jeudi 11 mars 2010

GUTAI PARODIÉ PAR BEAT TAKESHI KITANO.

©Beat Takeshi Kitano

Maître du comique "de situation", expert en "haute-dérision", Takeshi Kitano parodie les avant-gardes artistiques.

L'exposition de la Fondation Cartier comprend ainsi un hommage significatif aux "drippings" de Jackson Pollock : une boule "aimantée" parcourt l'espace de la toile.

Le grand public percevra sans doute plus difficilement les sources d'un des sketchs les plus réussis de ce trublion de la peinture et des médias (une parodie du principe de la calligraphie).

L'avant-garde japonaise des années 1954-1972 connut une grande effervescence. Peinture au canon, tableaux réalisés à l'aide de la projection de bouteilles de peintures, petit train circulant sur une toile posée au sol, etc. Le groupe Gutai multiplia les actions, performances, happenings.

Sans compter les célèbres actions de Kazuo Shiraga, suspendu à une corde, se balançant et peignant avec ses pieds. La toile sur le sol se couvre de traces et s'anime progressivement,

Beat Takeshi Kitano reprend et parodie cette "Geste" avant-gardiste. Armé d'un gigantesque pinceau imbibé de peinture bleue, le peintre est lui aussi suspendu au-dessus d'une toile posée au sol. Manœuvré par quelques acolytes, un astucieux système de poulies permet de monter, descendre et faire virevolter l'artiste d'avant-garde. Celui-ci se retrouve projeté au sol, le nez dans sa toile, ou remonte à toute vitesse. Les participants sont éclaboussés de peinture. La performance tourne à la farce.

Mais ne nous y trompons pas : pour que la parodie soit, il faut que l'œuvre ait eu lieu. Que GUTAI se soit manifesté, ait OSÉ. Dans toute sa légèreté. Son innocence.

La parodie de Kitano est donc — de fait — un hommage à l'avant-garde de cette époque, ainsi qu'aux artistes qui ont œuvré auparavant dans le même sens.

Citons les peintres calligraphes, chinois ou japonais, André Masson et ses fameux "dessins automatiques", Jackson Pollock et ses "drippings", le mouvement Gutai enfin. Sans oublier les anthropométries (bleues elles aussi) d'Yves Klein.

"Gosse de peintre". BEAT TAKESHI KITANO. Fondation Cartier. 11 mars-12 septembre 2010


Gutai, Moments de destruction, Moments de beauté, Blusson

GIUSEPPE PENONE, "RESPIRER L'OMBRE".

"Je laisserai toutes sortes d'oiseaux voler chez moi. Je ne fermerai jamais les fenêtres et le vent enveloppera toujours mes pas." (Giuseppe Penone, 1969)

Les écrits d'artistes sont de nature hétéroclite. Certains sont bavards et ennuyeux, quelquefois pompeux. On comprend que le peintre, le sculpteur, le plasticien œuvrent à partir d'une autre langue et d'autres instruments que les mots.

Il est maintenant des écrits somptueux. De par leur précision clinique (Léonard de Vinci), ou leur science du processus créatif (Paul Klee).

Giuseppe Penone agit lui en poète. On comprend qu'il s'insère au cœur des matériaux qu'il travaille — cire, bois, pierre, temps, espace. De ces écrits, ces notes qui l'accompagnent tout au long de son parcours, il tient à préciser que leur "sens" s'avèrerait "incomplet si on les lisait sans penser à ses "œuvres".

Il est vrai que ces notes aident à pénétrer au cœur des installations et des œuvres d'un sculpteur qui est comme enté, greffé aux matériaux qu'il travaille.

Ce recueil, Respirer l'ombre, m'a toutefois accompagnée un temps dans mon propre cheminement, le long des grèves et de ces matériaux instables qui vivent sur l'estran marin : dans cette zone et lisière instable sise entre sable et mer.

L'œuvre de Penone, ses mots, la rêverie qui fut la sienne ont nourri mes propres rêves, enveloppé mes pas, mes images, et ces mots-là qui me servent à respirer.

Colloque : LE CRÉATEUR ET SES FIGURES PARENTALES, Université de Bourgogne.

Colloque international organisé par le
Centre Interlangues Texte, Image, Langage EA 4182


VENDREDI 26 et SAMEDI 27 Mars 2010
Amphithéâtre Mathiez (Extension Lettres)

Université de Bourgogne
Faculté de Langues et Communication / 2 Bd Gabriel (Dijon)

Vendredi 26 Mars - Amphithéâtre Mathiez

8h45 : Accueil des participants.
9h00 : Ouverture du colloque.

9h15-9h45 : Federica Lena (Université de Bologne) : «Les complexes familiaux dans les romans épistolaires du XVIIIe siècle (Rousseau et Laclos)». — 9h45-10h15 : Claudine Giacchetti (Université de Houston): «Créer sa fille, créer sa mère : Delphine de Girardin et Sophie Gay». — 10h15-10h45 : Hervé Bismuth (Université de Bourgogne) : «La Marguerite d’Aragon, muse mère et Sainte Vierge».

10h45-11h00 : Pause.

11h00-11h30 : Roselyne Waller (Université de Strasbourg) : «Infirmité et indifférences dans l'œuvre de Camus (L'Envers et l'Endroit, L'Exil et le Royaume, Le Premier Homme)». — 11h30-12h00 : Florence de Mèredieu (Université de Paris 1) : «Antonin Artaud, le créateur, le démiurge et l'exécration du "Père-Mère"». — 12h00-12h30 : Fabrice Wilhelm (Université de Mulhouse) : «Du déni de la filiation à la décréation».

12h45 : Déjeuner.

14h15-14h45 : Guillaume Cingal (Université de Tours) : «L’A-nom du Père : défiguration et affiliations dans Memory of Snow and Dust de Breyten Breytenbach (1989)» 14h45-15h15 : Olivier Larriza (Université des Antilles-Guyane) : «Anatomie de la filiation : Mary Shelley face à ses figures parentales».15h15-15h45 : Marine Paquereau (Université de Bourgogne) : «Écrire la relation père-fils dans Affliction de Russell Banks».

