mercredi 1 décembre 2010

L'AFFAIRE ARTAUD (Fayard, 2009) : UN FESTIVAL DE POINTS D'EXCLAMATION.

Hiroshige, Pont sous la pluie, 1857 (détail).

"l'auteur n'a pas hésité à se pourvoir d'un stock vraiment gigantesque de points d'exclamation, qui émaillent presque chaque page, et dont on se dit vite qu'ils sont comme la petite pluie de Lille ou de Saint-Omer : quand elle commence à tomber, il y en a pour deux ou trois mois". (Les "Histoires littéraires")

En ce qui concerne Artaud, L'Affaire et les "affaires", les jours se suivent et se ressemblent. L'Affaire continue, avec ses manœuvres souterraines, ses censures et - de temps en temps - un compte-rendu, une "critique", un essai d'analyse. Les compte-rendu sur ce livre ne sont pas si nombreux. Ils me font donc toujours plaisir. Même (et surtout) lorsqu'ils revisitent le texte, en tentant de ne pas vouloir comprendre ce qui s'y lit et s'y joue. Et d'y lire tout autre chose que ce qui s'y écrit.

L'article consacré au livre par les "Histoires littéraires" (N° 39, 2010) m'a profondément réjouie. Je vais pouvoir, à nouveau et sans vergogne, me livrer à l'exercice que l'on m'a si souvent reproché : disséquer et décortiquer les propos des uns et des autres, me repaître de la prose prétenduement acérée des critiques, journalistes et autres exégètes.

Mon livre contiendrait donc un nombre anormalement élevé de points d'exclamations. - Eh bien, c'est vrai ! Je l'avoue. Dans l'affaire Artaud, j'ai été constamment de stupeur en stupeur et d'un point d'exclamation à un autre point d'exclamation. En passant par des étapes intermédiaires elles aussi porteuses de ces mêmes coups de griffes de l'écriture et de l'histoire.

Ce livre, j'aurais pu l'écrire à l'aide de seuls points d'exclamations. Une overdose en somme de ces points qui sabrent l'espace d'une écume colérique. Graphique et calligraphique.

Marques et stigmates de la surprise, de l'étonnement. Signes qu'en ce monde-là de l'affaire Artaud, quelque chose ne tournait pas rond, qui poussait toujours à s'ébattre dans l'aigu et dans l'exclamatif.

Mon interlocuteur anonyme se sent comme noyé au cœur d'une "pluie" de points d'exclamations ! - C'est bien là l'effet que me fit, au fil des ans, la succession répétitive des mêmes et sempiternelles mesquineries de l'affaire Artaud.

Que le lecteur du récit de L'Affaire se sente envahi et percuté par cette ponctuation, eh bien, cher Anonyme, c'est un beau compliment. Merci ! Le point d'exclamation correspond assurément à la juste ponctuation de toute L'Affaire.

D'autant que l'affaire ou les "affaires" Artaud n'ont pas duré "deux ou trois mois". J'y suis pour ma part entré il y a vingt neuf ans. Cela en fait de la pluie...

Cela me rappelle ces estampes japonaises qui déclinent, à coups de sabre fins, les lignes serrées d'une pluie répétitive. Et aussi persistante que les petitesses et reprises de l'affaire Artaud. Le promeneur, dans toute cette pluie, n'y est qu'un papillon, pris au piège d'une multitude d'épingles.

Ma vocation à moi serait-elle d'épingler le lecteur au cœur d'une forêt, d'une pluie de points d'exclamations ?

Rien que pour cela, cela valait le coup d'écrire ce que L'Anonyme des "Histoires littéraires" nomme "ce très curieux Journal ethnographique".

Lien Histoires Littéraires

samedi 27 novembre 2010

L’AFFAIRE ARTAUD, “PASSIONNANTE ET TERRIFIANTE”.

Je relaie aujourd’hui sur mon blog cet avis d’un lecteur qui — finalement — aura lu le gros pavé paru chez Fayard en mars 2009, ce gros pavé sur L’Affaire Artaud qui continue à brûler les doigts de beaucoup de ceux qui en ont eu connaissance.

Mercredi 04 Août 2010, 09:05.

“Je termine en ce moment même L'affaire Artaud, Journal ethnographique, de Florence de Mèredieu (Fayard). Je ne connaissais d'Artaud que quelques textes de la période surréaliste et en avais l'image du poète fou. J'avais acheté ce pavé (600 et quelques pages) il y a longtemps et, l'été arrivé, je me lance, en ne sachant pas trop sur quoi j'allais tomber. Ce que raconte F. de Mèredieu est tout bonnement incroyable : prof de philo - esthétique - à Paris I, elle étudie notamment Artaud dans ses cours et dans les années 80, projette de publier un livre sur les dessins d'Artaud. Elle met ainsi le pied dans "l'affaire Artaud", qui a éclaté le jour de la mort de l'auteur, puisque ses amis vident sa chambre de tous les manuscrits. L'histoire de la publication des œuvres posthumes d'Artaud chez Gallimard est terrifiante : celle qui détient les manuscrits d'Artaud s'autorisant à recomposer les textes des années 1946-1948 (Artaud aura eu le temps de remplir plus de 500 cahiers d'écolier durant cette période, qui sont encore à plus de 95% inédits), en piochant d'un cahier à l'autre. C'est en tout cas une plongée dans la vie littéraire de la seconde moitié du XXe siècle à la fois passionnante et terrifiante. Sans doute que les aficionados d'Artaud connaissent l'histoire, mais personnellement, je suis tombé des nues. Pour ceux qu'Artaud intéresse, je vous conseille ce bouquin, parfois un peu redondant, mais comme le dit l'auteur, c'est parce que dans cette histoire, les choses se répètent inlassablement.”

