argent, il soit préférable qu’elle soit sur ma toile que dans les tubes." (Vincent Van Gogh, Lettre à Théo)

Les couleurs solaires et métalliques, la peinture « matiériste » de Vincent Van Gogh. — Le peintre, son frère et son marchand. — La valeur de la peinture. — Paul Cézanne et Emile Zola. — L’art et l’argent au XIXe siècle.

Sous la direction de Florence de Mèredieu, Maître de Conférences émérite, Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne. Esthétique et Sciences de l’art), auteur de Histoire matérielle et immatérielle de l’art moderne et contemporain (Nouvelle édition augmentée, Larousse, 2004-2008).

Et avec la participation de Jean-Joseph Goux, Professeur à Rice University (Houston, Texas, USA), auteur de Frivolité de la valeur, essai sur l’imaginaire du capitalisme (Blusson, 2000).

Conférence de Jean-Joseph Goux
le Vendredi 3 Décembre 2010 à 12h30.
Musée d'Orsay — Auditorium niveau -2

Lien Musée d'Orsay : L'argent, l'or, le cuivre, la couleur.

samedi 2 octobre 2010

ARTAUD ET LE THEATRE. FRANCE CULTURE.

ARTAUD ET LE THEATRE
FRANCE CULTURE.
LES MERCREDIS DU THEATRE par Joëlle Gayot

Le mercredi 6 octobre 2010 de 15h00 à 16h00.
A écouter sur internet : Les Mercredis du Théatre

lundi 27 septembre 2010

PATRICK BEAULIEU. LA GRANDE MIGRATION DE L'AILE DU PAPILLON.

Le Vecteur Monarque, 2007 © Patrick Beaulieu.

De la fin septembre aux premiers jours de novembre 2007, Patrick Beaulieu s'embarque pour une installation multimédia itinérante.

Parti du Bas Saint-Laurent, dans le Nord est du Canada, le camion de Patrick Beaulieu suit la route de migration du Papillon Monarque. Cette aventure culminera, trente-quatre jours plus tard, le jour de la fête des morts, dans les montagnes mexicaines du Michoacan.

Cette odyssée « transfrontières » est ponctuée de représentations vidéos projetées sur les murs du camion. On y retrace l'histoire de cette étrange migration qui fait s'agglutiner dans les forêts mexicaines quantités de Papillons Monarque dont les ailes jaunes recouvrent les arbres de leurs bruissements et de leurs taches colorées. Au long du chemin, des échanges sont esquissés avec le public rencontré.

Le Papillon Monarque occupe une place privilégiée dans l'imaginaire des Indiens du Michoacan. Il incarne l'esprit des morts, qui reviennent visiter les vivants.

D'où la dimension ethnographique de cette poétique aventure que Patrick Beaulieu mène en compagnie de quelques acolytes qui regagnent le camion en cours de route.

L'aile du papillon, ses vibrations, ses couleurs, sa fragilité, c'est cela qui, tout au long du périple, et sur quelques milliers de kilomètres, mène nos aventuriers. Jusqu'à l'arrivée au « but » en terre mexicaine, et alors que prolifère dans les arbres et sur le sol le froissement des ailes de papillon.

www.vectormonarca.com

vendredi 17 septembre 2010

RESIDENCE AU 3e IMPERIAL. CONFERENCE A MONTREAL.

©FDM.

FLORENCE DE MÈREDIEU
en résidence au 3e impérial du 20 au 29 septembre 2010
http://www.3e-imperial.org

Dans le cadre de son programme de résidence et d’art infiltrant L’envers de l’endroit, le 3e impérial accueille l’historienne de l’art, philosophe et auteure française, Florence de Mèredieu.