15h45-16h00 : Pause.

16h00-16h30 : Elodie Raimbault (Université de Lille III) : «Kipling héritier−Kipling orphelin : l’imaginaire de la filiation». — 16h30-17h00 : Georges Bertin (IFORIS Angers) : «Les enfants du Graal de Peter Berling».

17h00 : Débat.

Samedi 27 mars 2010 - Amphithéâtre Mathiez

9h00-9h30 : Francesco Arru (Université de Bourgogne) : «Giovanni Pascoli et la construction de la figure paternelle». — 9h30-10h00 : Michelle Nota (Université de Bourgogne) : «Caproni». — 10h00-10h30 : Dominique Budor (Université de Paris III) : «Pirandello».

10h30-10h45 : Pause.

10h45-11h15 : Sabina Ciminari (Università de Rome –La Sapienza) : «Une violence au nom du père. Les femmes écrivaines italiennes entre amour et haine» ? — 11h15-11h45 : Claude Imberty (Université de Bourgogne) : «L’oeuvre d’Elsa Morante ou la déconstruction du roman familial». — 11h45-12h15 : Cristina Vignali (Université de Chambéry) : «L’altérité insaisissable : ego et figure maternelle chez Dino Buzzati».

12h30 : Déjeuner.

14h00-14h30 : Hélène Gaudin (Université de Bourgogne) : «De la parentalité bilogique à la filiation artistique : héritage et appropriation dans l’oeuvre Les Vies de Giorgio Vasari». — 14h30-15h00 : Florence Monamy (Musée des Beaux Arts, Dijon) : «Giambattista Piranesi, un artiste libre». — 15h00-15h30 : Emilie Lehours Hamon (Université de Paris IV et Université de Bourgogne) : «Le créateur et ses figures parentales : ‘Des filles à papa’».

15h30 : Débat et clôture.

mardi 9 mars 2010

"NOIR" : LE NOIR AFRICAIN.

Photographie ©FDM

Le noir absolu d'Afrique traverse les millénaires en conservant intacts les signes qu'il porte. C'est l'un des matériaux que les Égyptiens préféraient pour réaliser le négatif du corps du défunt sur leurs sarcophages." (Giuseppe Penone,1977)

Les ombres dans la lumière du petit matin. Deux silhouettes en ombres chinoises. Et cette disproportion d'échelle — flagrante — entre la statuette grecque, l'idole africaine et le paysage en arrière-plan.

Un étrange dialogue se noue entre ces éléments.

lundi 8 mars 2010

OMBRES. EMPREINTES. SCULPTURES ÉPHÉMÈRES.

Photographie ©FDM

"Retrouver dans la terre les empreintes de pas effacés par la superposition des pas suivants. Creuser dans la mémoire de la boue, faire de la sculpture." (Giuseppe Penone,1978)

Marcher sur la grève au coucher du soleil. En ce moment précis où les ombres s'allongent. Démesurément.

La figure est mangée, dévorée, dissoute ; elle se fond dans les plans d'eau, émerge sur les surfaces sombres, s'enrichit de rousseurs au contact des rochers.

Marcher, c'est ainsi pour l'ombre apparaître et puis disparaître. Se métamorphoser continûment.

dimanche 7 mars 2010

LA MÉMOIRE DE LA BOUE.

Photographie ©FDM

"Je me souviens de la mémoire de la boue, de la lente ascension des vapeurs de la terre, de l'écoulement de l'eau dans le sous-sol, de la poussée verticale de la matière…" (Giuseppe Penone,1987).

Comment dire la fascination pour la boue, cet élément mixte, composé de sable et d'eau, où l'on s'enfonce irrémédiablement ?

La boue envahit la grève par plaques, par plages ; elle avoisine les trous d'eau. Les vagues en refluant y ont dessiné de profonds méandres et de délicates virgules.

Je songe à cette piscine de boue mise en scène par Rauschenberg. Cette piscine de boue chuintante et clapotante, reconstituée lors de la rétrospective que New York avait consacrée à l'artiste en 1997.

La boue ici, sur la grève, ne clapote pas, ne chuinte pas. Entre deux marées, entre deux mouvements de l'eau, les sculptures de boue sont immuables. Figées pour un temps bref.

Demain, elles seront autres. La boue se sera transformée.

vendredi 5 mars 2010

L'EAU ET L'ÉCUME. MÉTAMORPHOSES.

Photographie ©FDM

"l'extrême précarité du concept de solide, fluide, dur, mou, positif, négatif, les variations climatiques, les différences de chaleur…" (Giuseppe penone, 1979)

Tempête sur la Manche. Vision, à nouveau, de l'étrange métamorphose des matériaux, de la propension qu'ils ont à se transformer en leurs (presque) contraires.

Les colères de la mer transmuent une eau vive et fluente en une masse gélatineuse. Mousse. Matériau dense, qui a toutes les apparences d'un blanc d'œuf monté en neige.

Le vent métamorphose à son tour cette masse… Et souffle, et souffle, éparpillant alentour des fragments et des fragments de mousse.

L'écume alors trace sur le sable ses calligraphies millénaires.

mercredi 3 mars 2010

EAU : LES COURANTS CONTRAIRES.

Photographie ©FDM

"l'eau contenue dans l'eau, les courants marins enveloppés par la mer…" (Giuseppe Penone, 1995)

Marées sur la côte normande. La mer disparaît. On la cherche vainement à l'horizon. On l'oublie, quand, soudainement, elle revient. Rapidement. En tous sens. En multipliant les nœuds, les tresses, les rubans. Tous ces courants s'affolent, se contrarient. Une logique implacable mène cependant ces ruisseaux, ces rigoles, ces nappes d'eau salée jusqu'aux confins du sable. Vers la digue, vers la terre.

LE MONDE DES REFLETS.

Photographie ©FDM

Longtemps j'ai traqué les reflets. Dans l'eau, les vitres. Sur les surfaces polies.

Qu'est-ce qu'un reflet ? Sinon une redondance et une répétition. Un double décalé. Une image qui s'offre le luxe de la mise en abîme. Une forme qui se répète et se déforme, entre en anamorphose.