Auteur : Marcelin Hogler

Lien vers l'article sur Parfum de livres…parfum d’ailleurs.

Deux précisions :

- Ce qui est encore à 95% inédit, ce sont bien les Cahiers eux-mêmes (406 répertoriés à ce jour), textes et dessins confondus, qu’on souhaiterait avoir un jour en intégral fac-similé.

- L’Affaire Artaud (Fayard, 2009) a récemment fait son apparition dans le catalogue des Bibliothèques de la Ville de Paris : 1 exemplaire, disponible à la réserve centrale. Avec cette mention : “Public motivé”. Il est certain que le “passionnant et terrifiant” de l’Affaire a de quoi faire fuir le lecteur… “Qui, en ce monde, aurait dit Nietzsche, recherche la vérité ?” — Rassurons-nous : personne !
Au cas, toutefois, où la vérité ne vous fait pas peur, vous pouvez désormais emprunter gracieusement ce livre en le demandant auprès de la “Réserve centrale des Bibliothèques de la Ville de Paris”.

Merci en tout cas à Marcelin Hogler pour sa réconfortante lecture.

mardi 16 novembre 2010

VAN GOGH ET LA "PHRYNÉ" DE GÉRÔME.


"C.M. [Cornélius-Marinus, oncle de Vincent Van Gogh] m'a demandé aujourd'hui si je ne trouvais pas belle la Phryné de Gérôme. J'ai dit que j'avais infiniment plus de plaisir à regarder une femme laide d'Israels ou de Millet ou une vieille femme de Ed Frère. Car qu'est-ce que cela signifie, en somme, un beau corps comme celui de la Phryné ? (...)
Je ne ressens, quant à moi, qu'extrêmement peu de sympathie pour cette figure de Gérôme, car je n'y vois pas le moindre signe révélateur d'intelligence. Des mains qui portent la marque du travail sont plus belles que des mains pareilles à celles de cette figure."
(Lettre à Théo, 9 janvier 1978)

Van Gogh et Gérôme œuvrent à la même époque. L'insuccès de l'un et la réussite de l'autre se sont au fil du temps inversés. Gérôme sombre dans l'oubli. Van Gogh monte au firmament.

Relire aujourd'hui ce que Van Gogh écrivait de Gérôme permet de mesurer d'un trait l'immensité de ce qui les sépare. En janvier 1874, Vincent cite Gérôme parmi les peintres qu'il apprécie. Quatre ans plus tard, son goût a évolué ; il se démarque désormais des jugements esthétiques familiaux.

Il exalte maintenant le "laid", le "pauvre", le "vieux". Toutes ces valeurs décriées par toute bonne société. Et la nôtre est sur ce point bien située dans le peloton de tête de l'exaltation du beau, du riche, de l'éternellement jeune. Ces valeurs-là ne suscitent en Vincent aucune "sympathie". Au sens étymologique et fort que ce terme revêt.

L'empathie, la "sympathie" de Van Gogh s'adressent à des valeurs décriées. Ses goûts picturaux vont au laid, au ridé, au noueux, à une certaine vision de l'humain. Van Gogh s'accorderait en cela avec Picasso - songeons à la "hideur" de La Femme qui pleure - et Lucian Freud que l'on fustige si souvent au titre de peintre d'une certaine "chair", triste, flasque et si prodigieusement nervurée.

Lucian Freud et la chair
Exposition Gérôme au Musée d'Orsay

lundi 15 novembre 2010

"LA CHAMBRE DES CRIS". WORK IN PROGRESS. AVEC ALEXANDRA DEMENTIEVA.


"Pour dépeindre le cri que j'ai rêvé, pour le dépeindre avec les paroles vives, avec les mots appropriés, et pour bouche à bouche et souffle à souffle, le faire passer non dans l'oreille, mais dans la poitrine du spectateur." (Antonin Artaud, Le Théâtre de Séraphin)

Au début de l'année 2009, Alexandra Dementieva (artiste multimédia réalisatrice d'installations interactives) me fait part d'un souhait. Travailler ensemble à une installation interactive qui serait basée sur Antonin Artaud.

Ma première réaction fut négative et très viscérale. L'œuvre d'Artaud se base sur une fondamentale méfiance vis-à-vis des techniques, des instruments et de tout ce qui lui apparaît comme des "organes" ou des intermédiaires. Je connais par ailleurs les critiques qu'il adresse au cinéma et à l'ensemble du monde "virtuel" des images. Artaud travaille dans la chair. Et dans l'os. In vivo.

