dimanche 19 février 2012

DOUBLURES DE BLOG ET BLOGS FANTÔMES.

©FDM, 2011

Chaque blog (ou page de rencontre) se double et se redouble de toutes ces impressions, idées, esquisses qui nourrissent la vie quotidienne et que l'on destine - de manière plus ou moins fugace - à cet espace et ce territoire que l'on a peu à peu tissé entre soi et le monde. Comme une peau ou un espace transitionnel.

La plupart de ces « blogs » esquissés ne franchiront jamais la passe qui les feraient parvenir jusqu'à vous. Ils restent dans le monde des limbes. Demeurent secrets. Ils existent cependant et j'ai une prédilection toute particulière pour ces enveloppes virtuelles, ces impressions en points de suspension, ces tracés inaboutis.

J'en ai rêvé ainsi des myriades de « petits papiers ». Tout au long des promenades, rêveries, lectures et découvertes. Des chocs aussi que procurent les aléas de la vie culturelle et de la vie tout court.

Ils demeurent là - en marge du BLOG. Inaperçus, mais bien présents. Ils constituent comme un tuf et un terreau. Une profondeur. Ce que j'écris, et qui affleure à la surface du BLOG, se double et se redouble en permanence de ces pensées, sensations, sentiments qui eurent brièvement leur couleur et leur tonalité, et se sont estompés.

La vie a repris le dessus. Avec ses contraintes. Sa richesse. Les livres à écrire (les vrais) qui exigent un temps et une attention que l'on soustrait à la rêverie du BLOG.

Mais n'oubliez pas, lecteurs, passants :

ce BLOG est entouré d'une peau, de plis, de replis, de mondes, de réseaux.

Et de la lumière de ces étoiles qui - lointainement - cheminent vers vous...

dimanche 12 février 2012

LA SAGA EUROPÉENNE DES TRINITAIRES.

Le miracle des Trinitaires.
Saint-Thomas-in-Formis (Rome, vers 1210).

Jean-Luc Liez, L'art des Trinitaires en Europe (XIIIe-XVIIIe siècles), Publications de l'Université de Saint-Etienne, 2011.

Jean-Luc Liez nous offre ici la reconstitution minutieuse de cette grande épopée qui mena l'ordre religieux (peu connu) des Trinitaires à essaimer à travers l'Europe. Construisant des « maisons », églises, couvents.

Fondé à l'aube du XIIIe siècle, à la suite d'un « miracle » et d'une vision, par Jean de Matha et Félix de Valois, l'ordre s'arroge une fonction singulière : celle de la rédemption et du « rachat » des captifs. Nous sommes à l'époque des Croisades en terre sainte ; de nombreux chrétiens sont faits prisonniers, qui souffrent et risquent de surcroît d'abjurer leur foi.

Ce souci du rachat (des âmes et des corps) s'étendra ensuite aux infidèles, susceptibles d'être convertis et eux aussi « rachetés ». Ce qu'illustre bon nombre de représentations (concrétisées sous forme de mosaïques, de sceaux, de chapiteaux, etc.) qui nous montrent le Christ ou le Trinitaire, homme de Dieu, chargés de désenchaîner les captifs.

Le thème du rachat des âmes revêt ici un double aspect : matériel et spirituel. Le rachat des âmes se double en effet d'une entreprise de délivrance effective des prisonniers. L'ordre se dote donc de moyens lui permettant de payer des rançons. Il reçoit des dons de fidèles soucieux de racheter leurs propres péchés en acquérant ces fameuses « indulgences » qui firent couler tant d'encre. Toute une économie s'organise de manière à produire de la richesse. Ces biens sont ensuite échangés, troqués pourrait-on dire, contre le chrétien captif ou l'infidèle converti et lui aussi persécuté. Tout cela est strictement codifié et quantifié dans de nombreux textes.

C'est la découverte de Cerfroid (en Champagne), haut lieu de la pensée trinitaire, qui fut le point de départ de la recherche de Jean-Luc Liez. Cette recherche s'est poursuivie dans toute l'Europe (dans les diverses provinces de ce qui n'est encore ni l'Italie, ni la France, et jusqu'en Espagne, au Portugal, en Ukraine, au Royaume-Uni, en Irlande, etc.) où l'ordre, devenu puissant, inspire la construction d'églises, la production de sceaux, de sculptures, de tableaux, etc.

La fonction d'échange de la monnaie, de l'or, de l'argent, etc., prend ici un sens très particulier. La monnaie est ce matériau, ductile, symbolique, cet échangeur qui permet d'inverser un état et de transformer le réel. L'action de s'enrichir et de commercer, celle aussi de recevoir, acquièrent de la sorte un sens religieux. Un pont est comme construit entre les deux ordres du ciel et de la terre. On débouche là sur ce que Bossuet nommera « la céleste monnaie », celle que le Christ symbolise au premier chef, lui qui apparaît comme « le Rédempteur », celui qui est venu sur terre racheter les péchés des hommes.

L'art sert de fil conducteur à l'ensemble de l'étude. Un CD-Rom de plus de 300 pages contient les fiches détaillées et les reproductions photographiques des sites et monuments étudiés. Partez donc, comme l'auteur le fit lui-même, dans une navigation au long cours, lente, patiente et précise, au travers des paysages et figures de pierre, de cire et de pigments de l'art des Trinitaires.

Livre : L'art des Trinitaires en Europe

jeudi 9 février 2012

EIS ANTONIN ARTAUD. VOICI ANTONIN ARTAUD (PERSPECTIVA).

« ... chaque langue est une façon de sentir l'univers ou de le percevoir. » (Jorge Luis Borges)

Parution, en ce début d'année 2012, aux Éditions Perspectiva (Sao Paulo) de la traduction brésilienne de ma grosse biographie d'Artaud sortie en 2006 aux Éditions Fayard. Une belle et savante traduction. Élégamment préfacée par Isa Kopelman et par Jaco Guinsburg dont on connaît la passion pour le théâtre et les avant-gardes du XXe siècle.

Une traduction est toujours un grand moment de bonheur pour un auteur. Elle excentre les territoires habités, renouvelle et réinvente (comme l'a suggéré Jorge Luis Borges) ces autres habitacles qui sont ceux de la langue.

À commencer par ce titre de l'ouvrage, C'ÉTAIT ANTONIN ARTAUD, référence souhaitée par Claude Durand au fameux C'ÉTAIT DE GAULLE, paru chez Fayard en 1994. L'humour de la référence ne m'avait pas déplu.

Intraduisible en portugais, le titre français, est devenu EIS ANTONIN ARTAUD. Ce qui dévoile une des perspectives de l'ouvrage : VOICI L'HOMME. ECCE HOMO. VOICI ANTONIN ARTAUD et son siècle.

Antonin Artaud, « Homme Océan », comme le rappelle la Gazeta de Alegoas du 01 01 2012 (« Artaud, O Homen Oceano »). Homme Monde, qui a touché à tous les modes d'expression : théâtre, écriture, cinéma, dessin, radio, et dont la pensée n'a cessé de déboucher sur de nouveaux rivages.

