vendredi 14 février 2014

AGNÈS VARDA. TRIPTYQUES. PHOTO ET VIDÉO.

"Marie dans le vent", © Agnès Varda 2014.

Agnès Varda a toujours aimé les passerelles entre les images et les mondes. Du cinéma elle est passée à d'autres mediums : la vidéo, la photographie et les installations plastiques.

Elle nous livre aujourd'hui un ensemble d'images "à trois volets", constitué pour une part de triptyques mêlent photographie et vidéo. Une photographie centrale en noir et blanc se voit très strictement encadrée (de manière nette et parfaitement suturée) de deux projections vidéo en couleur.

"Marie dans le vent". Le portrait figé (mais que l'on sait, que l'on voit en mouvement) s'anime encore au contact des éoliennes qui (de part et d'autre de la figure) tournent et tournent sur un ciel et un paysage changeants. C'est JOLI. Merveilleux. Poétique. Rempli de cette grâce enfantine si caractéristique de l'univers d'Agnès Varda. — Le cliché central - fixe et en noir et blanc - résiste au mouvement ; il cristallise toutes ces forces et ces puissances qui s'efforcent de contrecarrer le vent, mais illustre aussi le plaisir de se sentir exposé dans le vent.

Agnès Varda nous convie à la rencontre de deux mediums (l'un fixe et l'autre animé) qui échangent, renforcent et perturbent mutuellement leurs singulières propriétés. On entre ainsi dans un système de "perception élargie", MOUVEMENT et FIXITÉ échangeant et enrichissant leurs univers respectifs.

JE ME VEUX VIVANT DANS LE VENT. DROIT DANS LE VENT. LES CHEVEUX FIGÉS DANS LE VENT DE LA COULEUR. DANS LE MOUVEMENT DU NOIR ET BLANC ET DE L'INSTANTANÉ.

Elle expose encore d'autres triptyques photographiques que l'on croirait directement sortis du monde des ex-votos et des rituels populaires. Le cliché central s'enrichit d'images complémentaires et comme métaphoriques.

Miquel Barcelo tient un poisson plat et se voit (telle la figure d'un "Christ ordinaire") doublement encadré :
- d'un autre poisson (en noir et blanc)
- du cliché d'une barque artisanale en forme de poisson.
Trois images, trois poissons dépeignent le paysage physique et mental qui fut celui du peintre catalan, au moment donné de sa rencontre avec l'œil de la photographe. — Que de "poissons", me dira-t-on ! Mais c'est bel et bien là le sujet.

Galerie Nathalie Obadia. 8 février - 5 avril 2014

Miquel Barcelo, © Agnès Varda 2014.

lundi 27 janvier 2014

ANTONIN ARTAUD / VINCENT VAN GOGH

Antonin Artaud, Portraits et Gris-gris
Van Gogh, L'argent, l'or, le cuivre, la couleur.

"Écrire. Peindre. S'enfoncer dans la barbaque charnelle et picturale, recréer le monde et la matière, c'est pour Artaud tout un. Il va être, sur ce chemin de la graphie, de l'écriture et de la transe picturale, un artisan privilégié : Van Gogh, lequel occupe — hors histoire de l'art — une place singulière. Ce dernier fut, en effet, beaucoup plus pour Artaud qu'un double ou une simple image vue dans le miroir. Van Gogh fut bel et bien Artaud lui-même, rencontré dans toute sa présence et son épaisseur charnelle. On oserait parler de ce hénomène d'héautoscopie qui se manifesta dans la carrière de quelques écrivains (Maupassant entre autres…). Se voir, se rencontrer. Et, ici, se voir, se rencontrer comme AUTRE."

(F de M, Antonin Artaud, Portraits et Gris-gris.
Extrait, Blusson, 1984-2008)

"Chez Artaud, le travail, c'est celui qui a trait au corps. Corps de l'acteur. Corps de la langue. Corps du dessin. Il en est de même chez Vincent, troublé par le soleil, la chaleur, la lumière, le jaune… Van Gogh atteint d'épilepsie et qui voit, en Arles, ses crises se multiplier. Artaud, lui aussi, connaîtra (entre 1942 et 1945) les comas et les épilepsies artificielles de l'électrochoc."
Tout cela aura pour corrolaire : le séisme des couleurs, le choc de la langue et des contraires. Séisme synonyme dans les deux cas d'enrichissement, de perte, d'illumination et de dérive dans un monde qui n'est plus celui de l'homme ordinaire. D'où une métaphore volcanique et catastrophique commune aux deux hommes…"

(F de M, Van Gogh, L'argent, l'or, le cuivre, la couleur.
Extrait, Blusson, 2011. Ce livre fait suite à des
conférences prononcées en 2010 au Musée d'Orsay)

Consacrés - pour l'un - aux écrits sur l'art (Van Gogh, Balthus, Picasso, Modigliani, le surréalisme, Léonard de Vinci, etc.) et aux dessins du poète et - pour l'autre - à la problématique du travail, de la dette, de la couleur et de l'or chez le peintre d'Arles et d'Auvers-sur-Oise, ces deux livres comportent chacun d'importants chapitres et références à l'œuvre et aux écrits de l'autre.

Il y a du Van Gogh (en abondance) dans le "Antonin Artaud". Et le Mômo est bien présent dans l'ouvrage consacré au "Van Gogh". Comme si quelque "congénitalité" ou confraternité essentielle s'était d'emblée révélée incontournable.

La Nouvelle Revue Française, février 1978

Orsay, 2010

dimanche 26 janvier 2014

CAROLINE BOILEAU : À FLEUR DE PEAU.

À fleur de peau © Caroline Boileau, 2013.

Avec (toujours) une assise dans le réel - le monde médical, les objets, les vêtements, les paroles, les us et coutumes des uns et des autres —, Caroline Boileau fréquente assidûment les mondes parallèles. Empreint d'une forte dose d'inquiétante étrangeté, son imaginaire se glisse aisément dans les interstices de nos vies.

A fleur de peau, au ras du visible et des objets, surgissent des rémanences, des avatars lumineux, des courants, des ondes. Des sortes de "lavis sensoriels".

Dans ses performances, ces signes sont amplifiés et magnifiés par les vêtements qu'elle porte. — Longues, linéaires. Blanches, rouges, noires : toutes ces robes allongent et déconstruisent sa silhouette, hypertrophiant les poses et postures abordées.

Ce sont là gestes et robes, jeu théâtral et "totems d'être", de sorcière et de shaman, de medecine-woman et de rebouteuse sociale.

A fleur de peau, de corps… Et jusque dans ces lavis étoilés qu'elle parsème de touches, de taches, de points. De figures aussi : délavées, défaites, prêtes à se fondre dans le diluement de l'eau d'où elles surgissent.