Cette image fut prise à l'aube. Les formes sont floues, la lumière "humide". — J'y vois comme un écho des transparences de l'image récemment prise au Louvre. Un écho décalé, modulé sur un autre ton.

mercredi 24 février 2010

MUSÉE DU LOUVRE. L'ÉPURE DE L'ART AFRICAIN.

Paris 2010 ©FDM

22 février 2010 : visite du Louvre. "Promenade" serait plus juste. Car je passe de salle en salle, cherchant ce qui va accrocher mon regard. La lumière extérieure est magnifique. Cette lumière de plein hiver oscille entre l'orageux et le blanc pur. Elle nimbe les salles, les œuvres et jusqu'aux "passants" d'une aura…

Bien des œuvres ont défilé. Je me retrouve dans la salle consacrée à la statuaire romaine. Du marbre et du très lourd.

Tout à coup, loin du bruit, loin de la foule, près de la "Porte des Lions" : la salle consacrée aux arts de l'Afrique. Salle nue et presque vide. Peu de visiteurs. Et là, c'est le miracle de L'ÉPURE.

Je donnerais bien toute la statuaire romaine pour une seule de ces statues, totems, figures. Ronde ou filiforme, nue ou scarifiée.

Je m'arrête devant l'une de ces sculptures. Un corps de femme, filiforme. Une ligne. Un profil à peine incurvé. Et de face, ces deux seins, comme suspendus en apesanteur de part et d'autre d'un fil.

Les inventions de la statuaire africaine sont éblouissantes. Elles témoignent d'un exceptionnel raffinement, d'une grande intelligence formelle.

Silencieuse, spacieuse, cette salle est à la hauteur des œuvres qu'elle abrite. La transparence des vitrines de verre crée parfois des échos, multiplie les doubles, les reflets, les virtualités. Les sculptures respirent. Et nous aussi, qui les contemplons, respirons à nouveau.

lundi 22 février 2010

SERGE MALAUSSÉNA, LA PSYCHIATRIE ET LES ÉLECTROCHOCS.

12 février 2010. Colloque Singer Polignac. Table-ronde.
En fin d'après-midi, cette assertion du neveu d'Artaud :

"Artaud a été un électrochoc pour la psychiatrie
".

Mais non, mais, non, Monsieur Malausséna, c'est l'inverse !

C'est la psychiatrie qui a été -- et qui demeure -- UN (sic) électrochoc pour Artaud. La psychiatrie ne semble pas avoir appris grand chose du "cas" Antonin Artaud.

L'électro-convulsivothérapie est en pleine recrudescence ; elle se pratique aujourd'hui dans les lieux mêmes où Artaud fut interné. Sainte-Anne demeure un des hauts lieux où s'applique l'électrochoc. L'Hôpital psychiatrique Sainte-Marie de Rodez est lui-même accrédité à pratiquer l'électro-convulsivothérapie. Les médecins qui vous invitent pourraient vous le dire.

Et voici que vous, son neveu, détenteur comme vous ne cessez de le rappeler du "droit moral", aidez à faire d'Artaud le porte-étendard d'un processus d'art thérapie à base d'électrochocs !

Nous voici donc présentement avec sur les bras un Artaud qui (dixit Mme Grossman) se remet (merci les 58 et quelques chocs et comas) à une littérature de "qualité", toute une part de ses "autres" écrits (lesquels, grand dieu ?) relevant de la "quantité" et du pur délire.

On croit rêver devant cette ligne de démarcation introduite au cœur même du corpus et de l'œuvre de celui qui se revendiquait comme un "aliéné authentique" (sic). Où est l'aliéné ? Où est la littérature ? Où est l'authentique ?

Cher Monsieur, n'avez-vous pas quelquefois l'impression de vous roulez vous-même "dans la farine" ?

Rappelons, pour conclure, ce que le Dr Ferdière écrivait à Henri Thomas le 13 janvier 1945 :

"Votre lettre tombe particulièrement mal ; en effet je viens de commencer une nouvelle série d'électrochocs. Vous devez savoir que cette méthode de traitement lèse particulièrement la mémoire et c'est à ce moment qu'il est demandé à Artaud de préciser sa propre chronologie."

Cette mémoire perdue, Artaud ne la retrouvera jamais totalement.

FEUILLETON (7) : à suivre.

ANTONIN ARTAUD. LES ÉLECTROCHOCS DE VILLE-ÉVRARD. RÉÉCRITURE D'UNE "BIOGRAPHIE".

12 février 2010. Conférence du Dr Gassiot. Fondation Singer-Polignac.

Retour sur les erreurs et "lectures" revisitées de la "biographie" d'Artaud par le Docteur Gassiot. L'une d'elles m'a d'autant plus frappée qu'elle tend (depuis quelque temps) à se répéter et à se transformer en "déni" de l'histoire.

S'exprimant avec force, le Dr Gassiot déclare qu'à Ville-Évrard, le médecin avait "refusé" de faire des électrochocs au poète.

"Refusé" : ce terme est nouveau. Il n'était jamais apparu. Qu'en est-il ? Rien de tel ne figure dans le dossier médical d'Artaud. Bien au contraire.

En juin 1942, la mère d'Artaud demande aux médecins de Ville-Évrard que l'on fasse bénéficier son fils de ce nouveau traitement à l'électricité qui se pratique alors dans le service du Dr Rondepierre.

Le 1er juillet, réponse du Dr Menuau : "Les examens nécessaires vont être pratiqués et si les résultats sont favorables votre malade sera soumis au traitement par électrochoc dès que les séances auront repris". Le dossier médical, que j'avais pu consulter, est ensuite muet sur ce point.

C'est dans la thèse d'un médecin, Le Docteur Le Gallais (thèse soutenue en 1953 sous la présidence de Jean Delay), que l'on trouve la réponse, avec d'importants extraits de ce dossier médical d'Artaud qui fut, au fil des ans, fortement "écrémé" :

- "juillet 1942 (Dr Menuau à sa mère) pour lui annoncer une tentative de traitements par électrochocs. N'ont pas modifié l'état du malade."