Florence de Mèredieu est écrivain et essayiste. Philosophe de formation et Maître de conférences honoraire à l’Université Paris I (Panthéon-Sorbonne), elle a longtemps enseigné la philosophie de l’art et l’esthétique. En tant que spécialiste de l’art moderne et contemporain, elle a publié de nombreux ouvrages, dont Histoire matérielle et immatérielle de l’art moderne (Bordas, 1994) revu et augmenté aux éditions Larousse en 2004. Cet ouvrage s'est imposé comme une des références de l'histoire de l'art du XXe siècle; il prend en compte les formes contemporaines de l'art actuel, sous l'angle des techniques et des matériaux les plus divers et les plus incongrus, ceux-ci s'échelonnant du matériel à l'immatériel entre transparence et opacité, pesanteur et apesanteur, formel et informel, naturel et artificiel. Florence de Mèredieu a collaboré à de nombreuses revues comme Art Press, Communication et Parachute. Elle a effectué de nombreuses missions et conférences dans divers pays d’Amérique, d’Europe et d’Asie. Elle était conférencière invitée au Forum l’objet retourné organisé en 2008 par le 3e impérial dans le contexte de Manif d’art 4, la biennale de Québec.

Cette résidence est organisée par le 3e impérial, centre d’essai en art actuel en collaboration avec l’équipe du Programme des conférences ICI (Intervenants Culturels Internationaux) de l’École des arts visuels et médiatiques, UQÀM et avec le Cégep de Granby-Haute-Yamaska.

Discussion autour de l’art infiltrant
avec Florence de Mèredieu
Samedi 25 septembre 2010 à 16 h 00
lieu : 3e impérial, 164 rue Cowie, suite 327, Granby.
RSVP : Veuillez confirmer votre présence (places limitées) info@3e-imperial.org
T 450 372 7261

Conférence à Granby
Florence de Mèredieu - Eau, air, terre, feu : le langage des matériaux dans les arts plastiques
Mercredi, 22 septembre 2010 à 13 h 30
lieu : auditorium Desjardins (local B-303) du Cégep de Granby Haute-Yamaska
235, rue Saint-Jacques, Granby.
Événement ouvert au public

Conférence à Montréal
"UNE HISTOIRE DE L'ART ELARGIE"
Présentée par l’équipe du Programme des conférences ICI, École des arts visuels et médiatiques, UQÀM
Florence de Mèredieu, historienne de l'art, philosophe et auteure française.
Jeudi, 30 septembre 2010 de 12 h 30 à 13 h 45
UQAM, Pavillon Hubert-Aquin (A), local: A-2885
400 rue Ste-Catherine est (coin St-Denis) métro Berri-UQÀM – Montréal
La conférence sera suivie d'échanges et de discussions
de 14 h 00 à 17 h 00
au café La Brioche Lyonnaise, 1593, rue St-Denis
coin De Maisonneuve E.
Événement ouvert au public
Information :Éric Le Coguiec

3e impérial, centre d’essai en art actuel
Fondé en 1984, le 3e impérial est un organisme à but non lucratif de recherche, de production et de diffusion voué à l’exploration des potentiels de l’art actuel dans différentes sphères du quotidien et dans des espaces non dédiés à l’art.

L'ENVERS DE L'ENDROIT
PROGRAMME DE RÉSIDENCE 2008 > 2012.

Comment penser, percevoir, sentir et amuser le réel de façon dynamique ? Comment échapper à la stabilité apparente du monde et du présent avec l'objectif de les transformer ? Comment révéler l'invisible ? Par d'habiles détours, par des renversements de perspective, des manoeuvres épiques, la construction d'utopies, ou en dévoilant un entre-lieu ? À vous maintenant de réinventer le miroir d'Alice...

jeudi 2 septembre 2010

FONDATION HARTUNG BERGMAN. UN BAIN D'ARCHIVES.

Vue depuis l'atelier d'Hans Hartung ©FDM.

Documents papiers, photographies, correspondances privées et professionnelles, interviews, films, vidéos, différents états d'une œuvre pouvant utiliser des supports variés (manuscrits d'écrivain, œuvres plastiques, story-board, etc.) les archives sont très diverses.