Site de Caroline Boileau

Vœux 2014 © Caroline Boileau.

lundi 20 janvier 2014

LA PORTE ÉTROITE. Librairie. Beaux-Arts.

La Porte étroite, 10 rue Bonaparte, Paris 6e.

Chaque librairie est à elle seule l’équivalent d’un univers et d’une sorte de bibliothèque – mi-éphémère, mi-permanente — reflétant les goûts de celui qui la dirige et la « tient ». Parmi toutes celles où l’on a plaisir à porter ses pas, retenons celle qui porte si bien son nom, en hommage à l’ouvrage d’André Gide. Porte étroite certes, mais si bien située à deux pas de la Seine, de la Coupole du Quai Conti et en plein cœur du mythique « Saint-Germain-des-Prés ». Porte étroite par où s’engouffrent tant d’images et de curiosités, de textes et de livres à tenir dans la main avant de les déchiffrer tout à loisir.

Depuis quarante ans, le Maître des lieux, Claude Schvalberg, y officie, vous conviant au plaisir de la conversation et à la découverte de tant et tant d’ouvrages sur la peinture, la sculpture, le dessin, la critique d’art… Laissons lui la parole.

Entretien avec CLAUDE SCHVALBERG

FDM : Depuis quand et comment êtes-vous devenu libraire ? Et libraire spécialisé dans ce que l’on appelle traditionnellement « les Beaux-Arts » ?
CS : En 1975, après avoir fait les Arts décoratifs et exercé une activité de décorateur pendant une dizaine d'années, je me suis retrouvé au chômage et j'ai changé de métier à 35 ans. En fait, j'ai toujours acheté et vendu des livres pour moi et après avoir vendu un livre à un libraire, je me suis dit : "et pourquoi ne pas le vendre moi-même ?"...

Dès le départ, je voulais faire une librairie consacrée aux beaux-arts où l'on puisse trouver les livres disponibles et des ouvrages épuisés (et non d'occasion, comme on en trouve chez les bouquinistes par exemple).
FDM : Tout au long de cette aventure dans le monde du livre et dans le monde de l’art, quelles ont été les modifications à votre avis les plus marquantes ?
CS : La modification la plus marquante pour le livre a été la loi Lang en 1981 qui a sauvé la librairie française ; quand je me suis installé, la FNAC venait d'ouvrir son grand magasin rue de Rennes et pratiquait des remises de 20 % sur les livres neufs... La seconde transformation la plus marquante a été l'arrivée d'Internet. Pendant 30 ans, j'ai expédié des livres dans le Monde (Europe, Amérique du Nord et Japon principalement), mais avec Internet, mes clients (particuliers, musées, bibliothèques) sélectionnaient les ouvrages et commandaient par l'intermédiaire de distributeurs en ligne...
FDM : Quel fut le rôle de ce que l’on nomme l’érudition dans ce périple de tant d’années au cœur de la planète du livre d’art ? La précision vous apparaît-elle comme l’une des vertus majeures du chercheur, du libraire spécialisé ? Et qu’en est-il du lecteur ?
CS : Il est essentiel, tout est dans la sélection : le choix des artistes, des ouvrages, des auteurs...Les lecteurs le sentent bien tout de suite en regardant les rayons...
FDM : Pourriez-vous citer cinq ou six livres de critique d’art qui vous paraissent avoir dominé les trois dernières décennies ?
CS : Les trente dernières années, ça fait beaucoup et cela demanderait un long développement. Je préfère vous indiquer des travaux récents qui méritent d'être signalés, comme par exemple : Spectateur des arts : écrits sur la peinture de Georges Limbour (Le Bruit du temps, 2013), les Écrits sur l'art de Michel Leiris (CNRS, 2011), La Promenade du critique influent, sous la direction de Jean-Paul Bouillon (Hazan, 2010) ou encore la nouvelle édition du Journal de Delacroix (J. Corti, 2009)...
FDM : Le goût de l’amateur d’art et du lecteur a-t-il beaucoup évolué et en quel sens ?
CS : Oui bien sûr, par exemple le développement des ouvrages sur les arts dits primitifs.
FDM : Un projet vous tient à cœur : la réalisation de votre Dictionnaire de la Critique d’art. Où en êtes-vous de ce projet ?
CS : Un éditeur universitaire s'intéresse au Dictionnaire de la critique d'art à Paris (1890-1969) ; je ne peux pas vous en dire plus pour le moment...
FDM : Le jour où vous quitterez La Porte étroite, quels souvenirs tiendrez-vous à emporter et à « conserver » soigneusement ?
CS : Les rencontres que j'ai pu faire en 40 ans d'activité et j'oublierai les difficultés de la boutique...
FDM : Pourriez-vous évoquer quelques-unes de ces rencontres ?
CS : J’évoquerai seulement quelques rencontres de personnalités disparues :

André Chastel, élu à l'Institut en 1975, passait, après les séances de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, discuter à La Porte étroite.

Jean Adhémar, qui suivait attentivement mon activité et qui m'a invité plusieurs fois aux "déjeuners" de la Gazette des Beaux-Arts où il réunissait une douzaine de jeunes ou moins jeunes historiens d'art...

Federico Zeri, qui passait deux ou trois fois par an à la librairie pour effectuer d'importantes commandes de livres français ; il y donnait aussi ses rendez-vous et, le jour de sa réception à l'Académie des beaux-arts, il y tint sa base arrière...

Je pourrais aussi évoquer les visites régulières de Daniel Arasse, Jean-Louis Ferrier, Francis Haskell et de nombreux critiques et historiens d'art encore bien vivants...
Le Maître des lieux : Claude Schvalberg. Ph. ©FDM.

samedi 18 janvier 2014

LE GÉNOCIDE CAMBODGIEN : L’EMPIRE DU DÉNI.

Séra, Évocation du roi Jayavarman VII, 2007.

« Cambodge, le génocide effacé ».
Sous la direction de Pierre Bayard et Soko Phay-Vakalis
Éditions nouvelles Cécile Defaut, Nantes, 2013.

Les Khmers rouges prennent le pouvoir au Cambodge à l’issue de plusieurs années de guerre civile. De 1975 à 1979, ils mettent en place une dictature, marquée par des déplacements massifs de population des villes vers les campagnes et l’établissement d’un système de « rééducation » qui s’avère être un processus de destruction massive du peuple cambodgien. Les historiens évaluent à 20% le pourcentage de la population alors anéantie dans des conditions atroces.

L’ouvrage collectif co-dirigé par Pierre Bayard et Soko Phay-Vakalis vise à rappeler ce que fut la spécificité du génocide cambodgien.