Le Dr Le Gallais est alors interne à Ville-Évrard. Il a eu accès au dossier médical d'Artaud et remercie les médecins qui lui ont procuré "des documents" (Jean Delay, Chanès, Ferdière [lequel ne lui a rien communiqué du dossier de Rodez !], Guiraud, etc). Tout ce qu'il en rapporte est très complet et contient beaucoup d'informations qui corroborent la véracité de l'étude du médecin.

Autre document : le Docteur Le Gallais a lui-même "annoté" la "Lettre [d'Artaud] au Ministre d'Irlande" faisant alors partie du dossier médical d'Artaud, transformant (secret professionnel oblige) le nom de Nalpas en "Salpan". La transcription du Quarto (p. 868) est, sur ce point, une joyeuseté, qui confond l'écriture du médecin et celle d'Artaud.

De tout cela il ressort qu'Artaud a eu des électrochocs à Ville-Évrard,

Gilbert Léon, qui fut plus tard infirmier à Ville-Évrard, précisera que, parmi les malades alors soumis au "choc", la plupart appartenaient à la section des "indigents" (ceux qui ne payaient pas de pension), celle-là même où se trouvait Artaud : "Plus de la moitié des malades le subiront, et parfois en grande quantité : cent, cent vingt et même cent cinquante électrochocs." (C'était Antonin Artaud, p. 735.). Ce qui est, pour chaque malade, tout à fait considérable, Jean Delay lui-même (qui a cependant beaucoup pratiqué l'électrochoc) avait finalement recommandé de ne pas dépasser les 30 électrochocs par malade.

Alors, pourquoi le Docteur Gassiot passe-t-il sous silence ces documents ? Les ignore-t-il ? Je les ai pourtant rendus publics. Souhaite-t-il "ménager" la famille d'Artaud, présente dans la salle ? Que devient dans tout cela la simple vérité historique ?

Pour plus de détails sur la question, voir :

F. de Mèredieu, C'était Antonin Artaud, pp. 735 et 746-747.
F. de Mèredieu, L'Affaire Artaud, p. 333-336.

FEUILLETON (6) : à suivre.

mercredi 17 février 2010

AFFAIRE ARTAUD : "L'HOMME ET SA DOULEUR", MACCARTHISME PAS MORT.

Les exclusions et processus de déni, tels qu'ils sont décrits dans l'article récent de Philippe Cohen ("L'Affaire Artaud ou le maccarthisme littéraire", Marianne2) et que je rencontre depuis trente ans, n'ont pas disparu. Ces processus se transforment au cours du temps. Ils connaissent à l'heure actuelle un regain dans la vigueur et l'alacrité, d'autres instances et d'autres individus ayant aujourd'hui pris le relais.

En témoigne ce qui aurait pu n'être qu'un innocent colloque : cette réunion, à la Fondation Singer-Polignac, des représentants des actuels Corps constitués de l'Affaire Artaud : la famille, les psychiatres, les éditions Gallimard…

Avant même que la séance n'ait eu lieu, il m'avait été finalement "signifié" que je n'avais pas à y figurer. On comprend bien que mon nom n'ait pu à aucun prix être prononcé. Et alors même que divers intervenants ne se gênaient pas (et aurait-ils pu faire autrement ?) pour utiliser mes travaux en long, en large, en travers. Et de A à Z.

Que j'aie pu assister à la séance, du fond de la salle et "incognito", cela relève du miracle.

Il est dommage sur ce point que n'ait pas été retransmise sur Internet la Table Ronde finale. Mr Malausséna y évoque l'affaire Artaud, en précisant qu'il a pu reconstituer l'Affaire "heure par heure".

Diable ! Ce n'est pas encore, seconde par seconde, mais il faut bien remarquer que mon insistance à décrire par le menu les détails de l'Affaire avait bien été perçue par quelques critiques comme relevant d'un regard "chirurgical" et "clinique". Le neveu d'Artaud souhaite-t-il ici faire quelque surenchère ?

Monsieur Malausséna ne semble pas avoir compris que deux ouvrages volumineux et conséquents sont parus aux Éditions Fayard, une biographie, C'était Antonin Artaud, en 2006, et une somme sur L'Affaire Artaud, en 2009. Gommer d'un coup de plumeau ou de baguette magique quelque 2000 pages de recherches, de références et d'histoire, c'est une gageure impossible à tenir…

Et cela finit par se voir comme plusieurs nez au centre d'une même figure !

FEUILLETON (5) : à suivre.

"L'HOMME ET SA DOULEUR". ÉVELYNE GROSSMAN, "PSYCHIATRE" DE L'ŒUVRE D'ARTAUD.

Une des fonctions principales d'Évelyne Grossman, fonctions qui lui sont doublement dévolues et par son éditeur Gallimard et par la famille d'Artaud, c'est de gommer et de faire oublier toute l'histoire antérieure de l'édition des œuvres d'Artaud. Et de jeter avec l'eau du bain, l'ensemble des recherches (et des individus) qui ont œuvré pendant bien des décennies sur l'œuvre. Difficile à ce niveau de tout gommer, surtout quand on est une "spécialiste" de très fraîche date.

Ces recherches antérieures, elles ne se gênent pas pour réapparaître à tous les tournants de l'interprétation "nouvelle" qu'une certaine poudre de perlin-pinpin (répandue avec grande générosité par les médias et les institutions soutenant la très béatifique maison Gallimard) voudrait nous faire accroître.

Écoutant (pas très religieusement) la conférence de Mme Grossman à la Fondation Singer-Polignac, "Antonin Artaud : entre littérature et psychanalyse", j'ai redécouvert au détour des phrases de ma si peu consensuelle collègue ces analyses plutôt fouillées que j'effectuais en 1996 dans mon ouvrage, Sur l'électrochoc, le Cas Antonin Artaud.