« Eis Antonin Artaud »

Un des premiers articles

jeudi 19 janvier 2012

MAURIZIO CATTELAN. END OF ART. END OF PART.

« Hommage à Maurizio Cattelan » ©FDM, 2012.

Deliberately crazy clown and prankster, provocateur born, multi-character cards, perfect representative of an art that is available today on the triple mode of the scandal openly ideological, derision and a resounding commercial success, Maurizio Cattelan is needed to reach this question, too sensational or (falsely) shattering of the "end of art", the "suicide" and the disappearance of the artist.

This "end of art", on which Hegel meditated in the early nineteenth century (the art front, he said, and to reverse themselves within the aesthetic or reflection on art) has been known for many avatars.

All of Cattelan's works, today and hung suspended for a retrospective (presented as definitive : ALL) in the nave of the famous Guggenheim Museum in New York, works as a sort of macabre record. Long ago that Maurizio Cattelan has joined the other works of these galleries, museums and foundations where the works fossilize, thus entering within the Monument or the House Forte now what are known as art or History of Art.

What more now ? The artist must he, like a ghost, disappear, vanish ? To commit hara-kiri ? Bypass and elsewhere ? But how ?

Suicidal artists : they are few. In 1970, the writer Mishima (who also practiced the ideology and disturbing high dose) staged his own suicide. Others, like Rimbaud or Lautreamont, knew how to hide, disappear or change completely from life and activity. Others (Van Gogh, Artaud) were the suicide of the society that has since largely recovered its implementation (or non-implementation) initial value of the works initially denigrated having deliberately increased over time.

Where can therefore be place now if the man Maurizio Cattelan "stops" as he tells us to make art ? Business in the "pure" ? In the agitprop ? In journalism ? Or recycled in a circus, a new kind of course, but looks just like the circus of contemporary art ...

The future of our artist are not they - in advance - and trapped included in this system and the art circuit where he was pleased to introduce one day his toes and hands (and we know that in his work, there are the feet and hands, sometimes huge) ?

Marcel Duchamp knew of this radius, he saw his single "time use" integrated de facto in the history of art in his Great Work.

Exit Art, when you came in, it is not simple. Especially from the time when you were told (and repeated) that art is above all an attitude, a mode of being, a constant provocation.

The mechanism of the "recovery" (the simple recovery ideology) has been there. - Symptomatic remains in that, for the action of Maurizio Cattelan in 2001, full Venice Biennale, to be transported by plane patrons and sponsors on the site of a landfill, near the city of Palermo, transforming and in monetary situation that fell within the waste and non-value.

The « Action Cattelan » (in both senses of performance and Title listed) is probably not stay. Long time can be fun, frightened or angry dance of the puppets, many (even before they appear in the Hall of works by the artist) belonged, so outrageously diverse in history : Hitler Pope John Paul II, Pinocchio, Picasso, etc..

Can we put on a par with those kinds of icons 'cultural' has become of these characters, real or fiction? This is probably the rub. Hitler is not Pinocchio. Have us believe is a normal slope of our culture that tends to amalgamate all the great maelstrom in the bazaar and its signs.

Or you have to take on the mode of termination. And rise against this culture that brings everything back to leveling the order and logic of the supermarket. - Facilities Cattelan, I read them and want to read about how the total derision, the mode of a critique of this state of ideological puts players on the same level historical and mythological characters. I'm not sure that all read - these works - the same way.

One thing troubles me: This retrospective at the center of this temple of art that is the Guggenheim in New York that " ALL " means all facilities and earlier works by Maurizio Cattelan, picked, packed, suspended and exhibited together. As in a hypermarket. Taken alone, each of these facilities is strong. Amalgamated with each other, taken in themselves as in the stratification of any sandwich, these works pale, lose their charge.

To have this amazing space of the Guggenheim to design and produce a new work. Wide and massive size and, presumably, charge the most corrosive. Cattelan is there thought ? - It would have at least waited, hoped ...

So why this confusion, the foliation, that "hypermarket Cattelan" ? A supreme form of derision? Before the disappearance and the "killing of his works by the artist themselves." End of art. Endgame . - It is in Godot.

mardi 17 janvier 2012

GÉOPOLITIQUE DE L'INFINI. UN COUP DE VENT TRANSFRONTALIER.

Image glanée au cours de l'expédition Ventury.

Familier de ce qu'il nomme des « odyssées transfrontalières », Patrick Beaulieu part en 2011 à la découverte des vents de l'Amérique du Nord. Accompagné d'Alexis Pernet (marcheur et paysagiste) et de Daniel Canty (« tourneur de mots » et écrivain), il se lance à la recherche du moindre souffle, de la brise et des mouvements de cette puissance invisible que l'on repère ordinairement à ses traces.

Gonflements. Froissures. Pliures. Déchirures. Végétaux et chevelures couchés ou désordonnés. Houle des blés et mouvement des vagues. Tourbillons de la girouette. Envolées du linge et des feuilles mortes. Pluie décalée et comme mise en musique. Il y a toute une rhétorique du vent. De son parcours et de ses aléas.

Chemin faisant, Patrick Beaulieu se fait glaneur, ethnologue, ramassant au long cours ce qu'il découvre chez les bouquinistes des régions traversées. Comme ces cartes postales retraçant les aventures et les rencontres de l'homme et du vent. On en trouvera quelques échantillons sur son site.

Les relations de l'homme au vent sont très anciennes, archaïques. Chacun sait le plaisir qu'il y a à ressentir la caresse du vent sur sa peau. De la brise au blizzard, du chaud au froid cinglant, le vent présente une palette d'expériences sensorielles très diverses.

Dans l'espace de l'exposition de Sherbrooke, le projet Ventury de Patrick Beaulieu est associé au parcours stratosphérique étrange et aux « Exoplanètes » de Jean-Pierre Aubé : j'ai plaisir à les imaginer. À l'instar de grands fantômes lumineux.

La manipulation par les artistes des grands espaces et des forces naturelles demeure fascinante. Du peintre Hokusai au cinéaste Joris Ivens, en passant par les pages de ce livre que Duchamp avait offert à l'ouverture du vent ou aux mécaniques et mobiles de Calder, l'art fut toujours une précieuse girouette de nos humeurs et de nos émerveillements.

Moi aussi, je voudrais partir avec le vent... Et finir quelque part sur le sable de la mer... en fin duvet d'oiseau... en une virgule d'écume, spasmodiquement agitée par la houle venue du large...

JEAN-PIERRE AUBÉ / PATRICK BEAULIEU
GÉOPOLITIQUE DE L'INFINI

Exposition du 19 janvier au 4 mars 2012
SPOROBOLE, Centre en art actuel (Sherbrooke, Québec)

Ventury : site consacré à cette aventure

Sporobole

lundi 16 janvier 2012

JEAN-CLAUDE LEMAGNY. VAN GOGH. LA MONNAIE, L'OR ET L'ARGENT.

Après lecture de mon ouvrage sur Van Gogh, L'Argent, l'Or, le Cuivre, la Couleur (Blusson, 2011), Jean-Claude Lemagny m'adresse cette 2ème missive dont il m'autorise à reproduire de larges extraits.