Il existe des caractéristiques (techniques, culturelles et socio-politiques) propres à chaque génocide. La destruction du peuple cambodgien obéit (outre cela) à des lois communes aux différents génocides qui tiennent dans une double volonté : d’anéantissement de celui que l’on considère comme un « ennemi de classe » et d’effacement des traces de cet anéantissement.

Le processus d’effacement des traces des « crimes de masse » est, dans l’histoire, bien connu. Les Allemands, à la fin de la 2e guerre mondiale, se sont efforcés d’effacer les traces de leurs crimes, allant jusqu’à vider certaines fosses communes pour brûler les cadavres et en disperser les cendres.

Ce processus d’effacement culmine dans le cas du Cambodge. La victime est « niée », anéantie. Et tout est mis ensuite en place pour qu’il n’y ait ni trace, ni souvenir, ni commémoration de la personne disparue. Il s’agit somme toute de constituer une « histoire  blanche ». Nulle. Neutre. Sans victimes et – bien sûr — sans bourreaux.

Un long et efficace processus de déni s’est ainsi emparé de la société cambogienne. Avec la complicité des sociétés occidentales qui – longtemps — se sont montrées aveugles et ont mis ensuite beaucoup de temps avant de reconnaître (souvent partiellement) la réalité du génocide.

Le processus du déni n’est pas propre à l’histoire du Cambodge. Ce mécanisme psychologique, qui fait que l’on refuse de reconnaître ce qui pourtant crève les yeux, sévit dans bien des comportements. Mais lorsqu’il prend l’ampleur qu’il a connu dans la société cambodgienne postérieure à 1979, le mécanisme a des conséquences redoutables pour l’évolution même du pays.

D’où l’absolue nécessité d’une « mémoire » des faits. Ce à quoi s’emploient passionnément des cambodgiens, soutenus dans leur entreprise par quelques occidentaux : intellectuels, gens de théâtre, etc.

Des artistes cambodgiens (rescapés du génocide ou représentants de la nouvelle génération) se sont attelés à la tâche (terrible, mais nécessaire) de témoigner, rappeler, faire « revivre » le passé enfoui. Des écrivains, des cinéastes comme Rithy Pahn (auteur de documentaires sur le génocide et ses conséquences), des artistes aussi, tels Vann Nath (rescapé du centre d'’extermination S-21) ou Séra (qui appartient à la génération d’après) s’emploient à redonner au peuple cambodgien une « mémoire ».

Car seuls la prise de parole, le témoignage et la volonté de faire, peuvent permettre au peuple cambodgien de retrouver ses racines et son âme…
« Mon amour, je ne savais pas
Qu’au clair de lune on pouvait autant souffrir
Merci de m’avoir dit ce qui s’était réellement passé
Dans mon cœur je garderai cette histoire. »

(ThomThom, groupe de rock franco-cambodgien)

Cambodge. Atelier de la Mémoire.

Séra, Prasat IV, 2012.

dimanche 12 janvier 2014

ANTONIN ARTAUD DANS LA GUERRE. Tables des matières.



TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION
De Verdun à Hitler et Nagasaki : les guerres d'Antonin Artaud.

PREMIÈRE PARTIE
LA GUERRE DE 1914-1918.
ARTAUD, Antoine, Marie Joseph, Numéro matricule : 3728.


A — 1914-1918 : ANTOINE ARTAUD, soldat d'infanterie, ajourné, puis trois fois réformé.
Artaud et le Dr Joseph Grasset : dans le contexte de la guerre. — Artaud, Breton, Masson... Une génération précipitée dans la guerre.— Verdun : 1916. Disjecta membra.— L'eau et la boue des tranchées.
B — LA GRANDE GUERRE ET LES CENTRES NEURO-PSYCHIATRIQUES DES ARMÉES
Un laboratoire pour le comportement humain. — Traumatismes, névroses et "sinistroses" de guerre. — L'Automatisation de la guerre : mécanique asilaire et mécanique guerrière. — Une nouvelle gestuelle. — Des traitements coercitifs utilisés des deux côtés du front. — Clovis Vincent, Gustave Roussy et le "torpillage". — Clovis Vincent et l'Affaire du Zouave Deschamps. — Gustave Roussy et le "Nid d'Aigle" du Fort Saint-André. — Le Centre de neurologie de Marseille (XVe Région).
C — LE "GRAND IMITATEUR" : LA SYPHILIS
1914-1920 : guerre, sexualité et maladies vénériennes. — Marseille, ville ouverte, ville d'épidémies. — Victor Audibert : les "nuances" de la syphilis. Le souffreteux, le génie et le criminel. — Janvier 1917 : une opportune "syphilis héréditaire". — Les "Obus magiques" du Dr Paul Ehrlich (1854-1915). — Le Théâtre des "Enervés". — Joseph Babinski et André Breton : le simulateur et son double. — Simulation et Sursimulation. — "Simulateurs de création" et "simulateurs de fixation". — André Breton et la "simulation" des maladies mentales.
D — LA "DRÔLE DE GUERRE" de Louis-Ferdinand Céline (1894-1961) et Antonin Artaud (1896-1948).
Le vent des obus, la boue des Flandres. — Les "crisards" de la guerre de 14. — La lâcheté et "l'imagination de la mort". — Le Régiment des dévoyés et des "errants". — La cruauté, la chair, la viande, la langue. — Une vision de l'après-guerre. — La Parade, le cirque et l'anarchie. "Guignol's band". — La peinture du milieu hospitalier.

DEUXIÈME PARTIE
L'APRÈS-GUERRE (1919-1939). LA GUERRE CONTINUÉE.

A — UNE SOCIÉTÉ CIVILE BOULEVERSÉE. Le retournement de la proposition de Clausewitz.
La culture de l'après première guerre mondiale. — Le surréalisme en guerre contre la guerre. — La "montée aux extrêmes".
B — 1928-1932 : UNE GUERRE DE CINÉMA : Verdun, Visions d'histoire (1928), Les Croix de bois (1932)
Verdun, Visions d'histoire (1928) : La mort du soldat. — 1931-1932. Les Croix de Bois. — Le "crisard" de la guerre de 14-18. — La Guerre. De l'expressionnisme à Abel Gance.
C — L'HYGIÈNE MENTALE.
Les causes de la folie : la formation d'Edouard Toulouse. — Edouard Toulouse (1865- 1947). — La Biotypologie. — Antonin Artaud et Edouard Toulouse. — Le monde guerrier de la médecine : guerre à la maladie. — L'évolution du terme d'"hygiène mentale". — Une faute héréditaire. — Décadence et dégénérescence. — Le "Capital humain" et le coût des traitements : une économie de la maladie mentale. — 1936. La montée des fascismes. — Janvier 1937 : L'Hygiène mentale et la prophylaxie des troubles mentaux. — L'Apocalypse. — Le nazisme ou la rencontre de l'eugénisme et de la race.