Toutes ces pages qui traitent de la relation entre littérature et psychiatrie, et où je traitais abondamment des Cahiers de Rodez, de l'automatisme, de l'homme-machine, de la cybernétique, des neurones et des synapses, de l'électricité cérébrale, des glossolalies, de ce "laboratoire de la langue" que constituent les fameux cahiers, etc.

Bien des passages de l'ouvrage seraient à citer. Signalons les pages 88 à 93, le chapitre consacré à Georges Bataille, et la plus grande part de la deuxième partie de l'ouvrage (pp. 129-204) où se trouve posée la question de la "liaison et de la déliaison des énergies" dans les Cahiers de Rodez. Je considère cette centaine de pages comme le plus significatif de tout ce que j'ai écrit sur le poète.

Mon point de vue et celui de Mme Grossman diffèrent par contre TOTALEMENT au niveau de leurs conclusions. Je n'ai, en effet, pas bien saisi comment, ET PAR QUI, allait être effectué le tri de ce qui, dans les cahiers d'Artaud, relève de la santé littéraire ou de la folie (qui ne serait plus "littéraire"). Mme Grossman va-t-elle se transformer en "psychiatre" de l'œuvre d'Artaud ? Le clivage ici opéré entre un "Artaud fou" et un "Artaud sain" et miraculeusement sauvé par les traitements psychiatriques, cela relève pour moi de la plus "électrique" et de la plus ridicule fadaise.

Quant aux "neurosciences", dont j'avais bien noté, en 1996, leur interférence avec la question du traitement à l'électrochoc, je les considère avec circonspection. Je n'ai effectivement pas oublié les critiques radicales que Bergson fit en son temps de la théorie des localisations cérébrales. Cette question ne semble pas effleurer Mme Grossman. Mais il est vrai qu'elle n'est pas philosophe de formation.

Le sommaire détaillé de Sur l'électrochoc, le cas Antonin Artaud, figure sur mon blog.

J'aurais l'occasion de revenir sur tout cela.

FEUILLETON (4) : à suivre.

lundi 15 février 2010

ARTAUD À L'ACADÉMIE. L'ASSEMBLÉE DES PERROQUETS.

14 h : ouverture du Colloque de la Fondation Singer-Polignac par Henri Lôo* et Jean-Pierre Olié*, psychiatres à Sainte-Anne* et (ce n'est pas précisé) spécialistes de l'électro-convulsivothérapie. Antonin Artaud, rappelons-le, fut interné à Sainte-Anne.

14 h 30. Première communication, concernant les "itinéraires psychopathologiques d'Artaud", co-assurée par ceux qui se présentent comme des "duettistes" : André Gassiot, psychiatre à Rodez (lieu où fut interné Artaud et où il subit 58 électrochocs) et le Dr Raffaitin, psychiatre.

On parcourt à vive allure les grandes lignes de la biographie d'Artaud : les parents, l'enfance, le collège, les premiers troubles mentaux, les maisons de cure, le théâtre, le cinéma, les femmes et la sexualité, les voyages au Mexique et en Irlande, etc, etc.

Je connais bien la question : c'est là le sommaire [et le contenu même] de mon livre, C'était Antonin Artaud. Mes livres alimentent, sustentent, fournissent la substantifique moelle des débats dont on m'exclut. Bien évidemment, c'est un comble !

Peu d'éléments de la communication de ce jour concernent à proprement parler la dimension "psychopathologique" de la vie d'Artaud. Plus fort de café : nos duettistes ne citent aucune des sources qui constituent le fond de leurs communications. J'en reconnais pourtant au passage la formulation spécifique et pourrais, à chaque fois, expliquer de quel livre (et de quelle page) cela provient. Le Dr Gassiot ajoute parfois de légers, très légers commentaires. Ponctués de gentilles erreurs. — On serait à l'Université et si nos duettistes étaient évalués, ce serait un zéro pointé.

Le temps s'écoule et (ô miracle) dès que l'on aborde la question sérieuse (et pourtant annoncée) : celle de l'asile, de l'internement et des traitements, là où les psychiatres auraient peut-être quelque information inédite à nous fournir, on passe à autre chose. Du parcours asilaire d'Artaud. bien peu sera énoncé. Les dossiers médicaux de Sainte-Anne et de Rodez resteront, comme à l'accoutumée, "forclos". Tabous. On n'aura entendu que du connu, du déjà dit, déjà écrit.

D'où l'impression d'avoir affaire (et c'est plutôt comique) à deux psychiatres atteints de psittacisme et qui, tels deux perroquets, répètent une leçon déjà écrite ailleurs.

Allez ! Si vous voulez savoir réellement ce qu'il en fut du parcours psychiatrique et psychopathologique d'Artaud, il vaut mieux lire ces ouvrages-là qui ont abondamment traité de la question.

FEUILLETON (3) : à suivre.

* Informations glanées avant le colloque : contrairement à ce qui s'est passé dans d'autres hôpitaux à la suite du développement massif des antidépresseurs, l'application d'électrochocs a toujours été maintenue à Sainte-Anne. Le professeur Henri Lôo est connu pour avoir développé ce que l'on nomme l'électrochoc de consolidation. Le Docteur Olié a consacré plusieurs ouvrages ou communications à l'électroconvulsivothérapie.

Antonin Artaud. Biographies de référence :
-Jean-Louis Brau, Antonin Artaud, La Table Ronde, 1971.
- Thomas Maeder, Antonin Artaud, Plon, 1978.
- Florence de Mèredieu, C'était Antonin Artaud, Fayard, 2006.

Sur Artaud, l'asile et la psychiatrie :
- Florence de Mèredieu, Sur l'électrochoc, le Cas Antonin Artaud, Blusson, 1996
- André Roumieux et Laurent Danchin, Artaud et l'Asile, Séguier, 1996.
- Sylvère Lotringer, Fous d'Artaud, Sens & Tonka, 2003.
- Florence de Mèredieu, "Nos amis les psychiatres", in L'Affaire Artaud, Fayard, 2009.

ANTONIN ARTAUD. "L'HOMME ET SA DOULEUR". COLLOQUE. FONDATION SINGER-POLIGNAC.