Jean-Claude Lemagny
à Florence de Mèredieu
le 20 novembre 2011

Chère Amie,

J'ai lu votre second livre sur Van Gogh avec autant d'intérêt et de plaisir.
Quelques réflexions en passant :

- Il y avait dans la monnaie métallique une matière vraie et donc une poésie possible. Lorsque la monnaie est devenue presque totalement abstraite le monde a été privé d'une forme de sensualité. L'argent des financiers, celui qui mène notre société, n'est même plus du papier, rien qu'un échange électronique. Van Gogh a fait passer la poésie de l'or dans la peinture. Mais Rembrandt, né lui aussi dans la société hollandaise marchande, avant lui.

- Chaque fois que je recevais un photographe je le pensais comme un travailleur. Un artiste c'est d'abord un travailleur. Tout le capitalisme moderne tend à cacher ce fait premier que c'est le travail des travailleurs qui constitue la réalité de la société. Que le travail est donc la base de tout droit et de toute autorité. Or l'artiste est le modèle même de ce qu'est un travailleur : celui qui modifie le réel pour le rendre vivable. Dans le capitalisme il faut donc, par tous les moyens, faire oublier que l'artiste c'est un travailleur, en en faisant un baladin, un clown destiné à amuser la société, au service de la société. Alors qu'il est à son origine. Il faut lutter tout le temps et partout pour rappeler que l'art n'est pas un phénomène social divertissant (au sens de Pascal) mais une raison d'être, et pas seulement pour quelques semi-dingues mais pour tout le monde. La sociologie n'a pas ici à mettre son nez, mais seulement l'ontologie. Et encore : comme effet.

- On prend toujours à l'envers le problème de l'alchimie. Il ne s'agit pas de faire de l'or, métal stupide, car si on y parvenait l'or ne vaudrait plus rien. Si l'alchimiste réussissait à faire de l'or il serait forcé d'en garder le secret. Le chemin royal est inverse. Il s'agit de trouver quelque chose qui puisse remplacer l'or. Pour Van Gogh ce fut la peinture. J'ai lu l'article d'un économiste qui expliquait que dans le cas du tableau de Van Gogh acheté si cher par les Japonais, l'économie s'était mise à fonctionner à l'envers. Alors que plus on paye cher et plus une monnaie se déprécie, ici il s'agit de donner à l'argent un statut noble. L'or mérite d'acheter un chef-d'œuvre. Tentative vaine mais qui est l'aboutissement de ce que vous dites. Ces tableaux invendables ont valorisé l'argent. Mais après avoir été cavés, d'avoir été œuvre « mise à la garde » dirait Heidegger. [...]

- L'or comme excrément : pour les Aztèques cela s'appelait « la merde des dieux », sans rien de nécessairement péjoratif. D'où leur effarement devant l'avidité des conquistadors, qui leur fit croire que ceux-ci s'en nourrissaient.

- Il est un immense problème de la religion catholique qui, d'une part, adore un dieu qui fut pauvre parmi les pauvres (St François) et, d'autre part, multiplie les autels et les chasubles couverts d'or. J'ai vu, au Mexique, de misérables indiens se traîner à genoux jusqu'aux retables croulants de dorures. Mais il y a là une dialectique mystique à approfondir. [...]

- Dans son admirable livre L'Éloge de l'ombre, Junichiro Tanizaki s'en prend aux lumières dures et clinquantes de la modernité européenne. Il évoque la façon dont la lumière extérieure vient toucher l'intérieur du temple et de la maison japonaise, éveillant dans l'ombre les ors atténués. Vous avez bien fait sentir la complicité profonde qu'il y a, chez Van Gogh, entre la profondeur du noir et le rayonnement solaire.

Réponse de Florence de Mèredieu.

Cher Jean-Claude Lemagny,

Nous nous rencontrons sur l'importance comme sur l'étrangeté des rituels consacrés par les sociétés et les artistes à l'or et à l'argent. En Van Gogh coexistent le flamboiement solaire et la puissance de ces ténèbres d'où il extrait une abondance de richesses picturales.

Il m'est agréable de vous voir évoquer cette merveilleuse méditation sur les pouvoirs de l'ombre, de la salissure et des matériaux les plus humbles que l'on trouve chez Junichiro Tanizaki.

Vincent, à qui il arriva de se penser à l'instar d'un « Japonais », connut tous les degrés qui mènent des ténèbres à la lumière. Il sut enlacer et tisser la rude fibre des matériaux les plus terrestres au ruissellement mordoré de cette « monnaie céleste » qu'il put découvrir à la lecture des écrits de Bossuet.

* Jean-Claude LEMAGNY
Conservateur au département des Estampes et de la photographie de la Bibliothèque nationale de France. D’abord chargé de la gravure française du XVIIIe siècle, il prend, en 1968, la direction du Service de la photographie. Créateur de la galerie de photographie à la Bibliothèque nationale de France en 1971. Commissaire de nombreuses expositions consacrées à la gravure et à la photographie.

Van Gogh. L'argent, l'or, le cuivre, la couleur

Lettre de J.-C. Lemagny sur les « Souliers » de Van Gogh

dimanche 1 janvier 2012

2012 : UN NUAGE EN FORME DE DRAGON...

Paris, 2012 ©FDM

« Parfois nous voyons un nuage en forme de dragon,
Parfois une vapeur pareille à un ours ou un lion,
Une citadelle et ses tours, un rocher en surplomb,
Une montagne dentelée, ou un promontoire bleu
Couronné d'arbres qui font signe au monde,
Et abusent nos yeux n'étant que de l'air.
»

(William Shakespeare, Antoine et Cléopâtre)

vendredi 16 décembre 2011

MERCE CUNNINGHAM (1919-2009). THE LEGACY TOUR. PARIS, 2011.

« Mon travail est un processus continu. A la fin d'une danse, j'ai toujours une idée, même mince au départ, de celle qui suivra. C'est pourquoi je ne vois pas chaque danse comme un objet, mais plutôt comme une étape sur le chemin. » (Merce Cunningham, 1994)

Automne 1979. New York. - Dans une petite salle de spectacle des alentours de la 13e Rue, je découvre ce duo fascinant : Merce Cunningham et John Cage. La performance de Cunningham fut pour moi un de ces chocs esthétiques qui vous accompagne ensuite une vie durant.

Merce Cunningham ne danse pas. Il est l'être même de la danse. Le moindre de ses déplacements, le plus simple mouvement trace dans votre mémoire une ligne ineffaçable.

La frontière entre l'art et la vie est ici totalement outrepassée. Encore faut-il préciser que la gestuelle de Cunningham, la façon qu'il a de se mouvoir et d'habiter l'espace ou tout simplement d'« être là », sont celles d'un ovni.

Le « Legacy Tour », reprise sur deux ans de quelques-unes de ses chorégraphies canoniques, maintient et prolonge son héritage. Elle est aussi l'occasion d'approcher au plus près de ce qu'il fut, véhicula et enseigna à sa troupe.

Décors et costumes de Rauschenberg ou Mark Lancaster, musiques de David Tudor ou John Cage, la Merce Cunningham Dance Company et ses danseurs nous offrent cet automne au Théâtre de la Ville quelques spectacles d'exception.