Aucune archive ne ressemble à une autre. Et il est certain que les modes d'approche ne peuvent - d'une archive et d'un ensemble à un autre - se ressembler.

Le propre de la Fondation Hartung Bergman est d'être indissociable d'un lieu : un site, une maison, des dépendances et deux ateliers construits au début des années 1970 pour un couple d'artiste, Hans Hartung et Anna-Eva Bergman. Ils y vécurent et y travaillèrent jusqu'à leurs morts respectives (en 1989 et 1987).

Leur empreinte est partout. Dans la maison, quasi inchangée, leurs bibliothèques respectives, le champ d'oliviers centenaires et les grands pins qui auréolent le site de leur mouvement et le rythme de leurs troncs. Cette marque s'inscrit jusque dans le bleu très particulier de la piscine, ce bleu qui fut étudié de manière à reproduire le bleu de la mosaïque initiale détériorée. Lorsque l'on se baigne à l'ombre des grands pins, dans le patio géométrique et aérien, on est bien encore au cœur d'une archive demeurée sensuelle, vivante et habitée.

Une des singularités de cette archive est d'avoir été voulue, initiée, préprogrammée du vivant même des deux artistes qui avaient enclenché très tôt un processus de classement et de conservation des différents états de leurs démarches.

Rien à voir donc avec la poussière et le fouillis d'un grenier ou avec la sécheresse du protocole administratif d'une bibliothèque.

Tout est classé, ordonné, archivé. Méthodique et rigoureux. Mais cette rigueur a pour corollaire le mouvement dans l'eau bleutée de la piscine, l'ombre musicale des oliviers et la rythmique étrange que trace dans le ciel de Provence le tronc affûté des grands pins.

Séminaire Art et féminisme 4 : Autour de la question des archives audiovisuelles. Dirigé par Christine Lamothe et Hervé Coste de Champeron, sur une proposition de Catherine Gonnard.

LA PISCINE DE MERLEAU-PONTY.

Piscine, 2010 ©FDM.

"Quand je vois à travers l'épaisseur de l'eau le carrelage au fond de la piscine, je ne le vois pas malgré l'eau, les reflets, je le vois justement à travers eux, par eux. S'il n'y avait pas ces distorsions, ces zébrures de soleil, si je voyais sans cette chair la géométrie du carrelage, c'est alors que je cesserais de le voir comme il est, où il est, à savoir : plus loin que tout lieu identique. L'eau elle-même, la puissance aqueuse, l'élément sirupeux et miroitant, je ne peux pas dire qu'elle soit dans l'espace : elle n'est pas ailleurs, mais elle n'est pas dans la piscine. Elle l'habite, elle s'y matérialise, elle n'y est pas contenue, et si je lève les yeux vers l'écran des cyprès où joue le réseau des reflets, je ne puis contester que l'eau le visite aussi, ou du moins y envoie son essence active et vivante. C'est cette animation interne, ce rayonnement du visible que le peintre cherche sous les noms de profondeur, d'espace, de couleur."
(Merleau-Ponty, L'œil et l'esprit)

Texte écrit dans le sud de la France, au Tholonet, durant les mois de juillet et d'août 1960.

lundi 23 août 2010

UN ÉTÉ VAN GOGH.

Autoportrait au champ labouré ©FDM.

Préparation durant tout l’été de deux conférences à venir pour le Musée d’Orsay. Le centre en sera Van Gogh, la couleur, la matière. Je plonge dans les six volumes de la correspondance, m’imprègne des œuvres, de la touche grumeleuse et contrastée du peintre.

La « réalité », les champs labourés alentour, la paille, les meules, la lumière qui vient brunir et argenter le tout en cette fin août, me ramènent constamment au peintre. Les œuvres de Vincent, en retour, me reconduisent à la nature environnante.