TROISIÈME PARTIE
1939-1946 : EXILÉ DANS SON PROPRE PAYS

A —LE TEMPS DES ASILES
La France en guerre. L'exode, l'Occupation. — La situation dans les asiles d'aliénés. — 1939-1943 : la vie à l'asile de Ville-Évrard.
B — L'ENTRÉE D'HITLER DANS LE JEU DE LA FOLIE
Les cafés berlinois et le Romanischès Café (1930-1932). — Hitler et les "plans" de Ville-Évrard. — Hit1er, ce fou, ce pantin. — Août 1941. "Avez-vous déjà rêvé de Hitler" (interview d'André Breton par Charles-Henri Ford). — La guerre : une méthode virale. — Le Territoire, la carte.
C — HITLER (1889-1945) : de Pasewalk à la "Solution finale"
La "première guerre" d'Hitler : fabrication d'une légende. — Le caporal A.H., "névrosé de guerre". — Névrose de guerre et hystérie : le dossier médical d'Hitler. — L'esthétisation de la guerre.

QUATRIÈME PARTIE
LA PÉRIODE DE RODEZ. RÉSISTANCES ET MACHINES DE GUERRE.

A — 1943-1946 : L'ASILE DE RODEZ
Les électrochocs. — "L'armée de ses filles de coeur". — La mitraille et le "vert-de-gris".
B — RÉSISTANCES
La guerre comme modèle. — L'état de guerre psychiatrique. — La maladie comme franchissement des limites. — Le Théâtre des opérations.
C — L'ANTISÉMITISME ET LA QUESTION DE LA RACE
Robert Desnos, Sonia Mossé : la barbarie nazie.

CINQUIÈME PARTIE
STRATÉGIES DE GUERRE ET MANIÈRES D'ÉCRIRE

A — LA PUISSANCE DE FEU DU MOMO
Puissance de destruction et machines de résistance. — Le corps-canon. Machines de Victor Tausk. Machines d'Antonin Artaud. — Le blindage de l'être. — Jeux de stratégies, jeux de guerre.
B — LA MACHINE DE GUERRE DES CAHIERS (1945-1948)
Écrire. Guerroyer. Dessiner. — Souffles. — Les Sorts et les Lettres au Dr Fouks. — Les "cahiers-canons" de Rodez. — Antonin Artaud, Gaston Ferdière et leurs doubles guerriers.

SIXIÈME PARTIE : 1946-1948
L'APRÈS-GUERRE, LE RETOUR, L'ÈRE ATOMIQUE
Nagasaki et Bikini. [Hiroshima]. — L'entrée dans l'ère atomique. — André Breton : Hiroshima et la bombe vue d'Amérique. — Les guerres américaines. — 1948 - Pour en finir avec le Jugement de Dieu. — Un Artaud politique. — La décadence européenne. —Le délire politique : Les fous sont au pouvoir.

CONCLUSION
POLITIQUE ET PSYCHIATRIE. LA QUESTION DU POUVOIR.
Extension du domaine de la psychiatrie. — Le psychiatre comme prescripteur politique. — Entrée des Experts.

DOCUMENTS ANNEXES.
BIBLIOGRAPHIE. FILMOGRAPHIE. INDEX.
114 ILLUSTRATIONS.

Livre aux Editions Blusson

Le Choix des Libraires


mercredi 1 janvier 2014

BONNE ANNÉE 2014 !


Quand elle fond,
La glace avec l’eau
Se raccommode.
(Teitoku)

dimanche 29 décembre 2013

FÉLIX VALLOTON, JEHAN-RICTUS ET LA LANGUE POPULAIRE.

En couverture de cette édition du "Cœur populaire" :
"Les Petites filles" de Félix Vallotton, 1893. (détail).

Beaucoup a été dit sur l’étonnante et belle exposition Vallotton du Grand Palais. La période nabi du peintre (ou ce qui s’y apparente), l’étrangeté et l’audace des coloris, les perspectives renversées, les xylographies (ou bois gravés) au style d’une décapante modernité.

Fort prolixe sur les aspects narratifs de l’œuvre – et tout particulièrement sur l’érotisme de beaucoup de ses toiles, le parcours proposé au visiteur laisse aussi transparaître les tendances sociales et anarchisantes de Vallotton.

Or c’est précisément dans les bois gravés - comme L’Anarchiste (1892), La Charge (1893), La Manifestation (1893) ou L’Exécution (1894) – et avec l’usage elliptique et guerrier du noir et du blanc, que ces préoccupations sociales et politiques sont les plus flagrantes.

Félix Vallotton (1865-1925) s’aventure alors sur ce terrain-là de la gouaille et des habitus populaires de celui qui fut son contemporain : Jehan-Rictus (1867-1933) auquel il consacre un portrait en 1898. Il s’agissait alors d’illustrer le texte que Rémy de Gourmont consacre (entre autres) à Jehan-Rictus dans son ouvrage Le livre des Masques.

Jehan-Rictus est surtout connu pour les extraordinaires poèmes qu’il consacre au petit peuple, au monde de la misère et de la pauvreté (Les Soliloques du pauvre, qui furent illustrés par Steinlen). Son usage particulier de la langue et du « parler populaire » ne fut pas sans influencer Céline.

Le Cœur populaire (Poèmes, doléances, ballades, plaintes, complaintes, récits, chants de misère et d’amour. En langue populaire) est un des textes les plus violents de la langue française. La langue y est crue, drue. Hallucinatoire et sans concessions.
« Car, ainsi font, font, font
les petites baïonnettes
quand y a Grève ou Insurrection,
car ainsi font font font,
deux p’tits trous… et pis s’en vont »

Livre aux Editions Blusson

L'exposition Vallotton au Grand Palais

L’Anarchiste, 1892.

mercredi 25 décembre 2013

GEORGES BRAQUE : POESIE ET AMPLEUR DES CONTOURS.

Ph. Vue d’exposition ©FDM, 2013.

Les expositions consacrées à Georges Braque sont rares et les rétrospectives de ses œuvres rarissimes. Raison de plus pour saluer l’exposition consacrée à celui qu’une histoire de l’art un peu pressée a pris l’habitude de situer dans le seul compagnonnage du cubisme et des papiers collés de Picasso.