Après mûres réflexions, il me semble toutefois qu'il y a là un challenge à relever. Et une confrontation diablement intéressante à tenter entre le Mômo et les nouvelles technologies.

D'où un démarrage au quart de tours et l'élaboration de trois scénarios, qui se sont bientôt complétés d'un quatrième projet. Quatre projets d'installations que j'ai donc présentés à Alexandra.

Nous en avons longuement discuté et les avons ajusté au cours d'un travail commun. La question technique s'est bien évidemment de suite révélée redoutable. Car l'on ne peut pas faire n'importe quoi dans le cadre et l'atmosphère de l'œuvre du Mômo. Il faut bien sûr éviter tout ce qui (de près ou de loin) peut ressembler à une "ficelle" ou un processus d'illusion.

Soyons clairs : il ne s'agit pas d'interpréter ou d'adapter un fragment de l'œuvre d'Artaud. Pas une ligne, pas un texte, pas un dessin, aucune photographie ou fragment sonore d'Artaud ne seront empruntés. Celui-ci sera utilisé à la façon d'une fondamentale référence. Et comme un climat. Une "atmosphère".

Depuis nous travaillons à la co-réalisation de cet ensemble qui pourrait aboutir (les quatre installations étant alors regroupées) à une forme de spectacle théâtral en quatre actes.

Nous avons commencé la mise en œuvre du premier projet : LA CHAMBRE DES CRIS. En voici un bref descriptif.

"Ce projet s'inscrit dans le sillage et le prolongement de l'œuvre d'Antonin Artaud. Et, plus précisément de ce "théâtre de la cruauté" qui vise à recréer et refondre l'homme et son anatomie.

L'œuvre d'Artaud est une machinerie complexe : musicale, gestuelle, textuelle et imagée. Le corps y déploie l'arsenal entier de ses souffles, cris, paroles, mouvements et onomatopées.

À la "virtualité" des images Artaud préférait le corps de chair et d'os de l'acteur vivant. C'est, en conséquence, à une autre dimension des "machines" et des nouvelles technologies que nous faisons ici appel. À cette dimension de participation et de lien (physique, concret) qui jouent à plein dans le théâtre d'Artaud. À une forme d'interactivité et de participation basée sur la mise en jeu du corps du spectateur. Corps concret, physique, et qui ne demande qu'à crier, souffler, hululer.

Nous voulons inviter le public à crier, hurler, être et exister. En esquissant et réinventant les signes et les souffles du corps. Des interfaces relieront le public au monde des sons, des cris, des lumières. - Ce seront alors d'autres cris, d'autres lumières, d'autres sons et d'étranges cris qui surgiront.

Nous inspirant d'Artaud, de ses théories sur le souffle, le cri, la lumière et l'utilisation sonore de l'espace, nous proposerons une déambulation sonore, rituelle et lumineuse. Chambres cruelles. Stations où l'oralité du "théâtre de la cruauté" se manifestera de manière exacerbée."

BRUXELLES, 2010.

Photographie ©FDM.

dimanche 14 novembre 2010

DOUG ET MIKE STARN. FORÊT DE BAMBOUS SUR LE TOIT DU "MET".

Photographie ©FDM.

Durant tout l'été, les visiteurs du MET (le Metropolitan Museum de New York) ont pu déambuler dans la forêt de bambous (5000 cannes), installée sur le toit du bâtiment (le "roof garden"). Suivant le guide, certains auront grimpé jusque dans les structures installées en hauteur.

Les tuyaux et tubulures de bambou circonscrivaient une infinité de grilles, cadres et perspectives sur l'espace environnant. De quoi renouveler de manière saisissante "l'imprenable vue" sur New York et la verdure de Central Park.

Au coucher du soleil, l'endroit prenait des allures de rendez-vous mondain, les visiteurs se pressant pour siroter un coktail en regardant le soleil illuminer progressivement les façades de verre.

Cette installation a réveillé en moi les ardeurs du photographe. Et j'ai cliché, cliché à merci, et sous tous les angles. Au travers de toutes les tubulures. Multipliant les "vues", les "cadres", les "aperçus".

Video sur youtube

jeudi 11 novembre 2010

BARBARA KRUGER IN SITU. NEW YORK, 2010.

Photographie ©FDM.

Non loin de la "High line", ce chemin suspendu qui navigue entre les gratte-ciels, avec des aperçus sur l'Hudson, entre la 13e et la 14e rue ouest, Barbara Kruger a déployé ses lettres et ses slogans à même le sol, les murs et les aspérités du terrain.

ART. SEXE. MONEY. Tracées à la peinture blanche ou noire, de gigantesques CAPITALES jouent étrangement avec l'espace urbain environnant.

L'envahissante utilisation publicitaire de la LETTRE dans le contexte new-yorkais, son gigantisme, sa déclinaison sous forme de slogans et d'aphorismes, tout cela pourrait faire de l'art de Barbara Kruger un art caméléon, apte comme tel à se fondre dans le milieu ambiant et à n'apparaître que comme la déclinaison d'un style préexistant à l'intervention de l'artiste.

L'étonnant est que la force de frappe des slogans de l'artiste, leur puissance esthétique, soient si prégnants.