Je m’imprègne de la lumière des blés, de cette peinture qui sent la paille et le torchis. Le monde se pare des couleurs du plomb, du bronze, du cuivre. Tout est cuit. Et ensoleillé.

Lien Musée d'Orsay.

dimanche 22 août 2010

VAN GOGH. LA MAISON DE VERRE IMPRESSIONNISTE.

Verres colorés ©FDM.

« J’ai lu dans le supplément littéraire du Figaro de Samedi (15 septembre) la description d’une maison impressionniste*. Cette maison était construite, comme seraient des fonds de bouteilles, en briques de verres bombés — de verre VIOLET. Le soleil là-dedans se reflétant, les reflets jaunes se brisant, il en résultait un effet inouï.
Pour soutenir ces murs en briques de verre en forme d’œufs violets on avait inventé un support en fer noir et doré représentant des sarments de vigne étranges et d’autres plantes grimpantes. Cette maison violette se trouvait au beau milieu d’un jardin dont tous les sentiers étaient faits d’un sable très jaune. Les parterres de fleurs ornementales étaient naturellement des plus extraordinaires comme coloration. » (Vincent Van Gogh, Lettre à Théo du 11 septembre 1888)

Préfiguration de l’art nouveau, anticipation monstrueuse (car bigarrée) de la maison de verre (blanc) de Pierre Chareau, la maison impressionniste ici décrite par Van Gogh en dit beaucoup sur l’étendue des préoccupations du peintre. La lumière, la couleur sont enfermées dans le verre, lequel sert lui-même de transformateur. Irisations. Effets kaléidoscopiques. Reflets. La nature environnante est alors comme vue au travers d’un prisme.

On se rappellera le très beau texte de Mme Bovary, dans lequel Flaubert nous dépeint un paysage vu successivement à travers les différents verres de couleur d’une fenêtre : ROUGE. JAUNE. BLEU.

* Le terme de « maison impressionniste » ne figurerait pas dans l’article et serait de Van Gogh.

(Vincent Van Gogh, Les Lettres, Actes Sud, 2009, tome 4)

mercredi 11 août 2010

MÉMOIRES FILMIQUES (FILM, 1981).

Ce film se veut un hommage au cinéma expérimental des années 1980. Il se présente comme un film-manifeste sur cette forme d'expression qui atteint, à ce moment-là, un grand développement. Il s'agit donc d'un éloge de ce photogramme fuyant, mirifique et abstrait que développent alors tant de films expérimentaux. La forme est abstraite, formelle et colorée. Le texte (très prégnant) se présente sous une forme tout à la fois poétique, critique et humoristique. Il s'agit d'une réflexion poétique et ludique sur le cinéma expérimental.

Le film super 8 est projeté à l'intérieur (au centre) du cadre constitué par une diapositive, dispositif qui avait alors été mis au point par Stéphane Marti. L'image et l'extrait de film présentés sur ce site ne comportent pas cet « écran » qui demeure essentiel et au rythme de l'image-mouvement et à la « plasticité » de l'ensemble.

"Monté à l'envers comme la mémoire, avec des retours en boucles et une temporalité impossible, un film se lira pourtant toujours de manière linéaire, sans qu'il soit possible de retenir — ou d'inverser — la fuite éperdue des photogrammes. Fuite rythmique et régulièrement agencée. A l'instar de quelque cérémonie — commémorative et magnifiquement ordonnée.

Qu'un photogramme alors, quelconque et nonobstant semblable à tous les autres, s'essaye à quelque anarchie, qu'il lui prenne le loisir d'en enjamber ou d'en chevaucher quelques autres, qu'il se frotte ou se pique de se retourner subrepticement — au plus mauvais moment du film — votre œil alors n'y lira plus rien sur cette pellicule vide.
On nomme parfois cela
avant-garde, étant bien certain que de toute façon nul ne comprendra rien - puisqu'il n'y a, bien sûr, rien à comprendre, strictement rien à lire ou bien à visionner. […]

Couchées là sur le papier, étalées, mises à plat, nos mémoires - filmiques et cependant toutes conceptuelles - auront cet aspect figé des morts éteints, coulés dans la pierre du souvenir.