Ce dernier contribua à faire de l’ombre et à masquer l’originalité de l’œuvre de son condisciple. Et pourtant, combien différents sont leurs parcours et l’imaginaire qui les anime. L’exposition du Grand Palais contribue — de façon magistrale et assurément décisive – à redéfinir l’ampleur et la beauté (la pure poésie) des mondes circonscrits par le pinceau, la pointe sèche ou le burin de Georges Braque (1882-1963).

Si l’on voulait déterminer d’un mot l’essentiel de ce qui fait l’œuvre de Georges Braque, je dirai que c’est l’ampleur du contour, la profondeur de la délinéation dévolue à chaque forme ou figure. Les contours (du dessin, du relief sculpté, de la forme ou de la figure) sont généralement circulaires. Plus proches du rond, de l’ovale ou de ce que l’on nomme un arrondi que des figures sèches et géométriques de Picasso.

La courbe du corps et l’aile de l’oiseau, le large serpentin que trace le corps féminin, le lasso des formes construit sur des oppositions (noir-blanc ; positif-négatif) et des asymétries douces : tout cela tranche avec les architectures éclatées de Picasso.

Une fois franchies les (belles) salles réservées au cubisme, on oublie l’ombre quasiment tutélaire de l’ami Pablo. La référence à l’antique (cf. la série des Canéphores ou « porteuses de corbeilles », 1922-1927), la déclinaison lunaire et poétique des noirs et des blancs (cf. La Théogonie d’Hésiode, 1932), l’usage si particulier et si savant de la couleur (cette couleur que Picasso reconnaissait ne pas « posséder »), tout cela nous entraîne dans un monde harmonieusement décalé. Racé. — Comme ces petits chevaux dont Braque a tant aimé circonscrire les formes en balancier.

Exposition Georges Braque au Grand Palais.


mardi 17 décembre 2013

L'AIGLE D'HIROSHIGE.

Photographie ©FDM, 2013.

dimanche 8 décembre 2013

ANTONIN ARTAUD IN THE WAR. FROM VERDUN TO HITLER.


"Mr Mutilated, Mr sawed, Mr amputee, Mr beheaded in the wire and guillotines discretion of the war." (Antonin Artaud).

1914-1918 : a generation of artists and writers (Antonin Artaud, André Breton, André Masson, Louis-Ferdinand Celine...) is projected in the Great War trenches, battlefields (Verdun), its dead and wounded psychic. Centers of neuropsychiatry are created to treat patients, who have "no apparent injuries", as quickly as possible and return to the front.

This war of 14-18, Antonin Artaud (1896-1948) will continue to relive. As actor in Verdun, Visions of History (Léon Poirier) and The wooden Cross (Raymond Bernard). As a writer, author and theater actor. - Texts and drawings of his last books are the expression of the literary and graphic war he leads against a world that has made ​​him a "mutilated", a "cut", a "remote "to be.

Between the two wars (1918 and 1939), begin a process of continued war (Michel Foucault), a world increasingly technology-medicalized and a brutalization mass (George Mosse) of civil society and the rise of a form of "mental health" and social health whose diversion will end, in Germany, in the Hitlerian fascism.

1939-1945 : Hitler (medically treated, him too, during the First World War in a psychiatric center) pulls Europe and world in a war of extermination. Artaud was undergoing psychiatric asylums, hunger, electric shocks.

This book dives into the very heart of what made ​​most of the political and cultural history of the twentieth century. The big story spells with the rhythm of the literature and art of the first half of the century. We meet these psychiatrists (and psychoanalysts) have name Charcot, Freud, Babinski, Toulouse, Grasset, Tausk, Allendy, etc.. - This Edouard Toulouse called "the biocracy" brand, even today, our entire society.

Originality of this work is to be in the pincers of two world wars and show how Artaud ( but also Céline, André Breton, André Masson and many others ...) are at the heart of a process of "war continued." The book takes into account a long time, which is also the life and work of an individual - Antonin Artaud - literally "seized" in the path that buttressed to each other both conflicts.

This is a "narrative" resolutely multidisciplinary, which addresses the issue of WAR a historical perspective, through literature, drawing, film and theater Artaud in the cultural, aesthetic, medical ("mental hygiene"), anthropological and political of the first half of the twentieth century.

A fascinating and terrific story. The book (which leans researches in the archives of the Great War) is profusely illustrated and contains unpublished documents about Antonin Artaud, Louis-Ferdinand-Céline and the Great War.

Book Editions Blusson

lundi 25 novembre 2013

ANTONIN ARTAUD DANS LA GUERRE. DE VERDUN À HITLER .

Edtions Blusson, nov. 2013.

« Mr Mutilé, Mr tronçonné, Mr amputé, Mr décapité dans les barbelés et les guillotines du pouvoir discrétionnaire de la guerre ». (Antonin Artaud).

1914-1918 : une génération d’artistes et d’écrivains (Artaud, Breton, Masson, Céline…) se trouve projetée dans la Grande Guerre, ses tranchées, ses champs de bataille (Verdun), ses morts et ses blessés psychiques. Des Centres de neuropsychiatrie sont créés pour traiter au plus vite les malades « sans blessures apparentes », et les renvoyer au front.

Cette guerre de 14-18, Antonin Artaud (1896-1948) ne cessera de la revivre. Comme acteur de cinéma, dans Verdun, Visions d’histoire et Les Croix de bois. Comme écrivain, auteur et acteur de théâtre. — Les textes et dessins de ses derniers cahiers sont l’expression de la guerre littéraire et graphique qu’il mène à l’encontre d’une société qui a fait de lui : un « mutilé », un « amputé », un « déporté » de l’être.

Entre les deux conflits (de 1918 à 1939), se mettent en place un processus de guerre continuée (Michel Foucault), une société de plus en plus technicisée et médicalisée, une brutalisation de masse (George Mosse) de la société civile et la montée d’une forme d’« hygiène mentale » et sociale dont le dévoiement aboutira, en Allemagne, au fascisme hitlérien.

1939-1945 : Hitler (soigné lui aussi, durant la Première Guerre, dans un centre psychiatrique) entraîne l’Europe et le monde dans une guerre d’extermination. Artaud connaît alors les asiles psychiatriques, la faim, les électrochocs.

Ce livre plonge au coeur même de ce qui fit l’essentiel de l’histoire politique et culturelle du XXe siècle. La grande histoire s'y écrit au rythme de la littérature et des arts de la première moitié du siècle. On y croise ces psychiatres (et psychanalystes) qui ont nom Charcot, Freud, Babinski, Toulouse, Grasset, Tausk, Allendy, etc. - Ce qu’Edouard Toulouse nommait « la biocratie » marque, aujourd’hui encore, l’ensemble de notre société.