L'environnement devient un "Barbara Kruger". C'est elle qui s'assimile un contexte urbain en lui-même hyperprégnant. Les éléments du paysage - masses des containers ou bâtiments de chantier, lignes blanches, noires, colorées et massives, des voitures ou camionnettes garées là sur le parking - tout cela se fond et se coule dans la masse de l'œuvre.

Du monde publicitaire et des médias, elle ne conserve que l'épure de la LETTRE. La pureté et la force de sa géométrie. Son caractère anguleux et si puissamment tracé. Affirmé. Inscrit. Martelé à l'instar d'un poinçon. Ce que nous avons-là, c'est "du Barbara Kruger".

POWER ART IN THE BIG CITY.

dimanche 7 novembre 2010

RESIDENCE AU 3e IMPERIAL. Septembre 2010.

L'Imperial Tobacco, ancienne manufacture de tabac.
Photographie ©FDM.

Depuis 25 ans, le Centre d'artistes autogéré du 3e Imperial, accueille à Granby (Québec) des artistes en résidence.

Petite ville située en milieu rural, à une petite centaine de kilomètres de Montréal, Granby aura été propice aux travaux et expérimentations d'un "art infiltrant" qui se coule dans les interstices du paysage urbain, de la nature et du tissu social.

Un texte verra bientôt le jour sur l'expérience qui a été la mienne au cœur du 3e Impérial, lors d'une résidence qui s'est déroulé à Granby en cet automne 2010. J'y évoquerai alors les travaux des artistes qui se sont succédés dans les locaux (si inspirants) de cette ancienne manufacture de tabac.

Qu'ils sachent tous ici :
- ceux que j'ai rencontrés (Thomas Grondin, Caroline Boileau et Stéphane Gilot, Douglas Scholes et Patrick Beaulieu, Yves Gendreau et Danyèle Alain, Martin Dufrasne, Lamathilde...)
- et ceux dont j'ai pu apprécier les œuvres in situ (Ani Deschênes) ou par la consultation des archives, des vidéos et des lieux qu'ils ont un jour (en un temps donné) investis (Sylvie Cotton, Christian Barré, Karen Elaine Spencer, Émilie Rondeau, Doyon/Demers, Ève Cadieux, Alain Fleurent, Guy Blackburn, etc. : je ne peux tous ici les citer), que leurs œuvres m'ont un temps habitée et qu'elles réapparaîtront, entrelacées et cousues dans la trame d'un texte à venir.

Merci à eux.

3e Imperial

DANYÈLE ALAIN. EAU, AIR, TERRE, FEU. COMPOST ET FERMENTS LACTIQUES.

L'ESPRIT DES ARBRES.
Site agraire. Roches, branches, feu, immortelles, neige.
Diamètre de huit mètres sur une hauteur d'un mètre et demi. 1997.
Photographie ©Yves Gendreau.

Chaque artiste travaille avec des matériaux qu'il s'approprie et avec lesquels il se sent en affinité. J'évoquerai aujourdhui le parcours qui fut celui de Danyèle Alain. Parcours nourri de ces quatre éléments qui constituent le fonds de toutes nos mythologies. Que celles-ci soient archaïques et naturelles ou plus contemporaines.

Ses œuvres sont tissées de cette réalité mi-urbaine, mi-rurale, qui caractérise la région de Granby (Québec). D'où l'emploi du terme "RURBAIN" (propre au 3e Imperial) pour désigner cet enchevêtrement si particulier d'espaces naturels (ou "en friches") et de paysages urbains.

Durant de longues années, Danyèle Alain aura œuvré avec les matériaux de la paysannerie : compost, fumier, lait, bois, etc. En 2001, non loin de la ville de La Pocatière et avec le concours des ouvriers agricoles d'une ferme, elle dresse en plein champ, une impressionnante "sculpture" de compost (Sculpture de chemin).

La Route du sel l'avait précédemment amenée à construire de toute pièce le cratère d'un volcan, dont les mèches et les escarbilles brûlèrent de tous leurs feux jusque dans la nuit.

En 1988 et 1994, elle participe à l'une des aventures communes au 3e Imperial (L'Art et l'eau), bâtissant sur le lac Boivin des sortes de huttes qui s'éclairent la nuit.

En 2000, elle s'empare de ferments lactiques qu'elles transmet de proche en proche, par le truchement d'un cérémonial qui se déroule dans une roulotte. Elle y accueille le visiteur, dans une atmosphère conviviale et "bon enfant" de "laboratoire" de campagne.

Du lait (et des images) sont puissamment brassés sur une vidéo. Soigneusement alignés sur une étagère de la roulotte, de petits pots de verre aseptisés attendent de recueillir et véhiculer la précieuse bactérie, la "filia". Danyèle Alain intègre ainsi à son travail une double dimension RURALE (on reste proche des travaux et des matières de l'agriculture ou de l'élevage) et SOCIALE, son vœu étant de s'inscrire au cœur de protocoles sociaux réels.

L'art infiltre le réel. Et se trouve, à son tour, infiltré par ce même réel.