Rendues à leur mouvement, à la transe éphémère de la danse filmique, on sait bien cependant qu'elles redeviendront vivantes…"

"Mémoires filmiques" (texte, extrait, 1982)

Mémoires filmiques (1981) un film de Florence de Mèredieu.
Super 8 mm, 10 minutes.
Voir un extrait du film (sans son cadre de diapos).

VIDÉO 2 PULSATIONS (FILM, 1982).

Les années 1980 sont marquées par une forte opposition (idéologique) du cinéma expérimental et de l'image vidéo. Ce film traite des points de rencontre possible entre les deux médiums ; il porte sur la perturbation et la transposition d'une image vidéo par l'intermédiaire de l'enregistrement cinématographique et de la projection (sur un film en noir et blanc) de quelques diapositives, abstraites et colorées.

La pulsation de l'image audiovisuelle sert de trame rythmique au défilement de l'image. On part d'une image ordinaire, banale, celle du petit écran de télévision. Des diapositives colorées permettent de jouer sur l'opposition et la rencontre de la couleur et du noir et du blanc (de l'image vidéo), transformant ainsi les visages. Le film super 8 est projeté à l'intérieur (au centre) du cadre constitué par une diapositive, dispositif qui avait alors été mis au point par Stéphane Marti.

Vidéo 2 pulsations (1982) un film de Florence de Mèredieu.
Super 8 mm, 10 minutes.

VIDÉO BLUES (FILM, 1981).

Ce film porte sur la perturbation et la transposition d'une image vidéo par l'intermédiaire du cinéma et de la photographie. On part d'une image ordinaire, banale, celle du petit écran de télévision. Des diapositives sont projetées sur l'écran, avec un jeu de contraste, sur le dérèglement de l'image, sur la mise en évidence de la trame...Les noirs absorbent l'image projetée tandis que les blancs la refusent ; d'où un phénomène de surimpression partiel et tout à fait localisé. Contraste entre deux images : l'une immobile, l'autre mobile et en noir et blanc. Mais, par le jeu des surimpressions, l'image fixe s'anime, se transforme. Il n'y a pour le reste aucun mouvement de caméra autre que celui du processus filmique initial ; tous les mouvements sont ceux-là même de l'image télévisée. Le rythme, les mots (on oserait dire le son) proviennent de l'image elle-même, des pulsations de l'image télévisuelle. "Le blues, le blues est dans les mots bien plus que dans l'image, et dans la marche au ralenti des mannequins saccadés. Nous n'écrirons pas ici sur les images, mais les accompagneront dans leur voyage. Paraphrase vidéographique et divaguante ou balade pour une mort impossible. D'où l'omniprésence sur l'écran de ce mannequin qui persiste d'image en image. Mort et irrémédiablement forclos, mièvre, muré sur le seul vide. Le blues, le blues est dans la mort, bien plus que dans les mots, et dans le rythme saccadé des images désaccordées. Pourquoi avoir ainsi mangé l'image, cinématographique et déjà irréelle ? Dévoré la figure sur ses contours, évidé cette silhouette d'une tache couleur d'écume… Est-ce parce que la télévision (plus que le cinéma) ouvre le règne de l'image "irréelle", fantasque, privée de chair. Hologramme presque. Et que j'aime l'image déshabillée de sa réalité, fantomatique et à peine décidable." ("Vidéo Blues", texte, extrait, publié en mars 1983, La Nouvelle revue Française, n°362) Vidéo Blues (1981) un film de Florence de Mèredieu. Super 8 mm, 23 minutes.

dimanche 1 août 2010

BROCANTES DE L'ÉTÉ. LA GUERRE DE 1914.