"L'homme et sa douleur", titre d'un dessin d'Artaud, donné par ce dernier au Dr Latrémolière à l'asile de Rodez. Ce que rappelle le Dr Gassiot, en ajoutant : "pour le remercier de ses électrochocs", mais en ne mentionnant pas le fait que ce commentaire fut ajouté par Artaud, postérieurement, lors de son retour à Paris, commentaire ironique, précise Paule Thévenin (Œuvres complètes, XIV-1-258).

Question centrale de ce colloque : la douleur, celle d'Artaud, celle des malades mentaux. Avec cette idée-force selon laquelle la psychiatrie (et ses traitements) vise à soulager le malade, à le guérir de sa souffrance.

On voit l'importance de la question. La réponse sera-t-elle à la hauteur ?

Sans aller jusqu'à rappeler ce que furent les conditions d'internement d'Artaud en pleine guerre, il faudrait se souvenir (et c'est moi qui parle) que la GRANDE DOULEUR d'Artaud, beaucoup plus que le délire (qui comporte aussi des aspects jouissifs) ce fut précisément LA PSYCHIATRIE.

Ce qu'il aurait fallu donc, c'est guérir Artaud de la psychiatrie. Et là, évidemment (on l'aura compris) on est, au cœur de ce colloque, bien loin du compte.

Je mentionnerai ce qu'Artaud écrivait au Dr Ferdière le 2 avril 1944, en espérant ainsi échapper à une nouvelle série d'électrochocs : "Le dernier service que j'attends de vous est de me comprendre (…) en évitant aussi de m'affoler par la perspective de traitements suppliciants qui sont tout ce que le mal attend pour achever de se jeter sur moi. Car j'ai remonté la pente une fois après trois mois d'angoisse, de délire, de confusion, d'oubli. Je ne la remonterai pas une autre fois parce que mon âme en a assez d'être maltraitée et martyrisée."

L'intervention de Jacob Rogozinski (Parlement des philosophes) portera sur cette question de la douleur. Chez Artaud, explique-t-il, la problématique de la douleur serait centrale ; le poète pourrait revendiquer l'adage suivant (proche du cogito cartésien) : "Je souffre donc je suis".

On comprend dans cette perspective (et c'est moi qui m'exprime) que vouloir extirper cette "douleur" en utilisant la technique du "choc" (décrite par les psychiatres eux-mêmes comme une technique d'"altération mentale"), cela conduise à supprimer pour Artaud tout sentiment et toute sensation d'existence.

Les psychiatres participants au débat n'ont pas eu l'air de comprendre que les implications des propos de Rogozinski allaient à l'encontre de ce qu'ils défendaient, à savoir que la psychiatrie avait amélioré Artaud. Rogozinski s'est-il rendu compte qu'il divergeait de ses "confrères" ? Je me permets en tout cas de le lui signaler.

FEUILLETON (2) : à suivre.

ARTAUD À L'ACADÉMIE. UN ARTAUD CHIC ET "CHOC". UN DÉBAT BIEN CADRÉ.

Vendredi 12 février 2010, Colloque "L'homme et sa douleur". Fondation Singer-Polignac, Paris.

Examen du cas Antonin Artaud. En présence de ces messieurs les Académiciens (Académie des Sciences, Académie de médecine), de la famille (le neveu d'Antonin Artaud soi-même), de l'institution littéraire (représentée par Mme Grossman), de représentants du monde de la psychiatrie et d'un représentant du Parlement des Philosophes. On est, on le voit, dans le ronflant et l'institutionnel.

Claude Lévi-Strauss, académicien de son état, expliquait que la simple réunion d'un nombre réduit d'individus ouvrait la voie à une infinité d'analyses concernant les relations et les réseaux tissés entre ces mêmes individus.

Ce sont ces réseaux, ces relations et l'ensemble des enjeux sis en arrière-plan qui me sont apparus tout au long de cette après-midi de colloque et que je souhaite faire partager à la communauté des internautes.

La "puissance" invitante, tout d'abord, quelle est-elle ? La simple lecture du carton d'invitation en dit déjà beaucoup.

La séance est placée sous la haute autorité de "l'Académie française", et donc de l'État. Ceux qui invitent, ce sont les psychiatres, le corps "constitué" des psychiatres, invités à se pencher sur le cas étrange de cet autre corps "sans organes" cette fois-ci, du sieur Antonin Artaud.

Un autre feuillet du "carton" informe que la séance se déroulera "avec la participation de Monsieur Serge Malausséna, neveu d'Antonin Artaud", lequel est donc — juridiquement parlant — "ayant droit d'Antonin Artaud", habilité par la loi à parler comme il le fera en toute fin de séance (ce sont les psychiatres qui inaugureront le bal), "au nom de son oncle".

Ce colloque est donc on ne peut plus CADRÉ, NORMÉ ET BALISÉ. Les échanges, on le comprend, sont par avance positionnés sur des rails favorables aux différentes instances, Académie, Collège des psychiatres, Représentants familiaux, Représentants de l'éditeur "historique" d'Artaud, la puissante Maison Gallimard.

Ce carton d'invitation, je ne l'ai pas reçu. Et pour cause : "spécialiste" d'Artaud [sic] je "dérange" ! Et comprends bien que j'ai été (comme à l'ordinaire) soigneusement tenue à l'écart de ce débat, que mes ouvrages alimentent et où j'aurai tant de choses à dire. Monsieur Malausséna, que je croiserai au cours d'une "interruption" de la séance, se montrera d'ailleurs très surpris, voire "choqué" par ma présence…

FEUILLETON (1) : à suivre.

Lien vers la Fondation Singer-Polignac

vendredi 12 février 2010

SUR L'ÉLECTROCHOC, LE CAS ANTONIN ARTAUD. Réponse à JEAN-MICHEL BOLZINGER.

Le "compte-rendu" fait sur mon ouvrage en 2004 par Jean-Michel Bolzinger me passe à nouveau sous les yeux. Longtemps j'ai jugé inutile de répondre à tant d'approximations. Aujourd'hui, face à l'accumulation des erreurs et des approximations "factuelles" entourant l'œuvre et la vie d'Antonin Artaud, sans doute est-il salutaire d'apporter quelques précisions.