3e Imperial - Danyèle Alain

samedi 6 novembre 2010

DOUGLAS SCHOLES : RIVER TV (1999).

Photographie ©Douglas Scholes.

J'ai toujours aimé les métaphores et les processus de mise en abîme. Le débit de l'image télévisuelle a souvent été comparé à celui d'un fleuve. Les plans se succèdent en cascades et reviennent à peu près similaires.

Douglas Scholes prend la métaphore au pied de la lettre. Un personnage, assis et les pieds dans l'eau, regarde ce qui défile sur un téléviseur : de l'eau qui coule, bien sûr.

En arrière-plan se déploient la poésie d'un paysage, les grands espaces de l'Alberta.

3e Imperial - Douglas Scholes

dimanche 24 octobre 2010

NARCISSE OU LE STADE DU MIROIR CHEZ LE FLAMANT ROSE.

Photographie ©FDM.

"Qu'une Gestalt soit capable d'effets formatifs sur l'organisme est attesté par une expérimentation biologique (...). La maturation de la gonade chez la pigeonne a pour condition nécessaire la vue d'un congénère, peu importe son sexe, - et si suffisante que l'effet est obtenu par la seule mise à la portée de l'individu du champ de réflexion d'un miroir." (Jacques Lacan, Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je, 1949)

Visitant récemment un zoo à l'étranger et contemplant, dans leur enclos de plein air, la gymnastique pour le moins hiéroglyphique des flamants roses, j'appris que dans ce zoo, afin de favoriser la reproduction de l'espèce, on plaçait les animaux dans un environnement de miroirs, de manière à ce qu'ils se perçoivent entourés d'un grand nombre de leurs congénères.

On sait effectivement - et Jacques Lacan le rappelait naguère - que la perception d'une Gestalt propre à l'espèce joue un rôle considérable dans les rituels propres aux espèces animales. Ceci a été particulièrement vérifié dans le cas des oiseaux.

Admirant le reflet de l'animal dans l'eau, je me suis amusée du rappel "in vivo" de ce beau texte de Lacan. Un de ses rares textes limpides et transparents, si je puis me permettre ces deux expressions "liquides".

Ces flamants-là étaient ROSES. D'un rose très soutenu. Leur nourriture, riche en animalcules (crevettes) et produits colorés, est à l'origine de ce ton. Je me souvins alors que, dans le règne végétal aussi, on retrouve le même mécanisme. Pour obtenir un hortensia qui soit d'un beau bleu, on a coutume de déposer au pied de la plante de l'ardoise pilée.

Bleus, roses ou transparents, les mondes animaux et végétaux nous en apprennent beaucoup sur nos propres rituels.

samedi 23 octobre 2010

LE JARDIN DES TUILERIES : UNE MACHINE À LUMIERES.

Photographie ©FDM.

22 octobre : Conférence au Musée d'Orsay sur Van Gogh, L'Argent, l'Or, le Cuivre, la Couleur.

Sortie par la passerelle donnant sur la Seine et le Jardin des Tuileries. Et là, l'éblouissement ! La lumière est magnifique en cette fin d'automne.

Avec ses parterres, ses troncs à l'alignement impeccable, ses ombres et ses sculptures partout disséminées, le jardin a tout d'un piège à lumières. Il ressemble à une gigantesque camera obscura à ciel ouvert.

La "Maison Ferembal" de Jean Prouvé, installée le long des grilles de la rue de Rivoli, est là comme une sorte de tavoletta du XXe siècle. La lumière s'y engouffre, non par le ciel (comme dans la fameuse tavoletta de Brunelleschi), mais par les portes, les fenêtres, les jalousies, les interstices. Cette lumière y est tout aussitôt redistribuée sous forme d'ombres, de flaques plus ou moins opaques ou transparentes.

De l'intérieur de la maison, le paysage peut s'y lire, comme on le fait dans les maisons japonaises, par le biais des échancrures, du cadre des fenêtres et de ce que l'on nomme des "jalousies". - Fenêtres à claire-voie ou "clair-obscur".

Sur le plan d'eau, le tapis de boules flottantes de Yayoi Kusama s'irise de reflets caméléons. Le ciel s'empare du métal. Le gris vire au bleu.

Dans les allées et autour des bassins, les ombres s'allongent et se déforment. Graphiques. Musicales.

Miraculeuses de netteté.

mercredi 20 octobre 2010

ANI DESCHÊNES : GIRAFE DE TROIE.

Ani Deschênes, Girafe de Troie. Photographie ©FDM.

Réputé pour la richesse de sa faune, le ZOO (prononcez ZOOOUUU !) de Granby (Québec) a connu durant l’été 2010 deux événements heureux.

La naissance récente, tout d’abord, d’un girafon. Ce qui réjouit assurément le cœur et les grands yeux humides de sa craquante génitrice. Encore mal assuré sur ses longues pattes, notre rejeton des savanes devra attendre le printemps prochain pour découvrir son carré de terre québécoise. En attendant, il restera au chaud dans son abri.