Au hasard d’une brocante, une carte postale avec cette légende :

"Je songe en tricotant toujours à votre père
Pensez à lui aussi en jouant à la guerre."

Au dos de cette carte, datée du 16 février 1916, une correspondance :

"Cher petit mari adoré, deux mots seulement pour te dire que nous allons tous bien. Je n’ai pas le temps de t’écrire longuement aujourd’hui. Hier nous avons eu un temps épouvantable un froid noir. Mon Dieu comme je pense à toi pauvre chéri que tu dois être malheureux. Vivement le beau temps et ton cher retour. Que Dieu veuille abréger cette terrible guerre. J’espère avoir une lettre de toi. Je n’en ai reçu qu’une. Je vais t’écrire plus longuement ce soir. En attendant d’avoir le bonheur d’avoir de tes nouvelles. Marie et Victor se joignent à moi pour embrasser mille fois leur petit père adoré.

Ta petite femme qui t’aime de tout cœur. Jeannette".


Comme c’est souvent le cas des cartes postales, image et correspondance se répondent. L’une est l’écho de l’autre et l’on découvre ici, en les confrontant, de quel poids fut, dans le contexte idéologique de la guerre de 1914, l’entrelacement d’éléments affectifs et d’impératifs moraux et politiques.

D’autant que ce fragment de ce que l’on nomme la "mémoire sociale" ne nous permet pas de savoir quelle fut la conclusion de l’histoire…

mardi 20 juillet 2010

LES PROMESSES DU PASSÉ: "ZERO DEMO" (ENDRE TOT).

Endre Tot, Zero Demo,Viersen, 1980, Performance.
Ph. Courtesy of the artist.

Le passé demeure une richesse. Incommensurable. Un ferment à réutiliser et réactualiser en permanence.

L'exposition "Les Promesses du passé" vient de fermer ses portes au Centre Georges Pompidou. En rendre compte au passé, c'est demeurer fidèle à l'intention qui l'anime : à savoir se situer dans une dimension non linéaire de l'histoire de l'art, le passé pouvant s'inscrire dans le temps de manière à en chambouler les strictes chaînes chronologiques.

"ZERO DEMO" : la performance-protestation du Hongrois Endre Tot (1980) s'inscrit dans le contexte ô combien particulier des années de plomb que vécut l'Europe de l'Est. La censure y était toute puissante. Le dédain aussi, vis-à-vis d'un mode d'expression (happenings, performances, avatars incertains de l'art conceptuel) venu de l'Occident. À moins que cet art ne suscite (comme ce fut aussi le cas) répression, enfermement ou bannissement.

L'expression artistique fut alors souvent en demi-teinte. Abstraite. Elliptique. Endre Tot excella dans ces formes de manifestations "blanches", ces actes de "micropolitique" dont la force demeure intacte.

Qu'est-ce qu'une "protestation zéro" ? Sinon le symbole et la quintessence de toutes les manifestations possibles. Autrement dit la PROTESTATION même.

En ces temps que nous vivons, face à une planète en déconfiture, un corps social abîmé, confrontés à un humain qui se retrouve dans des états bizarres, nous ne pouvons qu'en appeler à ce type de protestation blanche et MÉTAPHYSIQUE.

Alors oui : PROTESTATION ZÉRO. Protestation TOTALE.

lundi 5 juillet 2010

ANNIE MOLLARD-DESFOUR : LE NOIR - DICTIONNAIRE DE LA COULEUR.

Noir d'ébène. Noir de fumée. Noir de jais. Noir d'encre. Etc. Les expressions ne manquent pas pour décrire et spécifier les métamorphoses et divers aléas de cette « couleur » ou absence de couleur si particulière.

À l'ensemble de ces dénominations qui, toutes, se réfèrent à des matériaux, il faut aussitôt ajouter l'énumération d'une foule d'autres "matériaux" très distincts les uns des autres : anthracite, amadou, asphalte, bitume, carbone, caviar, corbeau, goudron, poix, etc. Tout cela s'exprimant, bien sûr, de manière alphabétique puisqu'il s'agit d'un dictionnaire.