Silhouette dégingandée, agrémentée d'une tête à la Giacometti, Merce Cunningham n'a pas fini de danser, passer, glisser ou poser ses pieds bien à plat sur la surface de notre sol terrestre.

vendredi 9 décembre 2011

FRANÇOIS JEUNE. COULEURS. COULURES. COULÉES.

Grenats et Turquoises
Acrylique et encre sur Intissé, 2011.
©François Jeune

* Intissé : support papier constitué de fibres textiles compressées.

Il est encore des artistes pour s’engager sur les chemins de la peinture, de l’abstraction, de la couleur.

Horizontalité et Verticalité. Haut et bas de la toile, circonscrivant l’espace du geste et la nature de ces coulées de matière picturale qu’il s’agit d’accompagner, de provoquer ou de contraindre.

Dans l’histoire de la peinture, l’aventure de la coulée de matière accompagnant le geste de l’artiste s’est vue renouvelée à diverses époques.

Les projections de sable d’André Masson sur une toile préalablement « graffitée » de colle font entrer la « projection » dans le vocabulaire pictural. Cette technique atteindra son paroxysme chez Jackson Pollock.

Redressant cette toile que Masson et Pollock traitaient au sol, Morris Louis joua systématiquement, à la fin des années 1950, sur le principe de la « coulure » : cette matière en voie d’épanchement et qui obéit strictement aux lois de la gravité. Cette matière, l’artiste américain l’accompagne, la perturbe, mais sans la canaliser totalement.

Travaillant sur de grands formats (ici respectivement : 330 x 330 cm et 365 x 300 cm : voir les images), soucieux de se développer dans toutes les dimensions et de conserver au tableau une profondeur, François Jeune préfère au terme de coulure celui de « coulée ».

Le terme de coulure est plus sec, plus technique. – Coulée : ce terme, qui se décline en français au féminin, est plus souple, plus sensuel. Déclinée à l’horizontale, mais aussi à la verticale, la coulée s’oriente vers le sinueux, le labyrinthique.

Surtout elle se dirige - et nous dirige - vers le large, le massif, l’océanique. La coulée s’élargit, se dilate, se rapproche de la masse liquide.

Les eaux sont colorées. Réunies, partagées, réticulées, elles forment des sillons, des méandres, se répandent, se divisent, se répartissent en zones : précises, floues, diversement délinéées.

Et – parfois – tombent en CASCADES.

À LA VERTICALE.

Texte de François Jeune :

DEFERLANTE,
Mouvement dans la couleur.

Déferlante, la couleur par imprégnation des toiles Unfurled de Morris Louis en 1960.
Déferlante, la couleur se libérant de la reproduction dans l'art du vingtième siècle.
Déferlante, la couleur de ses encres dont Marc Devade disait en 1980 : Geste de la couleur.

La transparence n'est pas l'apanage des glacis des couleurs de la peinture à l'huile.
La fluidité aquatique de la couleur est favorisée par l'invention de la peinture acrylique.
L'écoulement est le mode de cette nouvelle techné de la couleur.

Regardons en détail, pour comprendre ce mouvement interne de la couleur, le tournant du color Field chez Helen Frankenthaler, Morris Louis, et Sam Francis.
Revenons aussi sur les prémisses de cette houle colorée chez Turner, Monet ou Cézanne.
Repérons de nos jours le déplacement des flux lumineux de Turrell, les glissements des volumes colorés de Kapoor ou la fonte des matières pigmentées de Goldsworthy.

À une couleur objet mis en mouvement, se substitue un évènement sujet de la peinture.
À la couleur forme ou qualité d'une surface s'ajoute une couleur force membrane colorée.
À quelle physique mais aussi à quelle pensée correspond cette couleur déferlante ?

(François Jeune, Mars 2008)

Boucle du Temps
Acrylique et encre sur Intissé, 2009.
©François Jeune

samedi 3 décembre 2011

VAN GOGH. Les « Souliers ». UNE LETTRE DE JEAN-CLAUDE LEMAGNY.

Ayant lu mon petit livre sur Van Gogh et la controverse Heidegger, Schapiro, Derrida (« l’être de l’étant » de la tatane de Van Gogh), Jean-Claude Lemagny m’envoie une belle lettre, dont il m’autorise à reproduire ici l’essentiel.

16 novembre 2011
Jean-Claude Lemagny
à Florence de Mèredieu

Depuis longtemps j’ai été intrigué par ce discours nul de Heidegger sur les Souliers de Van Gogh.

Heidegger part simplement, profondément, de ce constat qu’une œuvre d’art est une chose. Une chose qu’elle est, pas une chose qu’elle représente. Mais dès qu’il prend son exemple des Souliers de Van Gogh, Heidegger dérape et bifurque d’une façon surprenante de la part d’un philosophe aussi averti. Il se met à parler non pas de la « chose » qu’est le tableau de Van Gogh (ses traits, ses couleurs, sa texture) mais de la chose que furent ces souliers. C’est là sortir totalement de son sujet. Et de nous faire rigoler avec des considérations socialo-sentimentales qui ne sont peut-être pas totalement ridicules par leur contenu mais par leur évasion du véritable propos, que Heidegger reprend ensuite dans le cours d’une méditation que je considère comme étant peut-être la plus vraie et la plus forte qu’un philosophe ait eue sur l’art. […]

En esthétique nous sommes peut-être condamnés à être toujours en dehors du sujet, par la nature des choses. La seule façon de penser l’art c’est d’en faire. Alors que faisons-nous, chère amie, avec nos idées incertaines et nos mots fuyants ? Nous faisons ce que nous pouvons pour rapprocher les gens du moment où ils se mettront devant une œuvre d’art. Pour de bon. La phrase poignante de Giacometti : « Un jour je me mettrai devant un arbre. » On meurt avant.

Ne nous moquons pas des « chemins qui ne mènent nulle part ». C’est la définition de toute philosophie. Vous le dites. Le philosophe est toujours en chemin. Il n’y a pas de résultats en philosophie. « Je ne cherche pas, je trouve », dit Picasso. C’est le philosophe qui cherche.

Schapiro dit que les souliers appartenaient à Van Gogh. C’est probable qu’il ne les avait pas volés. Une analyse des Souliers comme évoquant le vécu de Van Gogh est encore plus faible que de fantasmer une « paysanne » comme Heidegger.

Je fais une hypothèse peu crédible : ce sont les souliers de Madame Heidegger ! J’ai vu une photo de Mme Heidegger dans son jardin. C’était pas une pin up. On imagine qu’elle avait des souliers comme ça : femme de bûcheron.

Pour un artiste toute œuvre est gagnée contre lui-même, sinon c’est un pauvre type. « S’exprimer » : quelle posture grotesque ! Les biographies, toute la sociologie n’ont jamais rien expliqué. Elles replongent l’artiste dans cette pauvre vie qu’il a essayé de surmonter.