Cet événement avait été précédé par l’apparition dans l’aire du zoo d’une autre girafe : de bois, celle-là. Cloutée, collée, sculptée, “designée”, et si joliment campée sur ses quatre pattes. L’incursion, l’infiltration de cet animal-surprise, doté dans ses replis et cavités de quelques objets incongrus (“élephant miniature, oisillons”, etc.) firent, durant l’été, la joie des visiteurs.

D’où le nom de “Girafe de Troie” donné par Ani Deschênes à ce bel animalcule. Situé non loin de l’enclos de ses sœurs les girafes, l’animal de bois a trouvé asile en bordure de l’espace du restaurant du Zoo, lieu de convivialité, espace commercial à ciel ouvert.

L’opération s’inscrit dans le cadre du cycle “l’envers de l’endroit”, cycle consacré par le 3e Impérial à une infiltration de la réalité par l’art.

La question reste par ailleurs ouverte de savoir si l’opération ne fonctionne pas dans les deux sens… Notre Girafe de Troie a bel et bien infiltré la “réalité” du zoo. Mais celle-ci n’a-t-elle pas, à son tour, en englobant et intégrant la sculpture perturbatrice, envahi et perturbé la sphère artistique ?

Le processus ne fonctionne-t-il pas dans les deux sens ?

3e Impérial - Ani Deschênes

lundi 18 octobre 2010

LA "BABEL-NOÉ" D'YVES GENDREAU. UNE OEUVRE EN CHANTIER PERMANENT.

"Babel-Noé", Yves Gendreau. Photographie ©FDM, 2010.

Amateur d'échafaudages, filins, structures tubulaires et matériel de chantier en tout genre, Yves Gendreau travaille au Québec. De la belle province il a conservé une mentalité de pionnier. Construire, assembler. Déconstruire et refaire. En sachant bien que tout chantier est aussitôt suivi d'autres chantiers en devenir...

D'où le rêve un peu fou d'une sorte de gigantesque lego. De sculptures montées à partir d'éléments tubulaires recyclables à l'infini dans d'autres installations et d'autres assemblages.

Partant du constat selon lequel l'industrie et les grandes compagnies envahissent le paysage, urbain, rural et social, de poteaux, de câbles et d'oléoducs, Yves Gendreau décide de réinvestir les lieux à sa façon.

Le Grand Oeuvre d'Yves Gendreau, si bien moulé au coeur de l'univers instable qui est le nôtre, culmine dans le projet pharaonique de ce chantier (imaginaire) qui devait s'étendre sur 1,378,53 kilomètres, entre Hull au Québec et Moncton au Nouveau Brunswick (Canada).

Les villes traversées auraient été reliées entre elles par de fines structures de bois. Une traversée du fleuve Saint-Laurent par un des ponts de la ville de Québec était prévue. Eclairé la nuit, ce chantier en expansion et reconstruction permanente aurait posé des questions d'ingénierie et de résistance des matériaux assez complexes.

Le 8 octobre 1995, le fantôme de l'oeuvre imaginaire quitte fictivement la Galerie Axe Néo 7.

Conçu dans le cadre du 3e Impérial (groupe d'artistes autogérés dont le siège est à Granby, à une centaine de kilomètres de Montréal), ce projet fit l'objet de la part de son auteur de méticuleuses supputations sur les demandes et interventions possibles des communes ou entreprises privées mises à contribution pour le financement de l'oeuvre projetée.

Yves Gendreau est aussi l'auteur d'installations permanentes (comme cet ensemble de lignes colorées échafaudé près de la station de métro La Concorde à Laval, en 2007). Et de sculptures, échappées du recyclage permanent de ses structures de chantier. Comme cette « Babel-Noé », structure de bois qui danse et craque dès qu'on entreprend de la bercer. L'Arche de Noé et la Tour de Babel se rejoignent dans ce fantasme de vieux rafiot, de voyage interminable et de périple impossible.

Et voguent les lignes de force de la structure.
Et que dansent et se balancent en crissant les pans de bois affûtés.

3e Impérial - ALICA

lundi 4 octobre 2010

CONFERENCES MUSEE D'ORSAY : L’ARGENT, L'OR, LE CUIVRE, LA COULEUR.

APPROCHES SOCIOLOGIQUES ET ANTHROPOLOGIQUES DE L'ART AU XIXe SIECLE
L’ARGENT, L'OR, LE CUIVRE, LA COULEUR.

Vendredi 15 et Vendredi 22 Octobre 2010 à 12h30
Musée d'Orsay — Auditorium niveau -2

Entrée gratuite dans la limite des places disponibles.

"Une peinture telle que même au point de vue de l’argent, il soit préférable qu’elle soit sur ma toile que dans les tubes." (Vincent Van Gogh, Lettre à Théo)

Les couleurs solaires et métalliques, la peinture « matiériste » de Vincent Van Gogh. — Le peintre, son frère et son marchand. — La valeur de la peinture. — Paul Cézanne et Emile Zola. — L’art et l’argent au XIXe siècle.

Sous la direction de Florence de Mèredieu, Maître de Conférences émérite, Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne. Esthétique et Sciences de l’art), auteur de Histoire matérielle et immatérielle de l’art moderne et contemporain (Nouvelle édition augmentée, Larousse, 2004-2008).