UN COMPTE -RENDU ?
L'article de Jean-Michel Bolzinger se présente sous la forme d'un compte-rendu. Bizarrement, les trois quarts des citations et références ne se trouvent pas dans mon livre et ne le concernent pas. La simple lecture de la table des matières de mon livre (voir sur mon blog) montre que celui-ci n'est pas pris en compte.
Ce livre se compose de deux parties :
Une histoire, tout d'abord, de la naissance de l'électrochoc en France. Le livre s'appuie strictement sur des FAITS, des DOCUMENTS ECRITS et (qui plus est) sur les discours des médecins eux-mêmes (ANNALES DE MEDECINE, OBSERVATIONS MEDICALES, OUVRAGES THÉORIQUES d'Ugo Cerletti, Rondepierre, Jean Delay, Peter Breggin, etc.). Il m'est difficile de dire (et citer) autre chose que ce que disent les médecins eux-mêmes. Alors ??? Je m'interroge. S'agit-il de la part de mes lecteurs du corps médical d'un déni ?

LES FAITS. LES CONTRADICTIONS DE FERDIÈRE.
Il ne sert à rien de m'opposer une interview de Ferdière évoquant les "8 électrochocs" administrés au poète, alors que le dossier médical de cette époque, conservé par Ferdière, fait bien état (documents à l'appui) de 58 électrochocs. Ce dont atteste l'ouvrage de Danchin et Roumieux, Artaud et l'Asile, publié six mois après mon livre. Ce qui compte ce sont les faits, les documents. Et non les bavardages et souvenirs lointains, très lointains, des uns et des autres.
Tout ce à quoi vous arrivez, c'est à montrer que les souvenirs de Ferdière étaient pour le moins lacunaires.

Je ne fais aucune "peinture", "cruelle" ou autre, de Ferdière. S'il y a "peinture", celle-ci s'esquisse d'elle-même au travers des faits, des documents, des discours et commentaires des psychiatres de l'époque. Je n'ai pas inventé la lobotomie pratiquée par Ferdière, pas plus que la vive critique émise par ses confrères. Cela figure noir sur blanc dans les Annales de médecine. Etc. Etc.
Toutes les critiques que vous m'adressez sont donc hors-jeu. Et pourraient témoigner de ce refus et ce déni d'un corps médical qui ne semble pas vouloir se rappeler son histoire.

LE DISCOURS D'ARTAUD
La deuxième partie du livre concerne le discours d'Artaud. Ses réactions à l'électrochoc. Il s'agit alors de rendre compte des textes mêmes et du discours d'Artaud. On ne peut leur faire dire le contraire de ce qu'ils disent.

UNE POLITIQUE DE LA SANTÉ MENTALE.
Vous me reprochez cette phrase :
"L'institution psychiatrique, relayée par les autres institutions — familiales, politiques et policières — gère désormais ce qu'il est convenue d'appeler la santé mentale".
Je rappellerai qu'Artaud a été arrêté à Dublin par la police irlandaise et renvoyé contre son gré sur le sol français où il a été interné d'office. Il passera dès lors 9 années dans les hôpitaux psychiatriques, et connaîtra la famine des années de guerre. C'est, par ailleurs, à la demande de sa mère que lui sera administré un premier électrochoc à Ville-Evrard (voir le dossier médical d'Artaud dont fait état une thèse, celle du Dr Le Gallais).
Il me semble donc que les 3 adjectifs employés — "familiale, politique [il y a à chaque époque une politique de la "santé mentale"] —, policière" correspondent ici à des faits. Précis. Têtus.
Et aujourd'hui ? Le problème a-t-il changé ? Je ne vois personne pouvoir le prétendre. — Là encore vous devriez relire les implacables analyses de Michel Foucault, en particulier Le pouvoir psychiatrique.

UN CURSUS. Étant, selon vous, "historienne d'art", on saisit à vous lire que je ne peux rien comprendre à la médecine.
Quelle est donc ma formation ? J'ai fait des études de philosophie, à une époque où le cursus était très complet et résolument pluridisciplinaire : psychologie, psychanalyse, psychologie expérimentale, histoire des sciences et (pour couronner le tout) un cours de sémiologie des maladies mentales (assuré alors par le Dr Thérèse Lempérière) avec présentations de malades à Sainte Anne.
Cet intérêt pour la médecine s'est perpétué avec la rédaction d'un mémoire de DEA sur "Le vivant chez Aristote et Descartes", qui s'inscrit au cœur des relations de la philosophie et de l'histoire médicale.
Mes recherches se sont ensuite poursuivies sur les relations de l'art et de la folie et, plus généralement, sur l'art moderne et contemporain. J'ai fait à l'Université des cours sur la psychanalyse, sur Michel Foucault, l'Histoire de la folie, etc. J'ai ensuite enseigné à la Sorbonne non pas l'histoire de l'art, mais la philosophie de l'art et l'esthétique. Je passe sur mes recherches sur Artaud qui se sont, à ce jour, concrétisées par sept ouvrages. — Vos informations sur mon "cursus" sont donc fausses et bien lacunaires.
Faut-il, par ailleurs, abandonner l'histoire de la médecine aux seuls médecins ? Michel Foucault ne le pensait pas. Et je suis strictement du même avis.

Ce livre, Sur l'électrochoc, le Cas Antonin Artaud a été écrit entre 1994 et 1996, durant deux années passées au CNRS. L'essentiel de la littérature psychiatrique française concernant l'électrochoc, à l'époque où Artaud l'a subi, a été par moi systématiquement étudiée et passée au crible. Mais c'est peut-être cela qui irrite : le fait que ce livre (précisément référencé et documenté) traite des faits et des écrits du corps médical lui-même.

* Une émission de radio (Gérard Gromer, Le Gai savoir) eut lieu sur France Culture à la sortie de Sur l'électrochoc le Cas Antonin Artaud. Elle peut sans doute se réécouter.

ANTONIN ARTAUD, WIKIPEDIA ET LA PSYCHIATRIE : D'ÉNORMES CONTRE-VÉRITÉS.