L’originalité de l'ouvrage est de se situer dans la tenaille de deux grandes guerres mondiales et de montrer comment Artaud (mais aussi Céline, André Breton, André Masson et bien d’autres…) se retrouvent au cœur d’un processus de "guerre continuée". L'ouvrage prend en compte une durée longue, qui est aussi celle de la vie et de l'œuvre d'un individu - Antonin Artaud - littéralement "saisi" dans la trajectoire qui arc-boute l'un à l'autre ces deux conflits.

Il s'agit là d’un « récit » résolument pluridisciplinaire, qui aborde la question de la GUERRE d'un point de vue historique, au travers de la littérature, du dessin, du cinéma et du théâtre d'Artaud, dans le contexte culturel, esthétique, médical ("l'hygiène mentale"), anthropologique et politique de la première moitié du XXe siècle. – Une histoire passionnante. L'ouvrage est abondamment illustré et contient des documents inédits.

Livre Editions Blusson

Hopitauxmilitairesguerre1418.overblog

samedi 23 novembre 2013

SALGADO. GENESIS. TERRES SAUVAGES.

Genesis © Sebastiao Salgado.

L’exposition Genesis est à la mesure (et démesure) de l’entreprise de Sebastiao Salgado. Les terres et continents demeurés sauvages de la planète sont réunis – de l’extrême nord (le Canada, la Sibérie) à l’extrême sud (la Patagonie), en passant par l’Afrique, le Pentanal et l’Amazonie - en cinq univers rutilants. De noirs, de gris, de blancs. De nuages, de terres et d’anthracites. De textures végétales complexes. De peaux (humaines et animales). D’ombres et de lumières architecturées en larges plans ou circonvolutions musicales.

Nous autres citadins, engoncés dans nos cubes et sphères de béton, nos cités étroitisées, nos us et coutumes prétendument policés, nous entrons en plein rêve. Dans une réalité que nous ne parvenons plus à imaginer : celle de l’Aube du monde. Animaux, végétaux, humains appartiennent à une nature au sein de laquelle ils rivalisent de rituels et d’artifices. - Bijoux, labrets, plumes, déformations et scarifications : les tribus rencontrées par Salgado portent fièrement, innocemment, les marques et attributs de leur environnement.

Et que l’on n’aille pas nous parler ici du « bon sauvage », du regard du « colon » ou des méfaits de l’ethnographie. Le regard de Salgado se situe bien au-delà. Il nous entraîne dans un univers d’intense poésie.

Deux éléments dominent l’ensemble visuel ainsi construit par la patte de ce photographe des horizons extrêmes : une science précise des textures ; un sens affûté de l’étrange.

L’utilisation systématique du noir et blanc permet à Salgado de délinéer, damasquiner la moindre texture : relevé des plans et pitons montagneux, écailles de la peau du crocodile, scarifications de la peau humaine, centaines d’yeux brillants dans l’obscurité. Sans parler des courbes - et contrecourbes - du désert. Ou de l’état - incessamment réajusté - de l’effilochement des nuages.

Ce monde est en mouvement. Les photographies de Salgado ont enregistré la trace des élans, des transparences et des diverses transhumances : de la faune, de la flore, des humains, de l’eau et des nuages…

Nous devenons, nous sommes l’eau qui ruisselle, le nuage en surplomb, la tête de jaguar surgissant de l’épaisse végétation, le rêve poursuivi…

Exposition à la Maison européenne de la Photographie, Paris, du 25 septembre 2013 au 5 janvier 2014.

mardi 12 novembre 2013

JOSEPH CORNELL – « Hôtel des Amériques » .

« À l’enseigne de l’Étoile, de la Mer ou des Trois Rois ou encore au Grand Hôtel de l’Univers, Cornell nous invite au voyage. […] Porteur d’une culture nomade, celle des vieux greniers et des marchés aux puces, il nous entraîne dans l’univers des objets… » (FdeM)

En 1996, en hommage à l’œuvre de Joseph Cornell, à la fantaisie de ce ludion qui sut si bien enfermer l’immensité dans des espaces minuscules, j’intitule « Hôtel des Amériques » un ensemble de neuf essais consacrés à des artistes Nord-Américains (parmi lesquels Robert Rauschenberg, Louise Nevelson, Andy Warhol, Roy Lichtenstein…).

« Dénombreur d’étoiles et semeur d’infini », Cornell ouvre le bal des transparences et des opacités, des matériaux divers et patiemment accumulés, des boules, cercles, verres cassés et figurines imagées qui peuplent le fond et l’arrière fond de ses boîtes cosmiques.

Cette œuvre, « jolie » à la façon d’un livre d’images (ou d’objets), nous entraîne dans le vertige de toutes les classifications – et déclassifications - possibles. Pour m’y promener je me suis adjointe un partenaire de choix : le Grand, l’Inestimable et Très Lunaire Jorge Luis Borges.

Laissons lui la parole en conclusion de ce petit « billet », que vous pourriez « imprimer », « découper », plier et replier de manière à produire une cocotte en papier ou un vaisseau de lune, à emmener naviguer au fin fond de la « Cornell’s Sphere » :

« La Compagnie est toute-puissante, mais (…) son champ d’influence est minuscule : le cri d’un oiseau, les nuances de la rouille et de la poussière, les demi-rêves du matin. » (J.L. Borges, La loterie à Babylone)

Livre "Hôtel des Amériques"

Exposition au Musée des Beaux-arts de Lyon : octobre 2013-février 2014


dimanche 3 novembre 2013

ERWIN BLUMENFELD. Couleur. Transparence. Opacité. UNE SCIENCE DES ÉCARTS.

Couverture de Vogue , « The Red Cross »
[Soutenez la Croix-Rouge], 15 mars 1945.

Au Musée du Jeu de Paume :
photographies, dessins et photomontages.
Du 15 octobre 2013 au 26 janvier 2014.

Pourrait-on relier - d’un trait - les premiers photomontages et collages de la période Dada d’Erwin Blumenfeld (1897-1969), les photographies de mode et publicités des trois dernières décades de sa vie et les montages photographiques effectués durant la montée du nazisme (Hitler, Gueule de l’horreur, 1933 ; Le Minotaure ou Le Dictateur, 1937) ?

Son parcours repose sur un système d’écarts. Et de grands écarts permanents. — La surimpression d’un portrait du Führer et du négatif d’un crâne, marqué d’une croix gammée, ne peut (sur le plan de l’histoire) se lire en regard – et dans la continuité – d’autres sujets délibéréments frivoles, comme le vêtement, la mode…

Juif allemand, né en 1897, Blumenfeld subit de plein fouet les aléas et les vicissitudes de la Grande Histoire. Exilé, interné, immigré enfin aux Etats-Unis, Erwin Blumenfeld n’eut d’abord comme lien ou fil d’Ariane de sa destinée qu’un goût (immodéré) pour les images, les expériences plastiques, la photographie et la couleur, dont il découvrira les mille et une facettes photographiques en Amérique.