Et avec la participation de Jean-Joseph Goux, Professeur à Rice University (Houston, Texas, USA), auteur de Frivolité de la valeur, essai sur l’imaginaire du capitalisme (Blusson, 2000).

Conférence de Jean-Joseph Goux
le Vendredi 3 Décembre 2010 à 12h30.
Musée d'Orsay — Auditorium niveau -2

Lien Musée d'Orsay : L'argent, l'or, le cuivre, la couleur.

samedi 2 octobre 2010

ARTAUD ET LE THEATRE. FRANCE CULTURE.

ARTAUD ET LE THEATRE
FRANCE CULTURE.
LES MERCREDIS DU THEATRE par Joëlle Gayot

Le mercredi 6 octobre 2010 de 15h00 à 16h00.
A écouter sur internet : Les Mercredis du Théatre

lundi 27 septembre 2010

PATRICK BEAULIEU. LA GRANDE MIGRATION DE L'AILE DU PAPILLON.

Le Vecteur Monarque, 2007 © Patrick Beaulieu.

De la fin septembre aux premiers jours de novembre 2007, Patrick Beaulieu s'embarque pour une installation multimédia itinérante.

Parti du Bas Saint-Laurent, dans le Nord est du Canada, le camion de Patrick Beaulieu suit la route de migration du Papillon Monarque. Cette aventure culminera, trente-quatre jours plus tard, le jour de la fête des morts, dans les montagnes mexicaines du Michoacan.

Cette odyssée « transfrontières » est ponctuée de représentations vidéos projetées sur les murs du camion. On y retrace l'histoire de cette étrange migration qui fait s'agglutiner dans les forêts mexicaines quantités de Papillons Monarque dont les ailes jaunes recouvrent les arbres de leurs bruissements et de leurs taches colorées. Au long du chemin, des échanges sont esquissés avec le public rencontré.

Le Papillon Monarque occupe une place privilégiée dans l'imaginaire des Indiens du Michoacan. Il incarne l'esprit des morts, qui reviennent visiter les vivants.

D'où la dimension ethnographique de cette poétique aventure que Patrick Beaulieu mène en compagnie de quelques acolytes qui regagnent le camion en cours de route.

L'aile du papillon, ses vibrations, ses couleurs, sa fragilité, c'est cela qui, tout au long du périple, et sur quelques milliers de kilomètres, mène nos aventuriers. Jusqu'à l'arrivée au « but » en terre mexicaine, et alors que prolifère dans les arbres et sur le sol le froissement des ailes de papillon.

www.vectormonarca.com

vendredi 17 septembre 2010

RESIDENCE AU 3e IMPERIAL. CONFERENCE A MONTREAL.

©FDM.

FLORENCE DE MÈREDIEU
en résidence au 3e impérial du 20 au 29 septembre 2010
http://www.3e-imperial.org

Dans le cadre de son programme de résidence et d’art infiltrant L’envers de l’endroit, le 3e impérial accueille l’historienne de l’art, philosophe et auteure française, Florence de Mèredieu.

Florence de Mèredieu est écrivain et essayiste. Philosophe de formation et Maître de conférences honoraire à l’Université Paris I (Panthéon-Sorbonne), elle a longtemps enseigné la philosophie de l’art et l’esthétique. En tant que spécialiste de l’art moderne et contemporain, elle a publié de nombreux ouvrages, dont Histoire matérielle et immatérielle de l’art moderne (Bordas, 1994) revu et augmenté aux éditions Larousse en 2004. Cet ouvrage s'est imposé comme une des références de l'histoire de l'art du XXe siècle; il prend en compte les formes contemporaines de l'art actuel, sous l'angle des techniques et des matériaux les plus divers et les plus incongrus, ceux-ci s'échelonnant du matériel à l'immatériel entre transparence et opacité, pesanteur et apesanteur, formel et informel, naturel et artificiel. Florence de Mèredieu a collaboré à de nombreuses revues comme Art Press, Communication et Parachute. Elle a effectué de nombreuses missions et conférences dans divers pays d’Amérique, d’Europe et d’Asie. Elle était conférencière invitée au Forum l’objet retourné organisé en 2008 par le 3e impérial dans le contexte de Manif d’art 4, la biennale de Québec.

Cette résidence est organisée par le 3e impérial, centre d’essai en art actuel en collaboration avec l’équipe du Programme des conférences ICI (Intervenants Culturels Internationaux) de l’École des arts visuels et médiatiques, UQÀM et avec le Cégep de Granby-Haute-Yamaska.