« C’est le tableau qui a parlé » dit Heidegger. Les tableaux ne parlent pas, ni au propre ni au figuré, pas plus au figuré qu’au propre. C’est l’auteur du tableau qui, éventuellement, parle à travers lui. Mais c’est alors en dehors de la question. Le silence du tableau, au contraire, nous remet au cœur du réel qui, lui non plus, ne parle pas, ni au propre ni au figuré. Ce silence commun au tableau et au réel (où le tableau est « chose » parmi les choses) nous conduit au centre de l’art, en supprimant toute communication. Mon rapport au tableau est tout le contraire d’une communication. L’art comme communication est le cancer de l’art contemporain, dit Lamarche-Vadel. Nous ne pouvons avancer dans ce qu’est l’art qu’en opposant « communication » et « présence ». le réel ne communique pas, il est présent. […]

« L’histoire de l’art se borne à encadrer son objet ».Bien dit, Mme de Mèredieu. Je m’en servirai. « Se tenir comme une ombre au-dessus du néant. » (Paul Cézanne) […]

« Le tableau : jamais les discours n’en tiendront lieu. Le discours jamais ne peut prendre possession de l’œuvre. » Comme je suis d’accord avec vous ! L’ennui c’est qu’il faut du discours pour le dire ! Pauvres mots ! Mais il faut faire avec.

Réponse de Florence de Mèredieu.

- Les Mots ! – Oui les mots sont de pauvres, de « fuyants » instruments. Mais, en même temps, quelle merveille ! J’adore les mots, leurs glissements, leurs transformations, les mondes qu’ils permettent d’échafauder. La « tatane », ce terme qui figure chez Alfred Jarry, dans l'Almanach illustré du Père Ubu, permet ici de tout bousculer. De voir le monde et la peinture autrement.

J’apprécie grandement votre hypothèse concernant les « souliers de Mme Heidegger ». Cela permettrait de comprendre cette obsession de la femme qui ne cesse de se manifester au travers de ces « Souliers » que notre philosophe considère comme des chausses de paysanne. Quelle aubaine pour les psychanalystes ! Et pour les feuilletonistes. – Mais ceci, bien sûr, est « hors sujet ». Nous en sommes d’accord.

Un grand merci pour l’ensemble de ces réflexions qui « renouvellent grandement » (comme aurait dit Borges) les mérites de mon mince opuscule.

* Jean-Claude LEMAGNY
Conservateur au département des Estampes et de la photographie de la Bibliothèque nationale de France. D’abord chargé de la gravure française du XVIIIe siècle, il prend, en 1968, la direction du Service de la photographie. Créateur de la galerie de photographie à la Bibliothèque nationale de France en 1971. Commissaire de nombreuses expositions consacrées à la gravure et à la photographie.

"L'être de l'étant" de la tatane de Van Gogh

jeudi 1 décembre 2011

WILLIAM FORSYTHE. ARTIFACT : UNE MÉCANIQUE PERTURBÉE.

Artifact (1984). Chaillot, 2011.

Composé et monté en 1984 par le Ballet de Francfort, Artifact est une de ces pièces canoniques que l'on a grand plaisir à voir remontées et interprétées à nouveau. L'art éphémère de la danse y gagne de la sorte une pérennité.

La pièce de Forsythe a fait date. Elle nous revient magistralement réincarnée sous les auspices du Ballet Royal de Flandre et sous la houlette de Kathryn Bennetts.

William Forsythe y porte la danse classique à son sommet et son paroxysme. La parfaite mécanique y devient stridente, acérée, comique. On est ainsi aux limites constantes de l'implosion.

La virtuosité est le maître-mot d'un tel spectacle. Qui demeurerait purement technique s'il n'était en permanence perturbé par un certain nombre de paramètres extérieurs à la gestuelle chorégraphique. - Musique, paroles, mise en scène entament la froide perfection de la machinerie corporelle.

L'utilisation de la musique - résolument "moderne" - et surtout l'emploi de paroles, humoristiques, poétiques ou sarcastiques, théâtralisent et décalent le spectacle. Les glissandos et pas de deux changent d'un coup d'univers.

La mise en scène enfin, d'une simple efficacité, joue sur des effets de lumière structurants, architecturaux. L'emploi de praticables légers et très mobiles campe une atmosphère à l'aide de quelques lignes noires ou d'une seule spirale sur fond blanc.

Le ballet classique fut, par Forsythe, revisité et redistribué à l'aune du vocabulaire plastique des arts contemporains du début des années 1980. Il demeure aujourd'hui comme un grand moment de modernité.

- En hommage aux ombres chinoises des danseurs d'Artifact, voici une photographie des alentours du Palais de Chaillot et de l'Esplanade du Trocadéro, prise après le spectacle. On y retrouvera une gestuelle similaire, celle d'un corps, souple et délinéé, sculpté en ombres chinoises sur un fond lumineux.

Esplanade du Trocadéro ©FDM, 2011.

mardi 29 novembre 2011

ANTONIN ARTAUD. ET LE CONCEPT DE DÉFIGURATION.

Des lecteurs me demandent quand et comment j'ai utilisé, à propos d'Artaud, le concept de "défiguration". - Je réponds bien volontiers à cette question.

La première utilisation de ce terme remonte pour moi à ce texte que je publiais en 1978 dans La Nouvelle Revue Française (revue de Gallimard dont Georges Lambrichs était alors le rédacteur en chef) sur les dessins d'Antonin Artaud. - Une exposition de ces dessins venait d'avoir lieu à la librairie-galerie Obliques à Paris.

Ce texte ayant été republié sur mon blog, j'y renvoie le lecteur (lien ci-dessous).

Je fis ensuite un usage abondant de cette notion dans l'ouvrage que je consacre aux dessins d'Antonin Artaud en 1984. Cette notion intervient tout particulièrement dans le chapitre intitulé "Figurer l'infigurable": "La contradiction est {…] flagrante entre les dessins du visage, où nulle déformation, nulle destruction, manifestes, n'interviennent - dessins si réalistes et si près du "modèle" - et ces autres dessins qui, eux, défigurent le corps. Corps éclaté, morcelé, analysé et disséqué." (Antonin Artaud, Portraits et Gris-gris, Blusson, p. 55).

La relation à ce que l'on nomme "figure", à ce qui fait face et se donne en présentation ou re-présentation est fondamentale dans l'œuvre du Mômo. Mais elle entre aussitôt en résonance avec les puissances de destruction et les forces de ce qu'il faut bien nommer "l'innommable". Les lignes bougent alors, entrent en conflit, en tension.

Ce terme de DÉFIGURATION reparaît ensuite dans l'Histoire matérielle et immatérielle de l'art moderne que je publie en 1994. Dans un chapitre intitulé "Figuration, défiguration". - Il s'agit alors pour moi de mettre en lumière les relations qui existent entre la forme et l'informe. Et de montrer comment cette question de la figure (et de sa déstabilisation dans l'art moderne et contemporain) renvoie à des questions que l'on retrouve en philosophie (Gilles Deleuze), dans les arts plastiques (Francis Bacon, Antonin Artaud, Lucian Freud, Giacometti, etc.) et jusque dans la littérature.

Arts plastiques et littérature s'appellent alors et se rejoignent dans le trouble jeu de ce qui a nom "figure". - "Vivante, sculptée, burinée. Épure formelle que ni Beckett ni Giacometti n'auraient reniée." - Quelques pages plus loin, Henri Michaux, la tache et l'informe entrent en jeu…

Ce concept prend appui sur des problématiques qui sont communes à la littérature, la philosophie et les arts plastiques, domaines qui ont toujours été mes trois lieux de prédilection.