"Le 22 février 1939, Artaud est transféré à l'Hôpital de Ville-Évrard. (…) Dans cet établissement, deux médecins italiens, Ugo Cerletti et Lucino Bini, veulent expérimenter un nouveau traitement. Le premier ayant constaté dans les abattoirs de Rome que les chocs électriques ne tuent pas les animaux mais les assomment, il passe de l'expérimentation sur les animaux aux êtres humains, encouragé dans cette entreprise par les nazis qui interdisent l'usage de l'insuline pour les malades mentaux. Artaud jugé trop faible ou considéré comme incurable ne reçoit aucun traitement." (WIKIPEDIA, en date du 14 janvier 2010)

Ce paragraphe n'est qu'un tissu d'erreurs. Ugo Cerletti et Lucio (sic) Bini, les deux médecins italiens, qui ont mis au point la technique de l'électrochoc en 1938 et 1939, n'ont JAMAIS officié à Ville-Évrard. Ils ont travaillé en Italie, pas en France.

À Ville-Évrard, le Docteur Rondepierre est un des pionniers des recherches sur l'électrochoc. Il effectue d'abord des expérimentations sur les animaux [de la ferme de l'asile] et passe ensuite à l'application sur les humains. Il n'est pas "encouragé par les nazis", ceux-ci n'ayant eu (comme l'on sait…) aucune visée "thérapeutique" concernant la maladie mentale.

La thèse de médecine du Dr Le Gallais (ce médecin a eu entre ses mains le dossier médical d'Artaud) atteste que c'est à Ville-Évrard, dans le service du Dr Rondepierre qu'Artaud, quoique particulièrement faible (en raison de la malnutrition chronique des internés), a subi son ou ses premiers électrochocs, à l'été ou l'automne 1942.

À Rodez, il subira ensuite 58 électrochocs. Artaud a-t-il eu dans les asiles d'autres traitements convulsivants (cardiazol et insuline) ? On ne sait. Le dossier médical d'Artaud demeure encore secret et recèle sans doute bien d'autres informations.

L'interdiction faite par les allemands de l'usage de l'insuline et du cardiazol pour les malades mentaux n'est que l'un des facteurs déclenchant du développement massif de la technique de l'électrochoc dans la France occupée. Ce ne sont pas les "nazis" qui appliquent cette technique controversée à Antonin Artaud et aux centaines de milliers de personnes dans le monde qui auront alors à connaître ce traitement. La puissance occupante n'est pas intervenue en France, entre 1939 et 1945, pour que ce traitement soit appliqué dans les hôpitaux psychiatriques.

Ce sont les médecins français qui ont alors pratiqué à grande échelle et très largement répandu cette thérapeutique, controversée par nombre de médecins et par ceux-là mêmes qui en firent un grand usage (tels Ugo Cerletti, Jean Delay ou, plus récemment, Peter Breggin).

Il ne faudrait pas que ce qui est vraisemblablement, dans cet article de Wikipedia, de l'ordre de "l'erreur" (d'où diable provient-elle ?) et de la plus grossière confusion se transforme en "manipulation" de l'histoire.

J'espère que WIKIPEDIA m'entendra et effectuera les modifications indispensables.

Sources à consulter :
- "Sur l'électrochoc, le cas Antonin Artaud, Blusson, 1996.
- "C'était Antonin Artaud", Fayard, 2006.
- "Nos amis les psychiatres", in L'Affaire Artaud, Fayard, 2009.

lundi 8 février 2010

LES ROBES PASSIONNELLES ET DÉJANTÉES DES CHORÉGRAPHIES DE PINA BAUSCH

Pina Bausch © DR

Le sacre du printemps (1975), Les Œillets (1982), Walzer (1992), Bandonéon (2007), Sweet Mambo (2008) : d'une chorégraphie à l'autre, les robes des spectacles de Pina Bausch virevoltent, tanguent et s'ouvrent comme autant de fleurs vénéneuses. Sur des dessous chair. Ces robes ne sont pas fermées. Elles godent, glissent, laissent le dos plus nu que nu, déshabillé ou décousu.

Le vêtement s'affranchit des différences sexuelles. Les hommes aussi, dans les chorégraphies de Pina, portent des robes qui s'épanouissent en corolles. Et exhibent des dos nus, des décolletés, des épaulettes instables… Le danseur est la ballerine de ce nouveau ballet, de ce monde où la grâce, le féminin même, ne sont plus l'apanage d'un seul sexe.

Dans Les Œillets, Dominique Mercy est ce ludion, cette ballerine qui fait pour le spectateur la démonstration de quelques figures du ballet classique. Doublée d'une seconde robe, qui est du rose même des œillets qui parsèment la scène, sa robe ou sa peau de satin noir virevolte de manière gracieuse et comique, révélant ses dessous masculins.

La robe devient l'objet transitionnel du rapport entre les sexes. Rapport violent. Sensuel. Charnel. À la toute fin de Barbe bleue (1977), le tyran habille sa femme-poupée, la recouvrant d'une superposition de robes. Aucun détail n'est épargné de ce qui fait figure de rituel. Compulsif. Obsessionnel. Chaque robe est enfilée par-dessus les autres. Enfiler le vêtement devient de plus en plus difficile. Le corps s'engonce et se raidit.

Ces robes s'apparentent le plus souvent à des dessous. Légers, fluides, épousant soigneusement la courbe des corps. Ils sont bien plus qu'une seconde peau, mais déjà quelque chose de la chair qu'ils recouvrent et en laquelle ils se fondent.

Les tissus sont souples, soyeux. Plus souple et plus soyeux que les plus sensuelles des peaux. On songe à ce qui se nomme de la "peau d'ange" : ce crêpe de satin qui m'émerveilla, enfant, lorsque je le découvris pour la première fois.

Mat sur l'envers et doux à la façon d'un vélin, souple et brillant sur sa face, ce tissu bouge et ondoie à la façon d'une "eau", se caresse comme on le ferait d'une peau…

Lien video : Pina Bausch, Les Œillets.