L'intéressant reste ici précisément la richesse vertigineuse de termes et de sens obtenus par ces énumérations qui se croisent, s'entrecroisent et finissent par constituer un univers fascinant.

La couleur s'éprouve effectivement par les sens, mais aussi par les mots. Et c'est de ceux-là qu'il est question. De la richesse des mots de la couleur. Ces mots dessinent un paysage aux résonances sociologiques, ethnographiques et esthétiques.

Annie Mollard-Desfour, LE NOIR, Dictionnaire de la couleur, Mots et expressions d'aujourd'hui. XXe – XXIe, Préface de Pierre Soulages. CNRS éditions, 2010.

lundi 7 juin 2010

JEAN-PIERRE RAYNAUD IN SITU. REFLETS DANS UN ŒIL D'OR.

Photographie ©FDM.

Une fois achevées, livrées à l'espace public, les œuvres d'art vivent de leur vie propre. Confronté aux aléas de ses présentations, l'objet mue. Tel un caméléon.

Le Pot doré
(1985) de Jean-Pierre Raynaud connut ainsi nombre de métamorphoses. D'abord exposée à la Fondation Cartier, à Jouy-en-Josas, dans l'environnement de verdure qui seyait à un pot de fleur, la monumentale sculpture trôna ensuite à Berlin sur la Potsdamer Platz (1996), au cœur de la Cité interdite à Pékin (1996) et sur le Parvis Beaubourg (1998).

Le Pot doré a aujourd'hui élu domicile sur les terrasses du Centre Pompidou. Appréhendée au travers d'une vitre, sa surface fait désormais miroir et se pare des reflets de la lumière environnante. La structure du Pot en est bouleversée, dévorée.

Ne demeure plus alors qu'une épure. Une TRANSPARENCE. La maquette ou l'esquisse de ce qui pourrait, chez Platon, fonctionner comme l'essence ou l'IDÉE du Pot de fleur.

lundi 24 mai 2010

OMAHA BEACH. CIMETIÈRE AMÉRICAIN DE COLLEVILLE SUR MER.

Photographie ©FDM.

Les cimetières sont faits pour la contemplation des vivants. Le cimetière juif de Prague, aux tombes si serrées qu'elles en poussent de travers, les cimetières de gazon, les croix celtiques irlandaises, l'îlot des morts de San Michele à Venise sont autant d'images indélébiles.

Plus proche du cimetière marin de Paul Valéry (sans doute parce qu'il jouxte la mer...), le cimetière américain de Colleville sur mer est un lieu surprenant. Au sens littéral du terme, parce que l'immensité prend d'emblée le visiteur à la gorge. Cette immensité s'indéfinie à l'horizon, rejoignant le ciel et la mer.

On n'est plus dans le petit cimetière de Sète, immortalisé par Valéry. On a changé d'échelle. - 9387 corps reposent à proximité d'Omaha Beach, dont 307 inconnus et 4 femmes. La précision des chiffres y est chose étrange. Comme si le fait de prononcer un chiffre, d'aligner ce que l'on nomme une « exactitude » permettait ou d'annuler le drame ou (plus simplement) de le maîtriser.

Ici eut lieu, durant la deuxième guerre mondiale, un carnage. Une boucherie. Le cimetière n'est plus, a contrario, qu'une épure. D'une extrême rigueur esthétique.

Les croix de marbre - croix latines ponctuées de quelques étoiles de David -, ces croix sont d'une infinie blancheur.

Tout est abstrait. Rigoureux. Parfait.

Et l'on apprécie jusqu'à ce léger vallonnement qui précipite dans la mer la perspective formée par la ligne de crête des croix.

Le sens esthétique tient lieu ici de mémoire.