Le lien, s’il faut en trouver un, serait FORMEL et SENSIBLE. Blumenfeld se passionne pour l’expérimention des formes, des couleurs. Il joue sur les transparences, les surimpressions, les ajouts… de couleurs - « sur » ou « à travers » d’autres couleurs. Celles-ci alors s’additionnent pour constituer un nouveau coloris relié, de manière ténue (mais visible), aux teintes de départ.

Ailleurs, c’est une vitre, plus ou moins opaque ou gondolée, qui perturbe les formes et la distribution des couleurs, ou bien engendre des effets de "flou" (de faux flou : car tout, dans ce monde, est d'une impeccable netteté !). Le monde se fragmente et se difracte. La perception se brouille à la façon d’un kaléidoscope.

Opaque, le visage d’Hitler est, lui aussi, travaillé par la transparence. Mais il s’agit, cette fois-ci, d’une transparence (ou d’une opacité) « idéologique ». Et d’un tout autre ordre.

La mise en scène plastique, imaginée par Blumenfeld, vers la fin de la guerre en mars 1945 (en soutien à l’action de la Croix-Rouge), unit de façon magistrale les deux transparences et les deux opacités : celle plastique, de la couleur ; et cette autre transparence « idéologique » qui montre qu’en temps de guerre, le monde frivole de la mode peut être traversé par un souci (et une action) d’un tout autre ordre.

Au Jeu de Paume

Crumb Magazine

samedi 19 octobre 2013

LES 1001 VIES DE MONSIEUR CYRILLE BOSC.

Grands Masques. Ph.©FDM.

Boulonneur. Dévisseur et Déboulonneur. Soudeur de matières et matériaux divers. Poète de l’Orénoque, de ses masques et horizons lointains. Amateur de boîtes, boulons, pelles, tournevis. Récupérateur de ferrailles. Amoureux des bois flottés qui parcourent les mers et la planète, au gré des courants et des vents. Adepte du polissage et ripolinage des surfaces, Monsieur Cyrille Bosc parcourt ses différents chemins. Qui sont pluriels. Résolument pluriels.

Créateur de balancelles multicolores et de machines à gazouiller, de sortes de jouets pour de grands enfants. Monteur et montreur de marionnettes souvent de belle taille. Ou fabricateur de mondes lilliputiens, peuplés de vis, de fragments, de tous les rebuts des usages du monde. « Art Brutier » [il met souvent ses pas dans le sillage de l’Art Brut], Monsieur Cyclo-Cyrille Bosc parcourt l’univers des apparences et des savoir-faire. Il s’invente des mondes, les entasse et agrège les uns aux autres.

Une poupée surréaliste avoisine une idole d’un autre âge. Les courbes et contrecourbes d’une sculpture acérée, la selle et le guidon d’un artiste - qui n’est plus (ou pas encore, ou plus du tout ou bien pour toujours) Picasso - veillent sur l’armée des blocs, des coffres, des socles et des formes élancées qui y prennent appui.

Comment choisir entre les 1001 vies d’un "montreur" de marionnettes et de mondes plastiques qui se dédoublent et se démultiplient ? À la façon d’œuvres gigognes ou de poupées que l’œil du visiteur se plaît à encastrer (ou désencastrer, développer) les unes dans les autres, les unes en dehors des autres.

Secrètement et dans votre dos, il prépare déjà les formes et agrégats suivants, les bidons cabossés et refondus, les cercles et les flèches, les hélices qui vont servir à construire d’autres mondes. À échelle un, deux ou trois. Ou moins Zéro. Car ces mondes sont paradoxaux. Il s’additionnent ou bien s’annulent. Tant ils sont multiples, polyvalents et foisonnants.

De ces paradoxes, Monsieur Cyclo-Cyrille-Bosc n’a que faire. Il les entretiendrait plutôt. À la ligne droite, il préfère, le lent cheminement et le foisonnement des labyrinthes.

Le Passage (« un aller pour Lampedusa ») Ph.©FDM.

samedi 12 octobre 2013

SUGIMOTO ET LES POUPÉES DU BUNRAKU : DOUBLE SUICIDE À SONEZAKI.

© Hiroshi Sugimoto

Le Bunraku ou théâtre de poupées est (avec le Nô et le Kabuki) la troisième grande forme théâtrale du Japon ancestral. Photographe et artiste contemporain, Hiroshi Sugimoto revisite une des grandes pièces du répertoire japonais.

Paul Claudel a des accents magnifiques pour décrire la gestuelle de ce qu’il nomme la « marionnette japonaise » : « La marionnette c’est le masque intégral et animé, non plus le visage seulement, mais les membres et tout le corps. Une poupée autonome, un homme diminutif entre nos mains, un centre à gestes. »

Ces marionnettes, articulées et d’assez grande taille, sont cependant d'une échelle plus réduite. D’où l’impression de densité (la quintessence de gestes et d’émotion, la « sublimation » en un mot) qui nous étreint à la vision de ces modèles (à peine) réduits – qui miment avec une telle perfection les passions humaines.

Chaque poupée est portée – et suspendue, à distance du sol – par trois manipulateurs de marionnettes. D’où la légèreté de gestes qui se déploient en apesanteur. Le corps de chaque poupée est en lévitation. Il peut marcher, tomber, rouler, se casser en deux ou se plier : il est toujours hors du sol.

En résulte une exacerbation des sentiments, des expressions. Les pleurs (on pleure beaucoup dans Suicide à Sonezaki), les rires, et la palette entière des sentiments humains, s’en trouvent comme portés au carré.

Soulignée par le son (pur et aigrelet) du shamisen, portée (en négatif) par cette part d’ombre qui entoure chaque marionnette (les manipulateurs y sont intégralement recouverts d’un costume et d’un voile noir), l’épure de chaque geste renvoie à un code précis. Les poupées se pâment, se démènent, jouent et rejouent l’exaltation des sentiments : amoureux, haineux, dépités, enjoués. – Émerveillés aussi.

Marquée certes par quelques projections vidéo très épurées et le gros-plan du visage d’une des marionnettes, la mise en scène d’Hiroshi Sugimoto demeure très classique. – Le Théâtre de la Ville, où se déroulait cette précieuse cérémonie culturelle, semblait ce soir-là, comme un fragment du Japon. Sur scène et dans la salle, des femmes en kimono. À droite de la scène, le récitant et les membres de l’orchestre, tels des insectes, pris dans l’architecture de leur costume traditionnel. Dans l’espace flottaient quelques ombres et quelques fantômes et – sur l’écran face à nous – la silhouette de pins séculaires.