La Nouvelle Revue Française

Antonin Artaud, Portraits et Gris-gris

Histoire matérielle et immatérielle de l'art moderne

lundi 28 novembre 2011

ANTONIN ARTAUD, LES COUILLES DE L’ANGE.

« Oui, je suis fait de la même matière organique que les anges, mais j’ai cette supériorité sur eux de ne pas me croire éternel dans cette forme de la matière, de savoir qu’elle n’est pas moi, et de pouvoir me payer le luxe de cracher sur cette charogne que j’habite et qui m’habite. » (Antonin Artaud. O.C. –VIII-23)

Deux pôles écartèlent en permanence l’œuvre et la pensée d’Antonin Artaud : une aspiration à l’angélisme et une conscience de la chair, d’un côté le rêve d’un corps abstrait, d’une chair sublimée, allégée et - tout à l’opposé – une pensée puissamment, violemment incarnée dans un corps sexué. Le thème de l’ange amène à se poser la question, complexe, du catholicisme d’Artaud. Celle aussi de son athéisme, tout aussi fondamental. Et de son rapport à la psychanalyse.

Telles sont les questions que le présent essai aborde, au travers de la médecine, la maladie, le théâtre, la musique et la voix, l’alchimie, l’inconscient…

TABLE DES MATIÈRES

1- Le scandale de la pensée


une science des écarts. - le corps, l’esprit, la matière. – le catholicisme d’Artaud. – Artaud/Bataille : le clos et l’ouvert. – la scène de l’inconscient. – l’éternelle conscience. – l’inconscient-dieu.

2- Les ruines de l’Occident, les franges de l’Orient. Bribes, traces, fragments

Artaud/Uccello. – Artaud/Descartes. – Artaud/Freud. – Artaud/Borges. – Artaud/Hegel. – Artaud/Mishima. – Artaud/Rivière. – Artaud/Masson. – Artaud/Tanizaki. – Artaud/Burroughs. – Artaud/Lacan. – Artaud/Jean de la Croix. – Artaud/Balthus. – Artaud/Guyotat. – Artaud/Picasso.

3- Médecine et chirurgie dans l’œuvre d’Antonin Artaud

médecine et rationalisme. – expérience et manipulation. – psychosomatique et retour à l’unité. - l’Occident malade de sa culture. – dimension métaphysique de la maladie. - la tradition orphique. – le corps préadamique. – guérir la médecine. – acupuncture et homéopathie. – un athlétisme affectif. – la métaphore électrique. – la peste.

4- Les couilles de l’Ange

la figure de l’Ange. – l’angélisme et la chair. – la tradition historique. – virginité et chasteté. – la chair. – le Vampire, la Momie. – le poids de la chair. – sexualité et langage : la crudité des mots. – opacité et transparence : souffle de l’Ange et corps fluidique. – Satan le feu.- les Cathares ou le refus de l’existence. – les limbes du virtuel. – le nombre des Anges. – l’inachevé dans la création. – l’Ange et l’archétype.

5- Corps solaire/Pierre de lune : lecture d’Héliogabale

6- Musique, voix, cri : la pensée émet des signes, le corps émet des sons.

Florence de Mèredieu, "Les Couilles de l'Ange", Blusson, 1992

dimanche 27 novembre 2011

JOACHIM BONNEMAISON. PORTRAITS HOLISTIQUES. PORTRAITS-MONDES.

Louise, Portrait holistique, 2011.
Courtesy Galerie Michèle Chomette, Paris.

Mon précédent blog (du 25 novembre 2011) s'ouvrait sur la photographie d'un lancer de ballons multicolores dans le ciel du Japon. Action menée par le Groupe Gutai en 1960, lors de l'International Sky Festival d'Osaka.

Je voudrais rester avec cette image de Louise dans un système d'échos et de redondance formelle. Ballons. Aquarium. Bulles. Rotondité et circularité où se plaît Joachim Bonnemaison.

Ce dernier a toujours aimé les formats photographiques incongrus : panoramas, anamorphoses et ici ces portraits photographiques qui utilisent un dispositif déformant. La perspective y est circulaire ; l'image ramassée en son centre, les premiers plans accentués.

Le savant mélange d'étrangeté et de familiarité, de réalisme du détail et de monstruosité douce conduit à un monde délibérément poétique. - Décalé.

Cette série de portraits "holistiques" (constituant un "tout" ou un "monde"), notre photographe la conçoit comme un hommage au Parmigiano, peintre italien de la première moitié du XVIe siècle qui, ayant découvert chez son coiffeur un miroir concave, fit construire pour peindre un dispositif susceptible d'en reproduire les effets.

Ce que l'on sait par un récit de Giorgio Vasari : "et puisque tous les objets qui s’approchent du miroir grossissent et que ceux qui s’en éloignent rapetissent, il y fit une main qui dessinait un peu grande, comme la montrait le miroir, et si belle qu’elle paraissait très vraie; et comme Francesco avait belle apparence et le visage gracieux, plus celui d’un ange que d’un homme, son effigie sur cette boule avait quelque chose de divin. ”

L'image finale - cet autoportrait du Parmigiano - me permet ainsi de me tenir dans la redondance des figures circulaires. Gageons que, dans la totalité de mon blog, il y en a bien d'autres.

Exposition Joachim Bonnemaison. Galerie Michèle Chomette. Jusqu'au 22 décembre 2011.

Parmigiano, Autoportrait, 1524

vendredi 25 novembre 2011

SHIRAGA [GUTAI]. "DANSER SA VIE". DANSER DANS LA BOUE.

Exposition "Danser sa vie" au Centre Pompidou. - Une exposition dense et magnifique sur les relations des arts plastiques et de la danse. Il faudra y revenir.

Aujourd'hui je voudrais insister sur la présence du groupe japonais GUTAI dans l'exposition. Tout particulièrement de l'un de ses meilleurs représentants : Kazuo Shiraga. Plusieurs de ses œuvres figurent dans l'exposition. Comme les photographies témoignant de cette performance qu'il réalisa en 1955 : Ramper dans la boue. Ou cette danse du Sambaso ultramoderne, le Sambaso étant traditionnellement dans le théâtre No une danse de vieillard…

Ailleurs, suspendu à une corde et les pieds dans la peinture, Shiraga trace sur la toile posée au sol des méandres qui ne sont pas sans évoquer les drippings de Jackson Pollock.

Ce mouvement Gutai fit l'objet, en 1999, d'une exposition et de conférences au Musée du Jeu de Paume et - dans la foulée - d'un livre que je co-réalisais avec l'un des conservateurs des archives Gutai, Atsuo Yamamoto, et Ming Tiampo, historienne d'art canadienne.

Cet ouvrage fut pour moi l'occasion de recherches, de rencontres et de découvertes passionnantes au Japon.