Discussion autour de l’art infiltrant
avec Florence de Mèredieu
Samedi 25 septembre 2010 à 16 h 00
lieu : 3e impérial, 164 rue Cowie, suite 327, Granby.
RSVP : Veuillez confirmer votre présence (places limitées) info@3e-imperial.org
T 450 372 7261

Conférence à Granby
Florence de Mèredieu - Eau, air, terre, feu : le langage des matériaux dans les arts plastiques
Mercredi, 22 septembre 2010 à 13 h 30
lieu : auditorium Desjardins (local B-303) du Cégep de Granby Haute-Yamaska
235, rue Saint-Jacques, Granby.
Événement ouvert au public

Conférence à Montréal
"UNE HISTOIRE DE L'ART ELARGIE"
Présentée par l’équipe du Programme des conférences ICI, École des arts visuels et médiatiques, UQÀM
Florence de Mèredieu, historienne de l'art, philosophe et auteure française.
Jeudi, 30 septembre 2010 de 12 h 30 à 13 h 45
UQAM, Pavillon Hubert-Aquin (A), local: A-2885
400 rue Ste-Catherine est (coin St-Denis) métro Berri-UQÀM – Montréal
La conférence sera suivie d'échanges et de discussions
de 14 h 00 à 17 h 00
au café La Brioche Lyonnaise, 1593, rue St-Denis
coin De Maisonneuve E.
Événement ouvert au public
Information :Éric Le Coguiec

3e impérial, centre d’essai en art actuel
Fondé en 1984, le 3e impérial est un organisme à but non lucratif de recherche, de production et de diffusion voué à l’exploration des potentiels de l’art actuel dans différentes sphères du quotidien et dans des espaces non dédiés à l’art.

L'ENVERS DE L'ENDROIT
PROGRAMME DE RÉSIDENCE 2008 > 2012.

Comment penser, percevoir, sentir et amuser le réel de façon dynamique ? Comment échapper à la stabilité apparente du monde et du présent avec l'objectif de les transformer ? Comment révéler l'invisible ? Par d'habiles détours, par des renversements de perspective, des manoeuvres épiques, la construction d'utopies, ou en dévoilant un entre-lieu ? À vous maintenant de réinventer le miroir d'Alice...

jeudi 2 septembre 2010

FONDATION HARTUNG BERGMAN. UN BAIN D'ARCHIVES.

Vue depuis l'atelier d'Hans Hartung ©FDM.

Documents papiers, photographies, correspondances privées et professionnelles, interviews, films, vidéos, différents états d'une œuvre pouvant utiliser des supports variés (manuscrits d'écrivain, œuvres plastiques, story-board, etc.) les archives sont très diverses.

Aucune archive ne ressemble à une autre. Et il est certain que les modes d'approche ne peuvent - d'une archive et d'un ensemble à un autre - se ressembler.

Le propre de la Fondation Hartung Bergman est d'être indissociable d'un lieu : un site, une maison, des dépendances et deux ateliers construits au début des années 1970 pour un couple d'artiste, Hans Hartung et Anna-Eva Bergman. Ils y vécurent et y travaillèrent jusqu'à leurs morts respectives (en 1989 et 1987).

Leur empreinte est partout. Dans la maison, quasi inchangée, leurs bibliothèques respectives, le champ d'oliviers centenaires et les grands pins qui auréolent le site de leur mouvement et le rythme de leurs troncs. Cette marque s'inscrit jusque dans le bleu très particulier de la piscine, ce bleu qui fut étudié de manière à reproduire le bleu de la mosaïque initiale détériorée. Lorsque l'on se baigne à l'ombre des grands pins, dans le patio géométrique et aérien, on est bien encore au cœur d'une archive demeurée sensuelle, vivante et habitée.

Une des singularités de cette archive est d'avoir été voulue, initiée, préprogrammée du vivant même des deux artistes qui avaient enclenché très tôt un processus de classement et de conservation des différents états de leurs démarches.

Rien à voir donc avec la poussière et le fouillis d'un grenier ou avec la sécheresse du protocole administratif d'une bibliothèque.

Tout est classé, ordonné, archivé. Méthodique et rigoureux. Mais cette rigueur a pour corollaire le mouvement dans l'eau bleutée de la piscine, l'ombre musicale des oliviers et la rythmique étrange que trace dans le ciel de Provence le tronc affûté des grands pins.

Séminaire Art et féminisme 4 : Autour de la question des archives audiovisuelles. Dirigé par Christine Lamothe et Hervé Coste de Champeron, sur une proposition de Catherine Gonnard.

LA PISCINE DE MERLEAU-PONTY.

Piscine, 2010 ©FDM.

"Quand je vois à travers l'épaisseur de l'eau le carrelage au fond de la piscine, je ne le vois pas malgré l'eau, les reflets, je le vois justement à travers eux, par eux. S'il n'y avait pas ces distorsions, ces zébrures de soleil, si je voyais sans cette chair la géométrie du carrelage, c'est alors que je cesserais de le voir comme il est, où il est, à savoir : plus loin que tout lieu identique. L'eau elle-même, la puissance aqueuse, l'élément sirupeux et miroitant, je ne peux pas dire qu'elle soit dans l'espace : elle n'est pas ailleurs, mais elle n'est pas dans la piscine. Elle l'habite, elle s'y matérialise, elle n'y est pas contenue, et si je lève les yeux vers l'écran des cyprès où joue le réseau des reflets, je ne puis contester que l'eau le visite aussi, ou du moins y envoie son essence active et vivante. C'est cette animation interne, ce rayonnement du visible que le peintre cherche sous les noms de profondeur, d'espace, de couleur."
(Merleau-Ponty, L'œil et l'esprit)

Texte écrit dans le sud de la France, au Tholonet, durant les mois de juillet et d'août 1960.