Sugimoto/Bunraku

© Hiroshi Sugimoto

mardi 8 octobre 2013

FOR FUJIKO NAKAYA. THE CITY, PITCHING IN THE FOG.

Paris, 5 October 2013. - "Place de la République". Sleepless night. Gray night. Fujiko Nakaya has installed, in the median of the Place, misters and cannons fog.

I came by subway. On the platform out of the train : the security men of the RATP, dog muzzled by hand. At the exit, near the Boulevard Magenta, a Roma family (a family, we want to say a whole family - men, women, children), lying under blankets for nights that are not. In the middle of passers noise, of the crowd.

Noisy, motley, the crowd gathers in the gray median. A flow of a mediaeval gray invaded instead. We get lost. Briefly. But where do we lose ? And we find ourselves in another less dense fog : recognizable shapes, silhouettes of friends we know.

Wet puddles. The camera up against the sky. The crowd is also a fog. Dense. Sometimes so dense that one seeks emptiness, hollow. Night.

I think the Roma on the edge of the square. In this white night, the gray night is their common lot. The city is wild. "She" appropriates and eat all landscapes. - And even more human.

Fujiko, Fujiko, the city is pitching in the fog.

dimanche 6 octobre 2013

POUR FUJIKO NAKAYA. LA VILLE TANGUE DANS LE BROUILLARD.

Paris, le 5 octobre 2013. – Place de la République. Nuit blanche. Nuit grise. Fujiko Nakaya vient d’installer, sur le terre-plein central de la Place, ses brumisateurs et canons à brouillard.

Je suis arrivée par le métro. Sur le quai en sortant de la rame : les hommes de la sécurité de la ratp, chien muselé à la main. A la sortie, près du Boulevard Magenta, une famille de Roms (une famille : on voudrait dire une famille entière - hommes, femmes, enfants) couchés sous des couvertures pour des nuits qui n’en sont pas. Au milieu des passants, du bruit, de la foule.

Bruyante, hétéroclite, cette foule se presse dans le gris du terre-plein central. Un flot d’un gris moyen-âgeux envahit la place. On se perd. Brièvement. Mais où se perd-t-on ? Et l’on se retrouve dans un autre brouillard moins dense : des formes reconnaissables, des silhouettes d’amis qu’on connaît.

Des flaques humides. Des appareils photos dressés contre le ciel. La foule aussi est un brouillard. Dense. Si dense parfois que l’on cherche le vide, le creux. La nuit.

Je pense à ces Roms, sur le pourtour de la Place. A cette nuit blanche, cette nuit grise qui est leur lot commun. La ville est sauvage. Elle s’approprie et mange tous les paysages. – Et plus encore les humains.

Fujiko, Fujiko, la ville tangue dans le brouillard.

jeudi 3 octobre 2013

NAMUR. NOUVELLES TECHNOLOGIES ET CRÉATION ARTISTIQUE.

Couverture de la version anglaise de
« Arts et nouvelles technologies » (Larousse)

"La création artistique à l’ère informatique. Métamorphoses et mondes virtuels."

"Nous vivons à l’ère informatique. Les techniques numériques ont modifié en profondeur nos habitudes de vie ; elles ont infiltré le monde de la création artistique. Littérature, Design, Danse, Musique, Théâtre, Cinéma, Bande dessinée, Architecture, Arts plastiques, Performances et arts de la rue : aucun domaine n’échappe à cette « révolution informatique ».

Les implications esthétiques, sociologiques et anthropologiques de ces mutations sont nombreuses. Interactivité et participation du spectateur, effacement ou atténuation de la surface de séparation entre le public et les artistes, modification du système de présentation et de circulation des œuvres, renouvellement du répertoire des formes, création d’une sorte de deuxième peau ou de « matière virtuelle », extension considérable des limites du monde sensoriel : l’art en vient peu à peu à refléter et construire un autre « réel ». L’artiste est au cœur de ces mutations. - On examinera la manière dont la création artistique s’en trouve modifiée, détournée, amplifiée."


Prochaine conférence sur les relations entre les arts et les nouvelles technologies à l’Université de Namur, ce 17 octobre, en compagnie d’artistes (Nicolas d’Alessandro, Michèle Noiret, Todor Todoroff, Valéry Cordy) et de spécialistes de la question (François Bodart, Magali Boudissa).

Voici longtemps (plus de 30 ans), que je suis et accompagne cette question des « nouvelles technologies », observant et analysant les mutations qu’elles entraînent et dans le champ social et dans le domaine des arts.

La toute première fois, ce fut lors d’une mission de recherche au Québec en 1976. Les nouvelles technologies, c’était alors la vidéo, les (premiers) balbutiements de l’art par ordinateur… et l’utilisation de l’électricité dans les arts plastiques, utilisation qui a alors connu une sorte d’âge d’or.

On était déjà entré dans les années-vidéo. Si riches. Et qui ont modifié en profondeur les pratiques artistiques Il n’est que de citer l’œuvre ironique et prolifique de Nam June Paik pour s’en convaincre.

Véra Molnar commençait son œuvre de pionnière et poursuivait son chemin si singulier : entre machines réelles et machine imaginaire, l’ordinateur lui servant d’assistant, d’amplificateur… Mais sa main (et son esprit) venait dévoyer, rectifier ou souligner AUTREMENT les algorithmes de la machine.

Les années 1990 virent l’arrivée, dans le champ des arts plastiques, de l’image dite « de synthèse ». Formule efficace qui nous plongea dans les mondes artificiels. Les ingénieurs, de leur côté, ne cessaient de progresser : dans le rendu des matières, la captation et l’analyse du mouvement, etc.

C’est ensuite l’explosion. On entre dans l’ère des mondes virtuels. On s’immerge dans des mondes artificiels. Nos sens se trouvent amplifiés. L’homme se dote de prothèses sensorielles (lunettes, gants, bardés de capteurs) et vient évoluer dans des paysages artificiels.

Ce sont maintenant tous les arts (danse, musique, cinéma, théâtre, arts plastiques, etc.) qui sont envahis et renouvelés par l’apport de technologies amplifiantes. Des technologies qui accroissent et multiplient la portée de nos sens et ouvrent la voie à l’auscultation d’autres univers.

Comme le disait si joliment le groupe japonais Dumb Type :

« Entrez. Et venez sous la cascade. »

En « nocturne »

Détail du colloque