Fondé dans les années 1950 dans la région d'Osaka, Gutai a tout pratiqué : la performance, le théâtre plastique, le rapport au matériau et à la nature, l'œuvre in situ, etc. On comprend que ses membres aient travaillé sur des matériaux mouvants, sur ces fluides que sont la fumée, l'eau et les gestes des humains.

Gutai. Moments de destruction. Moments de beauté. - On pourra dans la librairie adjacente à l'exposition feuilleter ce livre et retrouver les fêtes, danses et performances que cette exposition ressuscite.

Livre Gutai

Kazuo Shiraga. Archives Gutai. DR

samedi 5 novembre 2011

BOB WILSON, LOU REED : UNE LULU ÉLECTRIQUE.

"Lulu", Théâtre de la Ville, 2011.

Nietzsche plaçait l'œuvre d'art et la tragédie sous le patronage de deux figures mythiques : Apollon, symbole de la belle apparence, de l'harmonie, de la beauté pelliculaire et du monde des images ; Dionysos, qui représente la démesure, l'ivresse, la part chaotique et cruelle d'une vie en permanence exacerbée. De l'union des deux naît la tragédie antique, Dionysos nourrissant de sa puissance la perfection de la belle apparence.

Depuis ses origines - et son fabuleux Regard du Sourd (1971) - le Grand Œuvre de Robert Wilson n'a cessé d'incarner le versant apollinien de la tragédie grecque, nourrissant le spectateur de visions hallucinées mais glaciales.

L'univers wilsonien demeurait cependant, au départ, très proche de l'image surréaliste et de l'inconscient freudien. La dimension artisanale de son théâtre renforçait alors cet aspect.

Au fil des ans et des spectacles, Bob Wilson n'a cessé de renforcer la perfection d'une mécanique théâtrale aujourd'hui totalement cadrée, mise en boîte, millimétrée et finalement très "design". Compartimentée. Minutée. Et que l'on croirait tout droit sortie d'un ordinateur et du monde des images de synthèse.

Ce monde-là atteignit sa perfection dans L'Opéra de quat'sous, monté en 2009 au Théâtre de la Ville. Les chants et la modulation métallique de la langue allemande apportait un contrepoint parfait à la rigueur de la mise en scène. Le Berliner Ensemble se jouait alors magnifiquement de l'expressionnisme, en portant celui-ci à l'un de ses sommets.

La LULU aujourd'hui proposée nous interroge. - Ce monde parfait, et devenu on ne peut plus parfait, cadré, contrôlé, de la mécanique wilsonienne, on souhaiterait le voir perturbé, entamé. Brutalement et de fond en comble.

Cela aurait pu être ici le rôle de la musique. - Le rock très électrique de Lou Reed perturbe la belle image. Mais l'effet n'est pas celui que l'on en attendrait. La musique explosive, sèche, percutante - et très réussie - du mythique rocker vient comme assommer l'image et la tuer. La perfection, l'hygiénisme géométrique cèdent sous les coups répétés - et furieux - des basses et des accents de la guitare électrique.

Ces explosions sonores représentent ici cette part dionysiaque dont parlait Nietzsche. La vie, le chaos, le mouvement et la cruauté passent de ce côté.

On aurait souhaité voir naître un équilibre, une tension, un chaos soudain organisé entre ces deux mondes - de Lou Reed et de Bob Wilson. Mais l'un comme l'autre se développent en parallèle et semblent ici s'ignorer.

Le jeu même du Berliner se laisse distancer par la puissance et le phrasé musical de Lou Reed.

UN NÔ TRANSFORMÉ EN SCÈNE DE ROCK : telle était la gageure à tenir pour ce spectacle. Il n'est pas sûr que Bob Wlson, metteur en scène et maître des cérémonies, y soit totalement parvenu. La scène reste froide. Glaciale. À mille lieues d'une musique délibérément électrique. Et comme en apesanteur.

L'Opéra de quat'sous (2009)

mercredi 2 novembre 2011

THÉÂTRE. MÉDECINE. LES ORIENTS D'ANTONIN ARTAUD.


LA CHINE D'ANTONIN ARTAUD

Très tôt marqué par l'emprise d'un Orient qu'il découvre au travers des danses cambodgiennes (1922) et du Théâtre balinais (1931), Artaud est fasciné par la civilisation millénaire de la Chine. celle-ci lui apparaît comme le symbole même de l'Orient. - La fréquentation, dans les années 1930, du grand sinologue que fut Georges Soulié de Morant lui fait prendre connaissance du théâtre chinois. Celui-ci sera un des modèles du théâtre qu'il entend promouvoir. Le Dr René Allendy et Soulié de Morant l'initient également à la médecine chinoise et à l'acupuncture. cette dernière lui inspirera cette forme d'"acupuncture théâtrale" qui (par le truchement des formes, des couleurs et des sons) vient atteindre le spectateur en des points précis de son organisme.

TABLE DES MATIÈRES

- Entre Chine de légende et chine européenne
- Les ombres chinoises et le Théâtre de Séraphin
- "Chinoiseries"
- Une Chine Théâtrale très européenne
- Mei Lan-Fang
- René Allendy (1889-1942)
- George Soulié de Morant (1878-1955)
- George Soulié de Morant et le théâtre chinois
- Artaud et le théâtre chinois
- Des séances d'acupuncture
- Théâtre et acupuncture
- Utopies chinoises : Artaud, Segalen, Soulié de Morant
- Cinéma, Cinémas
- "Notes sur les cultures orientales" : une sagesse millénaire
- 1932 : une année très chinoise
- Chinoiseries post-mortem
- Lao-Tseu et la doctrine du vide
- Le Taoïsme et la doctrine du non-agir
- Le Chinois de l'écliptique


LE JAPON D'ANTONIN ARTAUD

Les années 1920-1930 sont, en Europe, marquées par un cosmopolitisme et un goût pour l'exotisme, qui amènent les revues culturelles (Comœdia, Pour Vous, Je sais Tout, etc.) à s'ouvrir largement aux cultures asiatiques. C'est à l'atelier de Charles Dullin qu'Artaud (1896-1948) découvre la stylisation des masques et du théâtre japonais. mais le jeune homme lit aussi Lafcadio Hearn, découvrant la légende de Kwaidan, qui lui inspire un texte. Il se montre fasciné par les idéogrammes, découvre le haïku et s'intéresse à la philosophie japonaise. - Les Japonais eux-mêmes ne seront pas en reste. Ils s'intéressent dès la fin des années 1920 aux surréalistes et, tout particulièrement au surréaliste "non communiste" Antonin Artaud.

TABLE DES MATIÈRES

- Orient-Occident
- Lafcadio Hearn (1850-1904)
- "Hoïchi le pauvre musicien"
- Artaud et les théâtres orientaux
- Le théâtre japonais
- Charles Dullin et le théâtre japonais
- Artaud et le théâtre japonais
- Le Japon de Victor Segalen et de Paul Claudel
- La relation de la scène et de la salle
- Le jeu de l'acteur
- Cinémas japonais
- Médecine et civilisation
- Artaud et le Japon : un jeu d'influences réciproques
- Un Japon post-atomique

(aux Editions Blusson, 2006)

La Chine d'Antonin Artaud / Le Japon d'Antonin Artaud

mardi 1 novembre 2011

ARTAUD, PORTÉ, DÉPORTÉ, TRANS-PLANTÉ.

"A Pierre Bousquet, déporté en Allemagne durant la dernière guerre, Artaud écrit en 1946 et depuis l'asile de Rodez, avoir été lui aussi mis en "état de déportation".

- "Être brutalement sorti de son pays, pour être transplanté dans un autre comme une plante en prévention de carie est affreux, et il est affreux d'être brutalement et sur ordre tout à coup dépaysé. Plongeur qui perdrait l'axe d'un paysage et dans le paysage un lambeau de son corps, comme s'il voyait tout à coup son corps passer dans le paysage comme le rouleau d'un kaléidoscope tournant." (Œuvres complètes, XI-271) C'est que pour Artaud tous les processus d'éloignement, de délocalisation, de dépaysement ne peuvent être vécus de manière positive ou enrichissante et cela parce que nous sommes d'emblée expulsés et expropriés, déportés hors de nous-même. […]

Si la vie se trouve comparée à un gigantesque périple, le voyage fondamental est alors celui par lequel nous quittons l'être et sortons de l'unité primitive. Car voyager, c'est passer. D'un lieu en un autre. D'un état à un autre état et - pourquoi pas - d'un être à un autre être. Cette sensation d'inconnu, ce sentiment d'étrangeté qui apparaissaient comme la dimension fondamentale du voyage, gagnent ici le moi. L'étrangeté devient toute intérieure.

Mais il ne s'agit pas, en cette aventure, d'être mû par un autre que soi. Car alors il s'agira d'exil et de déportation au sens strict du terme, d'une véritable main-mise sur le corps. Artaud ne veut à aucun prix de ce voyage ou déplacement obligé. C'est ainsi qu'à l'asile Sainte-Anne il refusera violemment - jusqu'à être encamisolé de force - le transfert à Ville-Evrard contresigné par les médecins en février 1942 : "je protestais contre un nouveau transfert (le 4e en 17 mois) et contre le fait de voir depuis tout ce temps l'administration disposer de moi comme d'un colis, QUI N'A PAS LA PAROLE…" (F de M, Extrait de Antonin Artaud, Voyages, 1992)

"Antonin Artaud, Voyages", Blusson, 1992

lundi 31 octobre 2011

"ANTONIN ARTAUD, VOYAGES" - ROUTES ET CHEMINS DE TRAVERSES.

"Nous situant dans le sillage et sur les traces d'Artaud, il nous faudra sans cesse emprunter des chemins et des voies parallèles, nous glisser sur l'avers, l'envers et le revers de bien des mondes…" (F de M).

En janvier 1936, Antonin Artaud s'embarque pour le Mexique... L'année suivante et toujours depuis le port d'Anvers, c'est le départ pour l'Irlande, voyage mythique et demeuré mystérieux. Artaud n'est jamais véritablement revenu de ces deux voyages au cours desquels il a comme abandonné ses dépouilles successives. Ce thème du voyage qui traverse de part en part l'œuvre d'Artaud, fonctionne sur le mode du rêve, de façon non métaphorique mais imaginaire. Celui qui s'est toujours considéré comme n'existant qu'à distance de lui-même, déploie les fastes d'un périple atroce et merveilleux, effectué dans les arcanes du corps et de l'inconscient, à travers les cultures, les astres, sur le pourtour du ciel. Articulé autour d'un corpus de documents inédits (cartes postales et passeport), le présent ouvrage aborde divers thèmes, parmi lesquels l'enfance marseillaise du poète, l'identité, le double, les rapports de l'Orient et de l'Occident, la folie, la mort, etc.

TABLE DES MATIÈRES

1) VOYAGES
- l'appareillage, les lointains
- l'espace du repos
- la figure du navire
- imaginaires
- l'Europe
- une Odyssée cosmique
- une vision initiatique du voyage : le Mexique
- paysages
- l'ubiquité, le rêve comme voyage
- Orient/Occident
- une vision apocalyptique du voyage : l'Irlande
- la dimension de la saga
- la mort
- la folie : un voyage sur l'envers du voyage
- l'exil et la métaphore du voyage
- l'espace, le cosmos et les quatre points cardinaux
- le pays du non-être

2) LA CARTE POSTALE
- Fac-similés (recto-verso) de 57 cartes postales adressées par Antonin Artaud à sa famille
- Transcription et annotation des cartes postales

3) IDENTITÉS
- le passeport d'Artaud
- l'état civil et la traque de l'identité
- Artaud et ses doubles
- le virtuel et "l'ombilic des limbes"
- le corps, fondement du moi
- le "Voyage au pays des Tarahumaras" et la perte du moi
- Artaud et Dieu, Artaud/Jésus-Christ
- l'anonymat,
- la transmigration et navigation des âmes
- le nom du Père et le nom de la Mère
- l'Autre
- le miroir
- la grande question métaphysique de l'identité

- Fac-similé du passeport d'Artaud
- Transcription du passeport

* Cet ouvrage se complète, pour ce qui concerne l'enfance marseillaise d'Artaud et la question de ses voyages (imaginaires et réels), d'amples informations fournies par les deux livres suivants :
- C'était Antonin Artaud (Fayard, biographie, 2006)
- La Chine d'Antonin Artaud/Le Japon d'Antonin Artaud (Blusson, 2006)

"Antonin Artaud, Voyages", Blusson, 1992

dimanche 30 octobre 2011

THE LAUGHTER OF DIANE ARBUS.

Diane Arbus in Paris (2011-2012)

"Musée du Jeu de Paume" in Paris. October 2011, 19. - In the extension of exposure, screening at the Jeu de Paume museum mounting reconstructed and filmed by Neil Selkirk, Doon Arbus, " A slide show and talk by Diane Arbus "(1970).

The photographer comment, to an audience with students, newspaper clippings and photographs that have unusual caught his eye and it retains by pinning frequently on the walls, like a potpourri. In the process, it also evokes some of his own photographs.

Twins. Transvestites. Characters camped in their interiors. The images change. Derisory. Sometimes funny. Surprising. It bathes in full " uncan ".

The original soundtrack is punctuated by the laughter of students. Of those who betray laughter trouble, embarrassment, the "excitement" (in the etymological sense of "nervous").

This laughter, I remember having heard of such, then a student of philosophy I followed to the Sainte-Anne psychiatric presentations of patients held as part of a course of "semiotics of mental illness." Nervous laughter, caused by the exhibitionist side (and "unhealthy") of this curious protocol. - At the time, I was not part of the laughing. I watched it all: doctors at work, the sicks and how they amplified demand medical, in turn, become hysterical.

The "show" is punctuated by Diane Arbus from one side of its own laughs. It reacts to the content of the pictures exhibited in his own speech, the reactions of students. This is a very unique laugh. On the laugh is heard, listen and feeds on itself. A laugh ultimately very controlled, so theatrical and led the way to a game it always tends to perch his audience. Repeatedly punctuated the remark ("Why are you laughing?" - This obviously she knows !), His own laughter also serves to boost the hilarity of the students.

It's ironic. It's joyful. It is unbridled. Is ambiguous. It is as if the laugh alone could be up to the monstrosity of life.